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TelQuel : Le Maroc tel qu'il est

Par Maria A. Daïf

Peinture. L’art fleurit a Marrakech

Vernissage à l’espace d’art
marrakchi la Galerie 127.
(MOULAY ABDELLAH ALAOUI)

Des galeries qui se portent à merveille, des artistes qui vivent de leur art, des jeunes talents auxquels on donne leur chance… Marrakech est devenue en quelques années la capitale marocaine des arts plastiques.


Début décembre 2007. Galerie Noir sur Blanc, Marrakech. Ce vendredi, à 20 heures, c’est dans un joyeux brouhaha qu’est lancée l’expo de Abderrahim Yamou. Sur les murs, les dernières œuvres de l’artiste installé à Paris.

Autour, une bonne cinquantaine de personnes qui s’arrêtent devant un tableau, puis un autre, mais qui, surtout, papotent, rient aux éclats en sirotant un thé à la menthe. Elles sont venues de la rue d’à côté ou de l’ancienne médina, de Casablanca ou de Rabat. Il y a là des artistes-peintres, des photographes d’art, des journalistes, des collectionneurs, des étudiants et des touristes curieux. À peine une dizaine de jours plus tôt, Mohamed Mourabiti conviait ses amis au vernissage de son exposition inspirée des voyages d’Ibn Arabi à Dar Chérifa.

À la Matisse Art Gallery, le même mois, tout le gotha marrakchi était réuni autour de Farid Belkahia, qui montrait ses dernières œuvres. Mohamed Melehi, Mahi Binebine, Tahar Benjelloun, entres autres people de la culture et de l’art, étaient de l’assistance.

“Marrakech est aujourd’hui la capitale de l’art pictural marocain”. Le commentaire est de Nabil El Mellouki, l’un des deux patrons de la Matisse Art Gallery. Nul n’oserait le contredire. Il suffit de lister les galeries et espaces d’art de la ville ocre pour se rendre compte que leur nombre dépasse celui de pareils lieux à Casablanca et Rabat réunies, villes où “tout se passe” : Qobba Art Gallery, Light Gallery, Noir sur Blanc, L’Orientaliste, Dar Chérifa, Tindouf, la galerie Rê, sans compter la Matisse Art Gallery, probablement la plus chic et la plus en vue du moment. “Mais il n’y a pas que les espaces d’art traditionnels, complète cet observateur du marché de l’art. Marrakech, depuis deux ans, connaît un nouveau phénomène : la multiplication de shows-rooms dédiés à l’art dans le quartier industriel. Ce sont à l’origine des magasins appartenant pour la plupart à des étrangers”. Et ce n’est pas tout. Des restaurants, comme le Kechmara et le Jacaranda, prêtent régulièrement leurs murs à des artistes, des peintres locaux transforment leurs ateliers en espaces d’art, et les marchands d’art sont légion dans la ville.

Le miracle marrakchi
Que s’est-il donc passé pour que Marrakech devienne cette plaque tournante des arts plastiques ? Pour ce spécialiste, qui suit de très près l’évolution du marché, le boom de l’activité artistique à Marrakech est profondément lié au boom de l’immobilier. “C’est valable dans le monde entier et de tout temps. Qui dit explosion de l’immobilier, dit plus de murs neufs et nus. Il faut donc les orner”, argumente-t-il. Sakina Rharib, conservatrice du musée Dar El Bacha et commissaire d’expositions d’art contemporain confirme : “Tout a commencé avec la prolifération des riads, à partir de l’année 2000”. Marrakech est alors devenue “à la mode”, attirant des Européens aux portefeuilles garnis, venus s’y installer en masse. Est-ce pour autant eux qui achètent ? C’est un non définitif que soutiennent les galeristes de la place. “Les Européens vont certes consommer de l’art, mais pas au point d’être notre clientèle exclusive. Ils vont par ailleurs acheter de jeunes figuratifs, des orientalistes, mais pas de grands artistes”, précise ce propriétaire d’une galerie. L’artiste-peintre Mohamed Melehi, installé à Marrakech, a sa propre explication du phénomène : “Ceux qui achètent de l’art contemporain marocain sont majoritairement des collectionneurs casablancais. Ils viennent à Marrakech en villégiature et ont donc plus de temps et l’esprit libre pour faire du shopping de l’art”. Le boom de l’immobilier à Marrakech, ainsi que l’activité touristique, ont permis par ailleurs la naissance d’un nouveau genre d’acheteurs. Les promoteurs se sont enrichis, idem pour les propriétaires de riads vendus au prix fort. “C’est une nouvelle clientèle pour nous, qui veut non seulement placer son argent en achetant des tableaux, mais aussi, par mimétisme de la bourgeoisie, avoir son Glaoui, son Binebine ou son Belkahia”, ajoute Sakina Rharib. En gros, il y a de l’argent à Marrakech et il faut bien qu’il soit dépensé. Et c’est tant mieux si c’est dans l’art. Autre explication à cette dynamique artistique, partagée par plusieurs observateurs, le réseau très actif créé par des artistes vivant à Marrakech. Trois en particulier sont cités : Farid Belkahia, Mahi Binebine et Mohamed Melehi. “Ils ont des amis collectionneurs, marocains et étrangers, qui leur font confiance et les suivent partout”, explique Nabil El Mellouki.

Des galeristes qui osent
Que de bonnes choses donc à Marrakech pour les arts plastiques : floraison de galeries, mais aussi une vie meilleure pour des artistes qui, jusque-là, n’arrivaient pas à faire de leur art un gagne-pain. “Mieux encore, les galeristes ne se contentent pas d’exposer des valeurs sûres. Ils font de l’expérimentation et donnent leur chance à de jeunes plasticiens. Des talents ont pu alors émerger”, s’enthousiasme Sakina Rharib. Y a-t-il un revers de la médaille ? Sur la douzaine de galeries qui ont fleuri depuis quelque cinq ans, moins de la moitié font leur travail dans les règles de l’art et ont une réelle démarche de promotion de l’artiste, de son œuvre, une ligne directrice claire et une stratégie de communication efficace. Et les autres ? “Malheureusement, certains tiennent des galeries comme ils tiendraient des bazars. Ils n’engagent pas de frais, n’ont pas de programmation soutenue, mélangent art contemporain et antiquités, voire artisanat, et ont des fins exclusivement commerciales”. Alors, Marrakech capitale des arts plastiques, phénomène de mode ou dynamique partie pour durer ? “Ce qui est sûr, c’est que cela ne risque pas de péricliter dans un futur proche. Les artistes marocains ont la cote et cela ne fait que commencer”. Pour les plus pessimistes, Marrakech restera un eldorado des arts plastiques, tant qu’elle sera celui de l’immobilier. Celui-ci étant par essence volatil… Qui vivra verra.



Casa-Marrakech. Atmosphère, atmosphère...

Il suffit d’assister à un vernissage casablancais et un autre à Marrakech pour sentir la différence d’atmosphère. Alors que dans la capitale économique, on va dans vernissage comme dans une soirée mondaine, pour retrouver des hommes d’affaires, intellos, pseudo-intellos et artistes qui se saluent à peine, à Marrakech, ces réunions ont quelque chose de plus décontracté. “La faune des vernissages à Casablanca est la même depuis des années : c’est essentiellement la riche bourgeoisie”, commente cet habitué des galeries casablancaises. À Marrakech, comme l’explique Sakina Rharib, conservatrice du musée Dar El Bacha, “un vernissage est un événement culturel où sont certes invités de potentiels acheteurs, mais aussi des universitaires et des artistes de tout bord. En outre, la clientèle marrakchie est variée : Européens, jeunes cadres, nouveaux riches, ou encore médecins et architectes. C’est ce qui fait que l’ambiance des vernissages soit détendue”. Autre particularité marrakchie, l’existence d’une communauté d’artistes très solidaires. Figuratifs fréquentent abstraits, photographes et plasticiens sont amis et se soutiennent, assistent aux vernissages des uns et des autres, et n’hésitent pas à défendre leurs travaux respectifs. “C’est essentiellement parce qu’il n’y a presque pas de concurrence entre eux. Il y a suffisamment de galeries pour tous et chacune à sa liste de poulains”, explique un familier du milieu artistique de la ville.

 
 
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