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N° 306
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TelQuel : Le Maroc tel qu'il est

Par Maria A. Daïf

Reportage. Entre ciel, terre et mer

(TNIOUNI / NICHANE)

Sidi Abderrahmane, rocher flottant au bord de la Corniche de Casablanca, reste un mystère pour ceux qui n’y ont jamais mis les pieds. Ce temple de la voyance, abritant un saint qu’on dit guérisseur, est aussi habité par une poignée de familles. Visite guidée.


Que savent les Casablancais de Sidi Abderrahmane ? Pas grand-chose pour la plupart. Le rocher flottant à quelques mètres de la Corniche n’a jamais attiré beaucoup de curieux. Les joggeurs du dimanche se contentent d’y jeter un coup d’œil furtif, les promeneurs le regardent à
peine, concentrés à draguer ou à surveiller leurs enfants en mal d’espaces à ciel ouvert. Il n’y a que les couples d’amoureux pour le contempler, installés sur un banc public, l’esprit ailleurs. Qui leur en voudrait ? Tantôt voilé par les nuages et tantôt si imposant, coupé de la ville à marée haute, difficilement accessible à marée basse, ce bout de terre a quelque chose d’angoissant. Par mauvais temps, Sidi Abderrahmane donne l’impression de chavirer, de plier sous les vagues qui se cassent violemment sur ses récifs, et de presque disparaître, comme englouti par une mer furieuse.

Des silhouettes apparaissent pourtant, trônant sur le rocher, vacant à des occupations invisibles. Et puis il y a tous ces gens qui traversent les vagues pour aller là-bas, tenant parfois à peine assis sur une embarcation de fortune, une simple chambre à air en caoutchouc noir.

Les passeurs de Sidi Abderrahmane
Depuis deux ans, Rachid a les pieds dans l’eau de Sidi Abderrahmane. À 24 ans, dont même pas quatre sur les bancs d’une école, il s’est essayé à de nombreux petits métiers avant de devenir “passeur”. Il a travaillé au port, comme vendeur à l’étalage, avant qu’un voisin ne lui propose de le remplacer. “Cela faisait cinq ans qu’il avait acheté une chambre à air et faisait traverser les visiteurs de la Corniche vers l’îlot. Il m’a dit qu’il gagnait jusqu’à 50 DH par jour le printemps et l’été, somme que je n’avais jamais gagnée auparavant. Aujourd’hui, il est malade et ne peut plus faire ce métier”.

Des passeurs comme Rachid, il y en a une dizaine, qui vivent pour la plupart dans des quartiers périphériques de Casablanca. Des jeunes à qui la vie n’a pas fait de cadeau et qui, à coups de 5 DH la traversée, arrivent à soutenir leurs familles. Ahmed raconte : “Hamdoulillah, Sidi Abderrahmane a sa baraka. Depuis que je travaille ici, j’arrive à nourrir mon fils et ma femme”. Les journées de ces passeurs se ressemblent toutes, faites d’allers-retours sur des chambres à air, de grosses bouées noires transformées en barques grâce à un bout de bois, transportant jusqu’à deux adultes et deux enfants. Les plus privilégiés d’entre eux ont des bottes en plastique, les autres se contentent de retrousser leur pantalon et de traverser pieds nus. Ils connaissent les petits chemins sur le bout des doigts, savent éviter les passages dangereux et contourner les rocs tranchants. Cela ne les protège cependant pas du froid hivernal. “Mes pieds sont gelés. Quand je rentre le soir, je suis obligé de les plonger dans de l’eau chaude. Sinon, j’ai tellement mal que je n’arrive pas à dormir. Si je n’arrête pas bientôt, je crois que je n’arriverai plus à marcher”, se plaint Rachid. Entre deux récits de pans de sa jeune vie, il se fait héler par deux jeunes femmes en jellaba. Il les accompagne aussitôt sur l’îlot, avant d’en revenir une dizaine de minutes plus tard, ramenant à la terre ferme une femme plus âgée. “On transporte de tout sur ces bouées. Des personnes, mais aussi des sacs d’offrandes en tout genre à Sidi Abderrahmane, et même des poulets vivants”, confie Rachid, avant de poursuivre : “Durant la traversée, des gens trouvent le temps de nous raconter leur vie et les tristes raisons qui les font venir ici. Il y a ceux qui viennent implorer le pardon du saint pour un péché commis, celles qui veulent faire revenir un mari volage, celles et ceux dont le fils est malade. Et puis, il y a toutes ces jeunes filles en mal de mariage qui s’accrochent à l’idée qu’une voyante de Sidi Abderrahmane les aidera à trouver un bon parti, exactement comme elles s’accrochent à ma bouée”.

L’îlot des voyantes
Le rocher de Sidi Abderrahmane ressemble à un village blanc en miniature. L’unique ruelle bordée par une dizaine de petites pièces, aux portes ouvertes mais couvertes de voiles de couleurs multiples. Des enfants qui jouent au ballon ou à cache-cache par-ci, des vendeurs de bougies ou d’eau de rose par-là, et de vieilles femmes surveillant les allers et venues de tout ce beau monde. Caché par ces bâtisses, le saint Sidi Abderrahmane veille sur la vie de l’îlot. Le gardien du temple raconte cette histoire à laquelle il croit dur comme fer : “Ce saint était un grand voyageur. Un homme pieux et sage, un guérisseur, qui, le jour où il est arrivé ici, a accompli des miracles. Puis Dieu a voulu qu’il meurt sur cet îlot. Il continue d’accomplir des miracles et ça, tous ceux qui viennent lui faire des offrandes le savent. Ils viennent le voir des quatre coins du Maroc et même de l’étranger”, s’enflamme-t-il. Le long de la ruelle, des femmes entrent et sortent des mystérieuses petites chambres. Elles viennent de tout Casablanca et des autres villes, pour les mêmes raisons : se faire prédire l’avenir par les voyantes de Sidi Abderrahmane, cachées derrière les rideaux. Elles sont presque toutes spécialisées dans les affaires de célibat et de recherche désespérée de mari. C’est le cas de celle qu’on appelle Lalla Mina, voyante à Sidi Abderrahmane depuis 5 ans. Elle lit la vie amoureuse des femmes dans “ldoun”, le plomb, la grande spécialité des diseuses de bonne aventure du rocher. La technique est la même : la célibataire se dénude, porte une gandoura prêtée par la voyante, s’accroupit sur un seau d’eau froide, dans lequel est versé du plomb fondu. Le métal qui se solidifie, prenant une forme rocheuse, est alors censé délivrer des secrets que seule la voyante peut lire. Cela donne des interprétations plus ou moins saugrenues : “Ma fille, une de tes ennemies t’a jeté un sort, c’est pour ça que tu n’es toujours pas mariée. Elle est brune, grande de taille et a les cheveux noirs”, ou encore : “Une des anciennes fiancées de ton amoureux l’a enchaîné à elle en lui faisant un tqaf”. “Il est sur la voie de t’épouser, s’entendent dire d’autres, il faut juste provoquer le destin”.

Lalla Mina, la cinquantaine bien entamée, explique très sérieusement tout le bien qu’elle fait aux femmes qui viennent la voir. “On lit d’abord ldoun, et en fonction de ce qu’il nous livre, on propose des solutions. L’une des plus efficaces pour éloigner le mauvais sort est d’ emporter l’eau dans laquelle ldoun a été versé dans une bouteille, la garder précieusement chez soi pendant sept jours, puis se laver avec”. Les “patientes” les plus courageuses (ou les plus désespérées) se lavent avec sur place dans une pièce dédiée à ces drôles de bains. C’est d’ailleurs pour cela que sur les rochers de Sidi Abderrahmane, traînent constamment des dessous féminins, jetés dans l’eau à la “septième vague”, comme le conseillent Lalla Mina et ses “consoeurs”…

La communauté de l’île
Pour Lalla Mina, comme pour tant d’autres, Sidi Abderrahmane est juste un lieu de travail. La pièce où elle officie et qu’elle quitte la nuit tombée, elle la loue à 100 DH le mois et paie cette somme à l’une des femmes qui habitent l’île. Mais à qui appartient vraiment Sidi Abderrahmane ? Sur place, on dit que l’îlot a été offert par Hassan II à l’un de ses conseillers et qu’il est encore aujourd’hui le protecteur du lieu et de ses habitants. Deux ou trois grandes familles, qui gèrent les affaires locales, les petits commerces, l’argent et les cadeaux offerts au saint… et qui décident même du nombre de passeurs autorisés. Une petite communauté qui évolue sur place et pour laquelle l’îlot est lui-même un gagne-pain. Avec les autres, ceux qui quittent l’îlot, ils composent une seule et même famille : “Nous nous connaissons tous et nous nous entraidons en période de crise. Nous partageons nos joies et nos peines. J’en suis sûre, nous sommes protégés par la baraka de Sidi Abderrahmane. Cette vie, je ne m’en plains pas”, confie, souriante, Lalla Mina. Cette communauté n’est pas la seule à vivre de la “baraka” du saint. Sur la terre ferme, à même le sable, elles sont une dizaine de femmes à proposer des tatouages au henné, à vendre des msemen ou des biscuits aux enfants. Ici, elles le savent, il y a toujours de l’achalandage. Peut-être un peu plus en été, mais l’hiver aussi. La nuit tombée, les lumières de Sidi Abderrahmane s’allument. Les jeunes qui y habitent allument leurs cigarettes, s’installent sur les quelques marches qui séparent le rocher des eaux et surveillent leurs familles et leurs maisons. Mais ici, de toute façon, il ne peut rien leur arriver de mal : le saint veille silencieusement sur les siens.



Cinéma. Sidi Abderrahmane superstar

Les habitants de Sidi Abderrahmane et ses passeurs se souviennent encore du tournage de Wake up Morocco, de Narjiss Nejjar, en 2005. Toute l’équipe du film, une trentaine de personnes, a occupé les lieux presque tous les jours, pendant trois semaines. La réalisatrice ne s’en est jamais cachée : c’est Sidi Abderrahmane qui lui a inspiré son scénario. Le film raconte l’histoire de cette île dont les habitants rêvent d’une vie meilleure, en s’accrochant à l’espoir de l’organisation de la Coupe du monde de football par le Maroc. “Les gens sur place ont été très coopératifs, très accueillants. Nous avons tout fait pour ne pas les déranger, et ils ont tout fait pour nous aider”, se souvient ce membre du staff. Si la plupart des habitants de Sidi Abderrahmane n’ont jamais vu le film, tous en gardent un bon souvenir, espérant que le monde s’intéresse un peu plus à leur sort après sa sortie. “On pensait vraiment qu’on allait nous repeindre les façades des bâtisses, qu’on allait nettoyer le mausolée, faire des dons au saint. C’est tout ce qu’on voulait. Mais il n’y a rien eu de tout ça”, confie la voyante Lalla Mina. “Nous sommes habitués aux tournages sur l’île, ajoute Rachid, le passeur. Celui-ci n’était pas le premier mais le plus important. Il y a même des étrangers qui sont venus pour filmer ou prendre des photos. Leurs tournages terminés, on ne les revoit plus. Moi, je n’ai jamais rien attendu de ces gens, à part ce qu’ils me payent pour le travail que je fais pour eux”.

 
 
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