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Par Nadia Lamlili
Société. Les enfants de la prison
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Dans les prisons marocaines, 69
enfants vivent avec leur mères.
(AFP)
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Au centre pénitentiaire de Oukacha, des enfants vivent avec leurs mères détenues sans rien connaître du monde extérieur. À leur sortie de prison, la question de leur réinsertion se pose avec acuité.
Derrière les murs du centre pénitentiaire de Oukacha, à Casablanca, une véritable petite communauté vit en marge du commun des détenus. Nous sommes dans lAile 10, réservée aux mères. Dans cet espace, plutôt propret et relativement bien aménagé, cohabitent cinq femmes, en compagnie de leurs enfants, et six femmes enceintes. En |
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cette matinée, elles sactivent dans la petite cuisine du pavillon pour préparer le déjeuner collectif du jour, un tajine de mouton pour fêter le quatrième jour de lAïd El Kébir. Elles saffairent autour des ustensiles en gardant dans leurs bras leurs rejetons : quatre nourrissons et un garçonnet de 3 ans.
Ces femmes ont été condamnées pour différentes raisons. Affaire de drogue, adultère, agression, homicide
chacune a son histoire. Mais elles partagent le même espace et les mêmes préoccupations. Saïda, qui purge une peine de 8 mois pour trafic de haschich, couve un bébé de deux mois, étouffé par dinquiétantes quintes de toux. Tu as vraiment la tête dure. Je tai maintes fois conseillé daller voir le médecin de la prison. Le petit va finir par mourir dans tes bras, lui lance sa codétenue, Milouda. Dun coup, un lourd silence sinstalle dans la salle : toutes foudroient Milouda du regard et serrent instinctivement leurs enfants dans les bras, tant lidée de les perdre les effraie. Cest compréhensible. Ces femmes sont constamment hantées par lidée de la séparation, explique Khadija, directrice du pavillon des femmes. Je préférerais mourir plutôt que perdre mon bébé, confirme Fatima, condamnée pour adultère. Son ex-mari lui a déjà volé ses deux autres filles. Elle ne les a plus revues depuis plusieurs mois et ne sait même plus ce quelles sont devenues. Perdre la troisième, ce serait ma mort, ajoute-t-elle entre deux sanglots.
Lextérieur, terra incognita
Daprès la loi, une mère emprisonnée a le droit de garder son enfant jusquà lâge de trois ans. Au-delà, elle peut effectuer une demande au ministère de la Justice pour le garder encore deux années supplémentaires, mais pas plus. À lâge de 5 ans, lenfant est alors récupéré par la famille ou placé dans lune des familles daccueil de SOS Villages, en vertu dune convention conclue entre lassociation et le ministère de la Justice. Les détenues sont alors autorisées, les jours de fête, à rendre visite à leurs enfants confiés à des orphelinats, accompagnées par des agents en civil. Dans le monde de la bienfaisance, SOS Villages est le nec plus ultra des orphelinats au Maroc en matière éducative. Et malgré cela, très peu denfants arrivent vraiment à dépasser leur vécu carcéral. Solitude, difficultés de communication, pathologies psychomotrices
Ils plongent dans une sorte dautisme, parce quils ont du mal à assimiler ce changement radical du cadre de vie, et à comprendre pourquoi on les a séparés de leur vraie mère, nous explique une ancienne directrice de prison, qui a vu une mère sombrer dans la folie après que sa fille de 5 ans lui a été retirée. La plus grande phobie de ces enfants, qui ont vécu leur prime enfance entre quatre murs, est précisément le contact avec le monde extérieur. À Oukacha, on raconte même que lors dune sortie en voiture, des enfants se sont mis à rigoler
parce que la maison bougeait. Du coup, toute tentative de retisser les liens avec la société savère difficile. Dautant que lextérieur nest pas toujours des plus accueillants pour Oulad lhabs. Nous avons demandé à des écoles privées daccepter des enfants parmi leurs élèves, pour les aider à sacclimater au monde extérieur, explique un responsable de ladministration carcérale. Sceptiques, les directeurs voulaient savoir sils allaient venir à lécole en fourgon de la police et sil nétait pas préférable de les isoler dans un coin de la classe.
Une loi sévère
Daprès les chiffres de lAdministration pénitentiaire, on recense aujourdhui pas moins de soixante-neuf enfants qui vivent dans les prisons du royaume. Un effectif qui fluctue au gré des détentions provisoires, généralement de courte durée. Mais au-delà des chiffres, la question des détenues-mères divise le milieu associatif parce quelle pose un problème juridique dune extrême sensibilité. La loi marocaine autorise ces femmes à garder leurs enfants avec elles, en détention, pour des raisons religieuses et humaines. Quid des droits desdits enfants ? De quel droit autorise-t-on les enfants à entrer en prison avec leurs mères ?, sinterroge une activiste associative, qui sintéresse de près au monde carcéral. Il y a bien des alternatives pour éviter aux enfants de subir les dégâts collatéraux de cet univers hostile. La hadana (prise en charge maternelle), cest bien. Mais ne peut-on pas penser à des peines alternatives pour ces femmes, comme des travaux dintérêt public ?, propose une ancienne directrice de prison. Le sujet a même fait lobjet dune pièce de théâtre, écrite et réalisée par un détenu du centre pénitentiaire de Oukacha, Abdelmajid Bensouda (Voir larticle Good Morning Oukacha, TelQuel n° 291). Intitulée Des anges derrière les barreaux, cette pièce a condensé tous les problèmes liés aux enfants de détenues. Selon ses initiateurs, elle aurait suscité lintérêt de hauts responsables, qui auraient même promis des solutions. La première serait peut-être de pousser à lapplication de la loi. Larticle 32 du Code pénal autorise le juge à accorder un moratoire aux femmes enceintes jusquà ce quelles accouchent. Son premier alinéa stipule en effet que sil est vérifié quune femme condamnée à une peine privative de liberté est enceinte de plus de 6 mois, elle ne subira sa peine que 40 jours après sa délivrance. Un texte qui ne fut pas appliqué dans le cas de Safia. Cette Nigériane, enceinte de 7 mois, a été condamnée pour trafic de cocaïne à 5 ans de prison ferme. Blême, le regard absent, elle répète à qui veut lentendre quelle voudrait écrire au ministre marocain de la Justice pour demander un transfert vers son pays. En vain. Son crime est assez lourd. Je ne crois pas que sa grossesse pourra changer quelque chose, nous explique ce superviseur. Sauf miracle, cest dans les couloirs du centre de Oukacha que Safia accouchera. Ce jour-là, la prison casablancaise comptera un détenu de plus. |
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Conditions de détention. Chantage affectif ?
En prison, les mères vivent dans des conditions de détention relativement privilégiées par rapport aux autres détenues. Leur statut attire les dons de bienfaiteurs, et une certaine primauté dans laccord des grâces royales. Cest surtout le cas de celles condamnées à de longues durées demprisonnement, qui voient souvent leurs peines réduites. De là à ce que lenfant se retrouve instrumentalisé, il ny a quun pas que des détenues franchissent allégrement. Quelque part, certaines de ces prisonnières trouvent leur compte dans le statut de mères et semblent bien peu se soucier de lintérêt de leurs enfants, reconnaît une assistante sociale. Ces derniers deviennent dabord une source de privilèges. Du coup, certaines détenues-mères nhésitent pas à user dune sorte de chantage affectif pour obtenir davantage de faveurs. Cest le cas de Khadija, une détenue condamnée pour homicide et mère dun enfant de 3 ans. Même après ses cinq ans, mon fils restera avec moi. Il ne me quittera que si lon accepte de me transférer à la prison de Settat ou de Ben Slimane, lance-t-elle sur le ton du défi. |
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