|
Par Youssef Ziraoui
Livre. Le mauvais fils
Après deux ouvrages consacrées à la vie carcérale, Driss Bouissef Rekab sessaie à un nouveau genre littéraire : le roman. Fiche de lecture.
En 1989, alors quil croupit dans une prison de Kénitra pour délit dopinion, Driss Bouissef Rekab publie À lombre de Lalla Chafia aux éditons lHarmattan. Une autobiographie qui figure parmi les premiers témoignages sur lunivers carcéral durant les années de plomb. Préfacé par Gilles Perrault, lauteur du sulfureux Notre ami le roi, louvrage relate les treize années demprisonnement de cet ancien militant dIlal Amam. Mais visiblement, les comptes du passé sont réglés : aujourdhui, pour son troisième livre, Driss Bouissef Rekab a opté pour le roman et la chronique sociale. Lautobiographie est un exercice passionnant, mais je nallais pas passer ma vie à raconter mon histoire, plaisante lauteur.
Paru aux éditions Velours fin 2007, Le fils du souk retrace la courte existence de Mohamed, un petit voyou devenu un dangereux criminel, autant par opportunisme que par instinct de survie. Jai écrit ce livre au milieu des années 80, alors que jétais toujours en prison, nous |
|
explique son auteur. Je lai mis de côté durant de nombreuses années. Quand je lai relu six ans après, jai estimé quil ne pouvait pas paraître en létat. Je lai donc profondément remanié.
Né dans un bidonville casablancais, de père inconnu et dune mère (Fatma) surnommée la dévergondée par les voisines, Mohamed, le personnage central du roman, hérite aussi de sobriquets. Khouna, dans les bons jours, le fils du souk, les mauvais jours, en rapport avec son statut denfant illégitime. Son premier jour à lécole coranique donnera le ton de sa relation avec lenseignement, et lautorité en général. Si El Hadi, son maître, lhomme qui dégaine le bâton plus vite que son ombre, lui infligera une sévère correction. Ce premier rapport marqué par la violence sera déterminant dans la vie de Mohamed. Jessaie de montrer comment les facteurs externes tels que léducation influent sur litinéraire dun enfant, estime Driss Rekab.
Tuer le père
Cet instituteur se trouvera être, hasard de la vie (il ny en a peut-être trop dans le livre), le père de Mohamed. Coureur de jupons devant léternel, Sid El Hadi repart à la reconquête de Fatma, après lavoir abandonnée quelques années plus tôt. Celle-ci finit par céder aux avances de son prétendant, tandis que son fils délaisse de plus en plus lécole, pour de menus larcins. Accompagné par Mbarek, compagnon dinfortune, Mohamed parfait son éducation à lécole de la rue. Alcool, drogue, violence, sexe
le livre ne souffre daucun tabou. Dans un style simple, parfois simpliste, Driss Bouissef tente de retracer la réalité de son pays. Ce livre, cest le Maroc de la seconde moitié du 20ème siècle. Il est le fruit de mon imagination, et non de quelconques témoignages recueillis durant mon séjour carcéral, pour la simple raison que nous autres, prisonniers politiques, nétions pas en contact avec les prisonniers de droit commun. Cela dit, les histoires que conte mon livre nont rien de surréaliste. Malgré lamour quil voue à sa mère, le fils du souk ne supporte pas lidée quelle puisse entretenir une liaison et salir davantage sa réputation. Sa soif de vengeance lui dicte dassassiner celui dont il ignore être son propre père. Il se contentera finalement de le brutaliser. Scène après scène, chapitre après chapitre, la machine destructrice semble entraîner Mohamed inexorablement vers son destin, conférant ainsi au roman de Driss Bouissef de nombreuses similitudes avec La machine infernale de Jean Cocteau. Je ne me suis pas inspiré du mythe ddipe pour mon uvre, à moins que cela ne se soit fait inconsciemment, analyse lauteur.
Jusquà ce quil tue son personnage dans un commissariat, tout se passe comme si lauteur faisait tout pour rendre son héros antipathique au lecteur, à mesure que sa personnalité se dévoile. Je comprends la haine de mon personnage. Mais jestime quil ne mérite pas de sympathie. Je suis né moi-même dans un quartier populaire, jaurais pu finir comme lui si javais voulu. Reste la principale qualité de ce roman : une aversion assumée pour le misérabilisme, faisant du Fils du souk une sorte de manuel de lanti-héros. |
|