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TelQuel : Le Maroc tel qu'il est

Par Youssef Ziraoui

“L'armée fait mine de nous ignorer”

Ali Atmane, ancien détenu à Tindouf
(DR)

Antécédents

1947. Naissance à Midelt.
1965. S'engage dans l'armée.
1973. Décroche une licence de pilote de chasse à Tours.
1977. Est fait prisonnier par le Polisario.
2003. Est libéré.
2008. Prépare l'édition d'un livre sur ses années d'emprisonnement à Tindouf.

Smyet bak ?
Moha Ou Atmane.

Smyet Mok ?
Rabha Zaïd.

Nimirou d’la carte ?
JB 35 1947.

Si vous n'aviez pas été emprisonné pendant 26 ans, vous seriez aujourd'hui un haut gradé de l'armée. Des regrets ?
Pour mon engagement dans l'armée, je n'ai aucun regret, même si je n'ai rien reçu en retour. C'est le comble pour un corps militaire de tourner le dos aux siens. Des gens ont donné leur vie, et n'ont pas eu les honneurs qu'ils méritent. Alors qu'on a réussi à sauvegarder le Sahara.

Vous revendiquez quoi aujourd'hui ?
J'aimerais qu'on aligne mon grade sur celui de mes camarades de promotion, dont certains sont devenus des généraux. Ma femme a dû vendre tous nos biens pour survivre, et pour que nos enfants puissent étudier. De son vivant, Hassan II recevait l'équipe de football, même quand elle revenait sans trophée. Pour nous, rien.

Pourquoi à votre avis ?
On nous reproche d'être tombés entre les mains de l'ennemi. Mais qu'aurais-je pu y faire ? Mon avion a été abattu par un missile. En fait, l'armée fait mine de nous ignorer, car elle ne veut pas nous indemniser.

Vous étiez même considérés comme des pestiférés après votre libération…
Oui, certains responsables ont même refusé à mes enfants le droit de venir me voir à Agadir, les premiers jours après ma libération. Certains disaient : “Ils viennent d'Algérie, ce sont donc nos ennemis”. Quand je pense qu'on m'a arraché la peau de la plante des pieds parce que j'ai refusé d'insulter le Maroc au micro de la radio du Polisario…

Vous continuez d'être patriote ?
Je ne vais pas rejeter tout un peuple parce qu'une poignée de responsables de l'armée se sont mal comportés avec moi.

Votre femme vous a attendu 26 ans. Vous auriez fait la même chose pour elle ?
Je pense que je l'aurais fait, mais c'est facile à dire. Ce n'est que face à l'épreuve qu'on peut tester ses limites.

Vous aviez des nouvelles de votre famille ?
Rarement. Je recevais une lettre par an. Mais tout le temps, je ne cessais de penser à ma femme et à mes deux enfants.

Vous avez développé le syndrome de Stockholm pendant votre emprisonnement ?
Comment pourrais-je avoir de l'affection pour ceux qui m'ont pris les plus belles années de ma vie ?

Pendant longtemps, vous avez habité la base militaire de Meknès. Vous ne vouliez pas couper le cordon ombilical ?
J'aurais peut-être dû le faire, vu que j'ai fini par être mis à la porte de mon domicile à la base de Meknès.

Pour quelle raison ?
Dans le courrier que j'ai reçu, on m'expliquait que je devais quitter les lieux, parce que j'avais atteint l'âge de la retraite. Si j'avais été promu, je n'aurais pas été mis à la retraite à l'âge de 57 ans, comme le stipule le règlement pour les capitaines de l'armée. J'aurais donc pu continuer à vivre dans la base.

Vous êtes à la rue aujourd'hui ?
Non, ça va. Depuis quelques années, ma femme a entamé la construction d'une maison. À ma libération, il y avait seulement les murs.

Sur certaines photos, datant de votre période d'emprisonnement, vos compagnons d'infortune et vous sembliez
bien vous porter…

Vous savez, ces photos ne représentent pas la réalité des camps de Tindouf. Il suffit qu'un responsable du Polisario demande à un prisonnier de poser en contrepartie d'un peu de nourriture pour qu'il accepte. En 1977, l'année de mon incarcération, j'étais emprisonné dans des trous creusés par d'autres prisonniers. Entre les poux, la faim et les maladies, on ne peut pas dire que nos conditions étaient enviables.

Vous vous considérez comme une victime des années de plomb ?
Cette période de notre pays, je ne la vois pas comme les autres. En revanche, je souhaiterais être indemnisé au même titre que certaines victimes des années de plomb.

Lorsque vous rencontrez vos anciens camarades de promo, vous leur rendez le salut militaire ?
Aujourd'hui, je suis un civil. Je ne fais plus de salut à quiconque.

Si c'était à refaire, vous vous engageriez à nouveau dans l'armée ?
Oui, mais cette fois, je prendrai mes précautions.

 
 
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