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Lahcen Daoudi. Le visage lisse du PJD
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N° 306
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TelQuel : Le Maroc tel qu'il est

Par Fahd Iraqi

Politique.
Lahcen Daoudi. Le visage lisse du PJD

(TNIOUNI / NICHANE)

Le numéro 2 de la formation islamiste est catégorique : en juillet prochain, il abandonnera tout poste de responsabilité au sein du parti. Un départ qui annonce un durcissement de la ligne de conduite du PJD. Retour sur le parcours du plus présentable des barbus.


Salle 3 du Parlement. La Commission des Finances et du développement économique y tient séance cet après-midi. Fidèle à lui-même, Lahcen Daoudi, vice-secrétaire général du PJD, a répondu présent. En élève assidu, il ne rate aucune occasion pour prendre la
parole. Mais nous sommes loin de la caricature du député frondeur, séparant les lois entre halal et haram. Les interventions de l’économiste attitré du PJD sont plutôt du genre perspicace. Son aura calme même quelque peu le charivari qui domine cette séance de vote, où le résultat est connu d’avance. “Vous avez vu le niveau ? On manque cruellement d’économistes parmi les parlementaires”, nous lance le député de Fès-Médina, dont les mèches blanches semblent se dresser, comme pour marquer sa contrariété. Derrière ses lunettes et son allure chétive de premier de la classe, l’imberbe du “Parti des barbus” est un politicien aguerri, qui a pris de la bouteille au fil du temps.

Un ancien de l’UNFP
Lahcen Daoudi est né le 5 janvier 1947 à Foum Oudi, une bourgade à 9 kilomètres de Béni Mellal. Dès son plus jeune âge, il baigne dans le militan-tisme. Un père istiqlalien convaincu, un cousin caïd (un des 17 emprisonnés pour avoir refusé la déportation de Mohammed V), le clan des Daoudi jouit d’un grand respect dans la région. Et comme dans la plupart des familles de notables ruraux de l’époque, nationalisme rime avec conservatisme. Les Daoudi ont aussi la mission d’éduquer les enfants du bled aux préceptes de l’islam. “L’école coranique était implantée dans notre maison”, raconte Lahcen Daoudi. C’est donc dans la maison familiale qu’il apprendra ses premiers versets du Coran, avant de suivre une flopée de cousins à l’école pri- maire. Dans les années de lycée, la fibre militante commence à éclore. Surprise : le jeune homme rejoint l’UNFP, l’ancienne aile gauche de l’Istiqlal regroupée autour des Abderrahim Bouabid, Fqih Basri et Abdellah Ibrahim. Nous sommes dans la seconde moitié des années 60. Ben Barka est mort et (pas) enterré, le Maroc bouillonne, le panarabisme bat son plein avec la Guerre des six jours et Lahcen est le porte-voix de la grogne de son lycée de Béni Mellal. “Il y avait un prof de français sioniste, lâche le député islamiste. Il avait menacé de quitter le lycée si j’y remettais à nouveau les pieds”. Lahcen est alors contraint de renoncer à ses études. Il choisit de devenir instituteur, avant de se présenter pour le bac français. Seulement, en ce début juillet 1971, l’examen coïncide avec le lancement du recensement général de la population. Comme tous les enseignants, Lahcen est mobilisé pour conduire une équipe d’enquêteurs sur le terrain. Mais voilà que la tentative de putsch de Skhirat plonge le Maroc dans une apnée qui a pour effet, entre autres conséquences, d’interrompre le déroulement du recensement. Le bachelier Lahcen profite de ce coup de pouce du destin et file vers Rabat pour essayer de rattraper son examen au Lycée Descartes. “J’ai débarqué avec exactement deux heures de retard sur l’ouverture des examens”. Ce qui ne l’empêche pas d’obtenir le précieux diplôme.

Son bac en poche, Lahcen décide de tenter l’aventure en Europe. Direction Lyon, où le jeune homme poursuit des études en économie, financées par l’accumulation de petits boulots. “Je n’avais pas d’autres ressources pour financer ma première année d’études”. Elève studieux, le seul Marocain de la section économie de l’Université de Lyon parvient à décrocher un certificat de réussite, le sésame donnant droit à une bourse d’études jusqu’en maîtrise. Ses années fac, Lahcen les passera en élève modèle. Pas de sorties entre amis, ni drague dans les rues lyonnaises. Même pour connaître la Française qui allait devenir son épouse et la mère de ses deux enfants, il a recours à des intermédiaires. “Ce sont des amis qui me l’ont présentée”, raconte Daoudi, expéditif, avant de revenir à la charge, comme pour se justifier par rapport à son couple mixte : “Elle s’appelle aujourd’hui Salma et elle a authentifié son acte de musulmane en 1992”.

L’Ayatollah de l’Universté de Fès
De son campus lyonnais, Daoudi a suivi d’un œil distrait les événements politiques qui ont reconfiguré le Maroc des années 70. Du coup d’Etat manqué de 1972, il se rappelle cette carte postale, annonçant en filigrane le putsch, reçue depuis la prison de Kénitra où l’un de ses cousins est incarcéré… pour son implication dans celui de 1971. De la Marche verte, il se souvient de la phrase d’un de ses profs, la qualifiant “d’exemple de manipulation des foules”. Même la scission de l’UNFP (qui donnera naissance à l’USFP) n’émeut pas le “camarade”. Idéologiquement, politiquement, Lahcen est marqué par un seul événement : le renversement du Shah d’Iran et l’arrivée de Khomeiny, en 1979. “Dans notre université, répertoriée plutôt de gauche, nous avons eu la chance de voir défiler dans nos amphithéâtres des sommités pour nous parler du sujet”. Quelques mois plus tard, Daoudi rentre au Maroc après avoir soutenu un doctorat. Il se retrouve alors maître-assistant à l’Université de Fès. Sa fibre islamiste se confirmant au fil des jours, il fait ses premières armes à l’Université de Dhar El Mehraz de Fès. Il devient l’un des artisans de la “révolution islamique” de la Faculté des sciences économiques et sociales de la ville, parvenant à faire tomber le dernier bastion estudiantin gauchiste. L’ex-unfpéiste investit un terrain vierge : la recherche en matière d’économie islamique. Le sujet est d’autant plus attrayant que l’économie marocaine de la fin des années 70 encaisse les coups durs, les uns après les autres. La dévaluation du dirham et le renchérissement du coût de la vie finissent par peser sur le pouvoir d’achat, avec pour conséquence directe les grandes tensions sociales du début des années 80. Le maître-assistant Daoudi est alors l’un des promoteurs de l’économie islamique comme alternative à une politique économique qui s’effondre. Son doctorat d’Etat décroché en 1988 porte d’ailleurs sur “l’intégration du monde musulman”. “À l’époque, il fallait batailler pour introduire des thèses sur l’économie islamique dans les facultés marocaines”. Daoudi réalise même un joli coup d’éclat en organisant, en 1989, un colloque portant sur “le développement du monde musulman”, financé par la Banque islamique de développement(BID). L’événement connaît une réussite telle que le “docteur” devient le chouchou des oulémas de Fès. “Il pensaient au départ que j’étais un Fassi comme eux”, ironise l’intéressé. Ses origines “berbères”, comme il le souligne, ne l’empêchent pas de trouver ses marques dans “l’association de prédication” qu’il intègre dès la fin des années 80. Il s’agit d’une des branches qui composent “Rabitat Al Mustaqbal” (Alli-ance de l’avenir), un des pôles qui constitueront, plus tard, le PJD. Et déjà, en 1993, Daoudi ambitionne de créer un parti islamique : le PUD (Parti de l’unité et du développement). Niet du ministère de l’Intérieur. Et refus tout aussi sec de sa candidature en tant que SAP aux législatives de 1992. Parallèlement, Daoudi continue de briller sur le plan professionnel. Il mène plusieurs expertises pour le compte de la Banque islamique de développement, et son poste de sous-directeur à l’Entraide nationale le place aux premiers rangs pour assister au lancement du micro-crédit au Maroc. Il réussit en outre l’exploit d’introduire les licences appliquées en économie à la faculté d’économie de Salé, où il a demandé son transfert, alors que la réforme des universités est gelée.

Le tampon du parti
À cette époque, Lahcen Daoudi est déjà une figure très en vue du PJD. Un parti créé par Abdelkrim Khatib à la veille des législatives de 1997 suite à de mystérieuses tractations… auxquelles notre homme assure ne pas avoir directement participé. “J’étais au Koweït quand tout s’est joué. Mais en rentrant, j’ai découvert que mes collègues m’avaient porté au secrétariat général du parti”. Rapidement, Daoudi prend ses marques dans le parti, où il occupe pendant quelques mois la deuxième position dans l’organigramme, avant d’être remplacé par Saâd Eddine El Othmani. C’est alors la traversée du désert. Sur le terrain électoral, Daoudi n’a pas la main heureuse. En 1997, il se présente dans sa région natale de Béni Mellal. “J’ai été battu par mon rival de l’USFP, mais j’ai tout de même fait tomber le candidat de l’administration”. Rebelote en 1998, où il est battu aux élections partielles à Fès. Il faudra attendre le nouveau règne, et précisément 2002, pour que Daoudi goûte aux joies de la députation. Dans l’hémicycle, il intègre logiquement la Commission des Finances, sans trop marcher sur les plates-bandes des autres stars du parti, comme Benkirane ou Ramid. Et voilà que le destin, une nouvelle fois, s’en mêle pour réorienter le parcours de Daoudi. Nous sommes en 2003 et les attentats terroristes de Casablanca marquent un tournant dans la vie du parti, alors menacé de disparition. Le PJD a en effet besoin de montrer patte blanche à un Pouvoir qui songe sérieusement à son interdiction pure et simple. Daoudi a la tête de l’emploi pour incarner ce que les observateurs appellent “l’aile douce du parti”. Il (re)prend alors des galons dans la hiérarchie du parti. Il représente, dès 2003, le PJD comme vice-président du Parlement et il est consacré vice-secrétaire général du parti lors du cinquième Congrès national en 2005. Ses talents de communicateur et son esprit d’ouverture lui valent d’être désigné pour mener, avec El Othmani, les négociations avec le ministère de l’Intérieur au sujet de la participation du PJD aux communales de 2003. “Oui, nous avons fait des concessions sur le nombre de candidats à présenter. Mais c’était pour sauvegarder le processus démocratique. Autrement, nous risquions le retour à des pratiques de fraudes électorales, puisque le ministère de l’Intérieur était déterminé à nous barrer la route d’une manière ou d’une autre”, explique le n°2 du PJD. C’était en 2003. En 2007, le vent a de nouveau tourné. Mais pas dans le bon sens. Daoudi décroche un nouveau mandat dans sa circonscription de Fès. “Le deuxième et le dernier !”, tranche l’élu. L’amertume est là : le PJD a déçu aux législatives de septembre et, pour une frange du parti, le résultat du suffrage est un constat d’échec pour la direction actuelle du PJD. C’est peut-être l’une des raisons qui ont poussé son numéro 2 à annoncer sa retraite anticipée. Un sacrifice en somme, même si l’intéressé s’en défend. “Si j’attends l’approche du Congrès national pour annoncer mon départ, on risque de spéculer sur des éventualités de scission ou de désaccord interne”, explique-t-il. Peut-être. Mais ce qui est certain, c’est que le départ du “tampon”, (s’il se confirme) risque d’être perçu comme une victoire de l’aile dure du PJD.



Analyse. Quand la base demande des têtes

“Je me retire et laisse la place aux jeunes du parti pour prendre la relève”. C’est, en substance, l’explication que Lahcen Daoudi avance pour justifier sa démission annoncée du poste de vice-secrétaire général du PJD. Sauf que tous les observateurs sont unanimes : c’est trop beau pour être vrai ! Car le départ du numéro 2 du PJD intervient dans un contexte où le parti amorce un nouveau virage dans sa ligne de conduite, avec le retour en force de son “aile radicale”. Le porte-drapeau de ce courant, Mustapha Ramid, a (re)pris d’ailleurs sa casquette de chef du groupe parlementaire. Un poste auquel il avait renoncé, il y a quelques années, quand le rapport de forces avec le Pouvoir imposait une certaine flexibilité du parti. “L’aile dure” du PJD s’est faite alors discrète, le temps que la tempête de 2003 passe. Mais l’échec du parti dans les législatives 2007 fut, pour ce courant, un bon prétexte pour reprendre les choses en main. Le duo El Othmani-Daoudi a beau expliquer que le score est dû à “une annulation abusive des bulletins de vote en faveur du PJD”, la base ne veut rien entendre. Elle met l’échec électoral sur le compte du discours devenu “lisse” des dirigeants du parti. Qui devrait alors payer le prix d’une campagne qui n’a pas donné le résultat escompté : El Othmani ? Selon des observateurs, ce serait une grosse perte pour le parti, qui risquerait alors de ne pas s’en remettre. Lahcen Daoudi paraît alors comme le bouc émissaire idéal pour sortir de la crise interne. Dont acte.

 
 
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