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N° 307
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TelQuel : Le Maroc tel qu'il est

Par Réda Allali

ZB possède un téléphone tellement gros qu'on pourrait lui imposer une carte grise.

Nom : Boualem
Prénom : Zakaria
Né en 1976 à Guercif
Signe particulier : Marocain à tendance paranoïaque



Zakaria Boualem prend un café avec son ami Farid, le troisième de cette dure matinée de travail. Il a commandé un petit ness-ness sans mousse dans un verre. Farid, lui, a opté pour un noir léger dans une tasse. Deux visions de la vie radicalement opposées, deux choix idéologiques marqués par des histoires personnelles différentes, mais là n'est pas la question. En vérité, Farid ne prête aucune espèce d'attention à son café noir léger qui refroidit dans sa tasse. Il est entièrement absorbé par la manipulation frénétique de son nouvel investissement : un iPhone. Il faut ouvrir une petite parenthèse à l'attention de nos lecteurs les moins au fait de l'actualité technologique pour présenter l'objet, c'est-à-dire, en vrac, les professeurs d'histoire, les supporters du Hassania Guercif, les moqadems en zone rurale et les femmes (je sens que ma boîte mail va chauffer). L'iPhone, c'est un petit objet qui permet de prendre des photos, de les regarder quand on s'ennuie, d'écouter de la musique au bureau, de surfer sur Internet quand on arrive à trouver un réseau wi-fi et, j'allais oublier, de téléphoner à des gens pour leur dire ce qu'on veut… En général, rien de bien brillant. Pour se balader dans le menu de cette chose, il faut toucher l'écran. C'est assez étonnant. On peut aussi le retourner dans tous les sens, la photo qu'on regarde tourne aussi. Cette fonction ne sert à peu près à rien, mais c'est encore une fois très impressionnant. Ce n'est pas la première fois que les fabricants de téléphone inventent des fonctions saugrenues. Rappelez-vous la fameuse commande vocale. On nous proposait de dire à haute voix “Hmida el plombi” pour
ordonner à son téléphone d'appeler sur le champ Hmida le plombier. Zakaria Boualem n'a jamais vu personne utiliser cette fonction, probablement parce que celui qui s'y risquerait s'exposerait aussitôt au ridicule - cet échec populaire n'a pas empêché les fabriquants de nous proposer cette fonction avec fierté et ténacité pendant de longues années. Mais revenons à l'iPhone de Farid. Il a changé sa vie. Il passe désormais son temps à vérifier s'il y a un réseau wi-fi. Lorsqu'il le trouve, il consulte ses mails, il répond à tout le monde, même aux spams. Il s'est séparé de son enveloppe corporelle. Farid, disons-le clairement, est devenu virtuel. Lorsque, par hasard, il accepte de se plonger dans le réel d’une aventure palpable - par exemple la consommation d'une friture de poisson ou l'achat d'un poisson rouge, il photographie aussitôt l'événement pour pouvoir le consulter plus tard, le commenter un peu, et retourner son iPhone dans tous les sens jusqu'à donner la nausée auxdits poissons. Il y a beaucoup de poissons dans la phrase précédente, je ne sais pas pourquoi, et je ne sais pas si c'est grave. Au final, Farid passe la plupart de son temps à tripoter l'écran tactile de son iPhone avec un air d'autosatisfaction intense. Au rythme où il est parti, il y a un vrai risque de voir son index commencer à s'user et raccourcir, ou au moins ses empreintes digitales disparaître. Tout cela énerve beaucoup Zakaria Boualem - pas les poissons ni l'index en danger de Farid, l'iPhone. Il est l'heureux propriétaire d'un téléphone tellement vieux que même son fabriquant l'a renié, tellement gros qu'on pourrait légitimement lui imposer une carte grise. Zakaria Boualem refuse d'investir dans un nouvel appareil, tout d'abord parce que les programmes de points que lui proposent les opérateurs téléphoniques sont une plaisanterie, ensuite parce qu'il considère cet objet en général comme générateur de mots superflus, de dérangement permanent. Bref, une source de problèmes. Et ce n'est pas le spectacle d'un Farid louchant sur son index qui va le faire changer d'avis. Ni le prix de l'appareil : 7000 dirhams environ, tout de même. C'est précisément à cet instant que Farid quitte des yeux son écran pour demander à Zakaria Boualem : “Prête-moi ton téléphone pour biper, lahyhaaaafdak, je n'ai plus de crédit”. Et notre héros de ricaner, en se disant qu'il est bien possible que nous soyons le seul pays au monde où l’on met des cartes prépayées vides dans un iPhone.

 
 
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