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TelQuel : Le Maroc tel qu'il est

Par Hassan Hamdani

Beaux livres. Mémoire à deux voix

(DR)

Deux amateurs d’art confrontent leurs collections dans Maroc : Deux passions et une mémoire. Chaque objet présenté exalte les souvenirs de la vie imbriquée des musulmans et juifs du Maroc. Sélection de quelques madeleines de Proust.


Plus qu’un beau livre, l’ouvrage récemment publié par Malika Editions est un dialogue sur le passé commun des communautés musulmane et juive du Maroc. Dans un tête-à-tête singulier, Paul Dahan et Khalid El Gharib, tous deux collectionneurs de pièces d’artisanat marocain, échangent leurs souvenirs par l’intermédiaire d’objets de la vie quotidienne. Pour l’un comme pour l’autre, ce sont des pans de mémoire partagés entre Marocains de confessions musulmane et juive. Tous deux ont décelé une âme dans un caftan, un bijou ou une cruche à huile. Une âme commune aux deux communautés, se cristallisant dans ces petites choses prosaïques où l’art et les traditions des deux religions s’interpénétraient, s’imprégnant mutuellement du symbolisme de l’autre. C’est tout le propos du livre : ressusciter une mémoire que partage Paul Dahan et Khalid El Gharib, tous deux amateurs de “témoins du quotidien”, devenus amis par amour pour ces réminiscences du passé. Paul a quitté Fès en 1968, effaçant ses souvenirs marocains. “Une amnésie volontaire”, confie-t-il. Devenu psychanalyste en Belgique, il a recollé petit à petit les morceaux du
puzzle pour retrouver son “identité”. Le puzzle de Paul est devenu un musée à Bruxelles, le Centre de la culture judéo-marocaine, qui regroupe plus de 2000 pièces (en plus de 15 000 manuscrits et 8000 ouvrages sur le Maroc). Khalid El Gharib, quant à lui, est né à Fès l’année où Paul migrait en Israël. Il a grandi entre potiers, bijoutiers et orfèvres de la médina de Fès, travaillant à l’âge de 7 ans pour un marchand qui vendait des céramiques, des bijoux et des tapis. Il en a fait son métier. Il est aujourd’hui antiquaire à Marrakech, attaché à mettre de la chair sur un “imaginaire bâti à partir des souvenirs d’enfance de la présence de la communauté juive de Fès”, explique-t-il.



Une khmissa pour deux

“La khmissa musulmane a la même fonction que la khmissa juive”, explique Paul Dahan. Les deux bijoux sont portés en amulettes contre le mauvais œil par les deux communautés. Pendentifs féminins, ils sont l’expression d’un monde commun aux femmes musulmanes et juives d’Afrique du Nord, bâti autour d’une religiosité imprégnée des mêmes superstitions. “À une époque, les femmes des deux confessions se rendaient en pèlerinage aussi bien sur les tombes de saints musulmans que juifs afin d’obtenir la baraka”, ajoute Paul Dahan. Cette similitude perce aussi à travers la symbolique du bijou. “On retrouve l’étoile à 6 branches sur les khmissas musulmanes et juives. Cette étoile illustrait aussi certaines monnaies frappées par les sultans marocains au 19ème siècle. C’est Lyautey qui instaurera une différence en introduisant l’étoile à 5 branches reproduite sur le drapeau marocain”, surenchérit Khalid El Gharib.



Unions sacrées

Ces deux documents révèlent des similarités entre musulmans et juifs dans la perception du mariage. Sur la ketouba, acte de mariage juif, les deux rabbins scellant l’union sont le pendant des deux adouls de l’acte de mariage musulman. Les deux parchemins, découpés dans le cuir, marquent aussi l’importance accordée au vivant que l’on sacralise. Il existe peu d’actes de mariage musulman ancien. Celui présenté dans l’ouvrage a été déniché par Paul Dahan dans un manuscrit en Espagne. Il l’a montré à Khalid El Gharib qui l’a acquis. Une manière de sceller une union : “L’histoire de ce parchemin a d’autant plus signé le début de notre amitié que la toute première pièce d’art juif que j’avais achetée(…) était justement un acte de mariage juif”, raconte El Gharib.



Au pays du caftan chic

Le caftan est une “réminiscence de l’époque andalouse”, dixit l’ouvrage. C’était la tenue d’apparat commune des musulmanes et juives d’“Al Andalous”. L’expulsion des juifs d’Espagne au 15ème siècle contribue d’ailleurs à populariser le caftan auprès de leurs coreligionnaires du Maroc, où il devient le costume des Marocaines toutes confessions confondues. Les femmes juives se mettent notamment à porter des caftans lors de la Mimouna, une fête célébrée à l’occasion de la Pâque juive et truffée d’emprunts aux coutumes berbères et musulmanes. Pour l’occasion, elles ajoutent une petite touche personnelle à leurs tenues : “Les boutons étaient ornés d’étoiles à 6 branches ou des colombes”, précise Paul Dahan. Et, qui dit mode dit phénomène de mimétisme. Dans les années 30, des Marocaines juives lancent la babouche à talons pour agrémenter le caftan. Elles sont bientôt suivies par les musulmanes.

 
 
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