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N° 306
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TelQuel : Le Maroc tel qu'il est

Par Réda Allali

ZB ne sait pas combien il faut donner, il n’est pas un professionnel de l’enterrement.

Nom : Boualem
Prénom : Zakaria
Né en 1976 à Guercif
Signe particulier : Marocain à tendance paranoïaque



Zakaria Boualem est désolé, mais il a commencé l’année par un enterrement. Le papa de son ami Farid est décédé ce lundi et il se trouve présentement dans la maison du défunt pour donner un coup de main. Dans le plus beau pays du monde, la douleur du deuil est multipliée par la masse de faux problèmes d’ordre administratif, financier et social, qui rendent la présence des proches indispensable si on ne veut pas se retrouver avec plusieurs enterrements à gérer au lieu d’un seul. Alerté par Zakaria Boualem, le fqih de la mosquée voisine arrive, accompagné par son adjoint. Ils viennent préparer la dépouille et s’attaquent aussitôt à leur tâche difficile. Zakaria Boualem, pour soulager son ami, décide de s’occuper de l’interface avec ces deux hommes, dont la description est inutile. Il vous suffit, pour les visualiser, de savoir qu’ils incarnent avec fidélité une image de la piété et de la vertu version Sidi Maârouf. Il aborde discrètement le plus âgé pour lui demander, en termes mesurés, la hauteur de ses honoraires. Zakaria Boualem ne sait pas combien il faut donner, il n’est pas un professionnel de l’enterrement, juste un ami qui veut soulager la famille. Le fqih se vexe et répond à haute voix devant tout le monde : “Mais qui vous a parlé d’argent ? Nous sommes ici f’sabil Allah, la solidarité est une vertu sacrée des musulmans, si on ne s’entraide pas aujourd’hui, c’est la fin de la oumma… Comment pouvez-vous croire que nous voulons être payés ?!!”. Zakaria Boualem se sent un peu minable, et renonce aussitôt à prolonger la conversation, sentant qu’il est à deux doigts de se faire traiter de sioniste ou quelque chose du
genre. Il bat en retraite, attrape un verre de thé, se dit qu’il aurait mieux fait de s’occuper de ses affaires et écoute le Coran avec recueillement et mauvaise conscience. Les deux hommes ont terminé leur travail. Ils se tiennent à présent à l’entrée de la maison et affichent une mauvaise mine assez convaincante. Ils soufflent, geignent et restent plantés là comme s’ils attendaient quelque chose. Ils envoient chercher Zakaria Boualem. Une fois à l’abri des regards, le fqih commence : “Tsekhsekhna, il ne faut pas nous oublier…”. Le changement de ton est radical. Zakaria Boualem, déstabilisé par le brutal changement de discours, redemande, comme il l’avait fait plus tôt, une estimation des émoluments du duo. La réponse tombe : “Au minimum chi 200 dirhams, f’sabil Allah, parce que vous êtes des misérables”.

Vexé d’avoir été traité de misérable, perturbé par l’apparition soudaine d’un semsar à la place du fqih, Zakaria Boualem dégaine 400 dirhams en espérant accélérer ainsi le processus de disparition du binôme. Le fqih empoche un billet discrètement et lance à son acolyte : “C’est bon, on nous a payé nos 200 dirhams”. Zakaria Boualem est choqué. Que ces hommes se fassent payer, c’est tout à fait normal. Ils font un travail difficile et indispensable. Mais pourquoi ne pas afficher la couleur dès le début ? Pourquoi cette hypocrisie devant tout le monde ? Pourquoi jouer les Robin des Bois funèbres avant de changer de face ? Pourquoi le fqih a-t-il détourné 200 dirhams ? Pourquoi traiter les gens de misérables ?

La suite de la cérémonie, au cimetière, est aussi triste que ce qui vient d’être décrit. Il faut payer les fossoyeurs, les planteurs de fleurs, les arroseurs d’eau de rose, ceux qui écrivent sur la tombe, les tolba, etc. Il faut enterrer son papa en pensant à faire de la monnaie, il faut accepter de se retrouver perturbé en plein recueillement par quelqu’un qui vous tire la manche et vous explique que c’est lui qui a creusé la tombe, le matin. Au nom de quoi devrait-on accepter cela ? Pourquoi ne pas afficher un tarif, payable à l’entrée, qui garantit l’intégralité de la prestation sans avoir à s’en soucier par la suite ? Au nom de quoi devrions-nous accepter de persister à vivoter dans le chaos ? Voilà, c’est fini.

 
 
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