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TelQuel : Le Maroc tel qu'il est

Par Khaled A. Nasri,
correspondance de Tunis

Tunisie. Ben Ali règle ses comptes

Le président tunisien
Zine El Abidine Ben Ali.
(AFP)

Le procès en appel des jihadistes du “groupe de Soliman” s’est ouvert le 15 janvier. En première instance, et au terme de débats escamotés, la justice tunisienne avait, au nom de la lutte anti-terroriste, livré un verdict impitoyable.


Soliman, le 3 janvier 2007. Deux silhouettes agiles se faufilent sur la terrasse d’une maison. Des coups de feu éclatent. Puis des tirs nourris. C’est une véritable fusillade. Les habitants du paisible quartier du 1er juin sont tirés de leur sommeil par les crépitements d’armes automatiques. Sous leurs yeux éberlués se joue le sanglant
dénouement d’une traque commencée dix jours plus tôt et qui a mis la police et l’armée tunisiennes sur les dents. Après plusieurs heures de résistance, les deux hommes s’effondrent, criblés de balles. À quelques kilomètres de là, à l’entrée de cette petite bourgade côtière de la banlieue sud de Tunis, la même scène se répète. Une demeure en construction, où s’étaient réfugiés les 5 derniers fugitifs du groupe jihadiste des “soldats d’Assad Ibn Fourat” est prise d’assaut par l’armée, appuyée par des blindés légers. Ils sont tués tous les cinq. Au total, 12 combattants, ainsi qu’un militaire et un policier, ont trouvé la mort dans les affrontements, qui se sont soldés par le démantèlement de ce groupe salafiste, comprenant une quarantaine de membres. Ils planifiaient des attentats et des actions de guérilla urbaine pour exporter le jihad au pays de Zine el Abidine Ben Ali. Le noyau dur du commando (4 maquisards, trois Tunisiens et un Mauritanien, membres du GSPC algérien, mandatés par l’organisation terroriste et aguerris dans ses camps) a été décapité au cours de l’opération. Dirigé par Lassaâd Sassi, 37 ans, un vétéran des guerres de Bosnie et d’Algérie, il avait réussi à installer un camp d’entraînement dans une montagne des environs de Tunis et avait recruté dans les cercles de jeunes salafistes frustrés de ne pouvoir accomplir le jihad en Irak. Mais, à en croire une enquête publiée dans Jeune Afrique, le 6 janvier, l’armement en leur possession se limitait à 6 fusils-mitrailleurs et quelques grenades. Sachant d’emblée ne pouvoir compter sur aucune aide extérieure, le groupe avait prévu de fabriquer lui-même ses explosifs à partir d’ammonitrate, un engrais en vente libre.

Un procès expéditif
Le procès de la trentaine de rescapés du groupe, débuté le 21 novembre, s’est achevé le 30 décembre 2007, après quatre audiences tronquées, par un verdict impitoyable : deux condamnations à mort, huit à perpétuité, sept à 30 ans, et des peines allant de 5 à 20 ans pour les quinze autres co-prévenus. Le destin des trente accusés s’est joué en 420 minutes, soit 14 minutes par prévenu... “Ce procès aura renvoyé une image sinistre de notre justice, s’indigne un avocat de l’un des accusés. Nous avons obtenu trois reports, simplement pour avoir le minimum de temps pour préparer la défense. Moi-même j’ai été commis d’office, courant décembre, c’est-à-dire qu’au moment où le procès à débuté, tous les accusés ne disposaient pas d’un avocat”. Et de poursuivre : “J’ai eu une semaine pour digérer un dossier de 1000 pages, bourré de lacunes et d’imprécisions. Et je n’ai pu rencontrer mon client qu’à trois reprises ! Le juge n’a ordonné aucune investigation complémentaire pendant l’instruction et s’est entièrement reposé sur les rapports de police et les aveux consignés dans les PV et extorqués dans les conditions que vous pouvez imaginer”. À la barre, un des accusés, Mehdi Haj Ali, a expliqué comment il avait été torturé dans le bureau et sous les yeux du ministre de l’Intérieur, Rafik Haj Kacem. Le juge n’a pas relevé. Ecoeurés, les soixante avocats de la défense ont décidé de se retirer, imités en cela par leurs clients. Programmé en pleine trêve des confiseurs, entre l’Aïd El Kébir et le réveillon, très peu médiatisé, le procès est passé quasiment inaperçu. Les ONG internationales, plus promptes à se mobiliser pour des affaires touchant les dissidents démocrates et les défenseurs des droits de l’homme, n’avaient dépêché personne à Tunis. Les représentants du corps diplomatique ont brillé par leur absence. Contestable dans son déroulement, le procès des jihadistes l’est bien plus encore sur le fond. Car les deux accusés condamnés à la potence, Saber Ragoubi, ouvrier de 24 ans, et Imed Ben Ameur, menuisier de 34 ans, pourraient n’être que des lampistes. “Les véritables terroristes sont morts les armes à la main : ils ont été éliminés au cours des affrontements, ajoute l’avocat. Le dossier qu’on nous a communiqué était tronqué. Il ne dit pas un mot sur les lieux, les dates et l’identité précise des individus supposés avoir tiré sur les militaires et les policiers, et reste très évasif sur les circonstances de la mort du policier et du militaire”. Or, si l’on ne précise pas qui a tiré, qui a tué, on peut facilement faire porter le chapeau à des accusés qui ne sont, au mieux, que des comparses. Et c’est peut-être bien ce qui s’est passé.

Exécutera, exécutera pas
Dès le lendemain de sa prise de pouvoir, le 7 novembre 1987, le général Zine El Abidine Ben Ali, pour se démarquer de son prédécesseur Habib Bourguiba, avait dit son hostilité de principe à la peine de mort. Cela ne l’avait pas empêché d’envoyer ad patres Naceur Damergi, un serial killer pédophile, en novembre 1990. Les dernières pendaisons remontent à la fin 1991 : quatre au total, deux criminels de droit commun et les deux auteurs de l’attaque perpétrée quelques mois plus tôt contre un local du RCD, le parti présidentiel, à Bab Souika. Deux islamistes, déjà… Depuis, la Tunisie observe de facto un moratoire sur les exécutions… tout en refusant d’envisager formellement l’abolition de la peine capitale, toujours prévue dans les textes et toujours prononcée dans les affaires de droit commun.

Quel sort sera réservé à Ragoubi et Ben Ameur ? Leur procès en appel s’est ouvert le 15 janvier, dans la confusion, car leurs défenseurs n’ont été avertis que la veille. Leurs proches se montrent pessimistes. Les autorités se trouvent face à un dilemme : “Pour l’image, procéder à des exécutions serait désastreux, explique notre avocat. Mais d’un autre côté, le Pouvoir veut marquer les esprits, faire des exemples, et il sait que l’opinion ne cillera pas. Surtout, Ben Ali doit tenir compte des sentiments de sa base politique, la police et l’armée. Ces dernières ont été prises pour cibles, ont perdu des hommes, et ne comprendraient pas qu’on leur refuse des têtes. Si la communauté internationale ne se mobilise pas, j’ai peur que le sort de ces deux malheureux ne soit déjà scellé. Et que tout soit terminé avant la fin avril, date de la visite prévue de Sarkozy à Tunis”.



Terrorisme. La contagion salafiste

Les événements qui ont secoué la Tunisie entre le 23 décembre 2006, date du premier accrochage, et l’assaut final contre les maisons de Soliman, ont mis à mal la thèse selon laquelle le régime policier de Ben Ali prémunissait le pays contre le risque terroriste. En ce sens, ils ont constitué un véritable électrochoc pour une société viscéralement attachée à sa tranquillité. Hormis l’attentat du 11 avril 2002 contre la synagogue de Djerba (21 morts, dont 14 Allemands), planifié depuis Francfort, revendiqué par Al Qaïda et œuvre d’un kamikaze de nationalité tunisienne mais vivant en France, jamais le pays n’avait été pris pour cible par la mouvance islamiste. Des maquisards algériens avaient bien tenté quelques infiltrations, dans les années 1990, mais toutes avaient été déjouées. Mais il faut se méfier de l’eau qui dort. À l’instar des autres sociétés arabes, la Tunisie subit de plein fouet les conséquences du désordre international créé par Bush et les néo-conservateurs américains, qui se manifeste par le retour du voile, la montée de la religiosité et le succès foudroyant des émissions religieuses. Et, dans la diaspora, les coups de filet se sont multipliés chez les islamistes tunisiens. Un des assassins du général Massoud était tunisien, comme l’un des cerveaux des attentats de Madrid de mars 2004. Enfin, plusieurs centaines de jeunes tunisiens se sont enrôlés sous la bannière du jihad en Irak.

 
 
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