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TelQuel : Le Maroc tel qu'il est

Par Abdellah Tourabi

Cinéma. Busherie halal

(DR)

L’Amérique ne délocalise pas seulement la fabrication d’ordinateurs et de chaussures de sport, mais aussi l’usage de la torture contre les présumés terroristes. C’est à cette pratique que s’intéresse Détention secrète, bientôt en salles au Maroc.


Le juste ou l’efficace ? Le moral qui ne tolère pas de compromis ni de concessions sur les valeurs, ou le pragmatique, plus prompt aux arrangements avec les impératifs de la réalité ? S’en tenir toujours aux règles juridiques et morales, ou faire litière de ces règles quand elles deviennent trop encombrantes pour atteindre un objectif ? La réponse apportée par un homme politique à ces questions et le succès de sa décision déterminent à jamais sa réputation et son destin : un héros incorruptible ou un naïf obstiné, un dirigeant visionnaire ou un ignoble cynique. Dans la guerre menée par les Etats-Unis contre le terrorisme, George W. Bush et l’administration américaine ont définitivement fait le choix du cynisme et de l’efficacité froide, qui relègue les questions d’éthique et de morale au second plan. Quant aux libertés prises avec la loi, elles ne sont considérées que comme des “dommages collatéraux” de la guerre contre le terrorisme. C’est cette logique et ses effets que Détention secrète tente de décortiquer, à travers une galerie de personnages dont les destins se croisent.

Tortionnaires sans frontières
Dans sa guerre contre le terrorisme, où tous les coups semblent permis, l’administration américaine utilise une procédure qui fait hurler les organisations de défense des droits de l’homme dans le monde : “The extraordinary rendition”, littéralement “restitution extraordinaire”, (d’où le titre originel du film, Rendition). Inventée par la CIA sous la présidence de Clinton et utilisée à grande échelle après les attentats du 11 septembre, cette clause donne aux services américains le “droit” d’enlever des personnes soupçonnées d’appartenance à des organisations terroristes et de les envoyer dans des pays peu regardants sur l’usage de la torture, afin d’y être interrogées. Objectif : obtenir des informations de ces détenus, tout en contournant la loi américaine qui interdit l’usage de la torture. Une délocalisation de la torture qui présente les mêmes “avantages” pour l’administration américaine, que la délocalisation économique pour les entreprises : réduire les coûts politiques qu’un usage de la torture sur le territoire américain pourrait exiger, utiliser un savoir-faire et une certaine expérience de la torture dans les pays sous-traitants, et contrôler, du début à la fin, le processus de “production des aveux”.

En croisade contre cette pratique, les associations des droits de l’homme, dont Amnesty International et Human Rights Watch, ont établi une liste des pays soupçonnés d’y être impliqués. Parmi les pays arabes accusés par ces ONG d’avoir accueilli des “restitutions” figurent l’Egypte, la Jordanie, la Syrie et le Maroc. Un centre de détention localisé à Témara est indiqué comme le lieu où des personnes, objets de cette procédure, ont été transférées par les autorités américaines. Ironie du sort, par choix prémédité ou simple impératif de production, Détention secrète a été tourné au Maroc, puis présenté durant la dernière édition du Festival de Marrakech.

Un film engagé
Détention secrète s’inscrit dans la vague des films engagés contre les choix politiques du président George W. Bush, notamment l’invasion de l’Irak et la gestion de la lutte contre le terrorisme. À travers les destins croisés de ses personnages, ce film tente de présenter les différents points de vue, y compris ceux du tortionnaire et du terroriste. De retour d’un colloque scientifique en Afrique du sud, Anwar Al Ibrahimi (campé par Omar Metwalli), un chimiste américain d’origine égyptienne, est enlevé à son arrivé à l’aéroport de New York par des agents de la CIA. Les traces de son passage sur ce vol sont effacées et ce jeune père de famille est transféré vers un pays d’Afrique du Nord, dont le film ne précise pas le nom, mais auquel la ville de Marrakech prête le visage. À cause d’une ressemblance de noms, la vie d’Al Ibrahimi se transformera en enfer, ainsi que celle de sa femme Isabella (Reese Witherspoon, Oscar de la meilleure actrice en 2005). Les interrogatoires du présumé terroriste sont supervisés par un jeune agent de la CIA, qui découvre pour la première fois l’usage de la torture pour arracher des aveux. Douglas Freeman (Jake Gyllenhaal) est placé devant un dilemme moral : torturer un individu pour sauver éventuellement d’autres vies ou refuser de le faire, car la loi et la morale le réprouvent ? Un dilemme tranché par sa supérieure hiérarchique, Corrine Whitman (une excellente Meryl Streep), qui préfère ne pas s’embarrasser de considérations éthiques dans la guerre contre le terrorisme. L’actrice américaine campe à merveille le rôle d’un ponte de la CIA, totalement convaincu de la légitimité du recours à la torture, du moment que cette méthode est efficace pour vaincre le terrorisme. Elle est l’incarnation parfaite de l’Etat, ce “monstre froid” selon Nietzsche, qui broie des vies et les sacrifie sur l’autel du bien collectif et la préservation de l’ordre social et politique. Malheureusement, l’actualité et la puissance du sujet de Détention secrète, comme la qualité de son casting (la Marocaine Zineb Oukach, petite révélation du film), ne le sauvent pas des “tics” des grosses productions hollywoodiennes : une fin convenue où le bon sera forcément récompensé et le méchant inévitablement puni, et une bonne dose de pathos pour soutirer des larmes au spectateur. Le film n’en avait pas vraiment besoin.



Cinéma militant. Hollywood Vs Bush

Après le choc du 11 septembre et le ralliement collectif sous la bannière étoilée à la guerre contre le terrorisme, les acteurs et les cinéastes américains jugent de plus en plus sévèrement la gestion de l’administration Bush dans sa guerre déclarée contre le terrorisme, notamment après l’invasion de l’Irak. La fin de l’année 2007 a été marquée par la sortie de plusieurs films attaquant frontalement la politique américaine au Moyen-Orient et le coût moral et politique de la lutte contre le terrorisme. Dans la vallée d’Elah, de Paul Haggis, s’interroge sur les limites du patriotisme quand il devient aveuglant. L’enquête d’un père (Tommy Lee Jones) sur la mort de son fils, jeune soldat tombé en Irak, est l’occasion pour revenir sur les effets pervers d’un patriotisme exacerbé depuis le 11 septembre. Lions et agneaux, de Robert Redford, film ennuyeux et verbeux, a également comme objet la dénonciation de la guerre en Irak. Détention secrète, du Sud-africain Gavin Hood, s’attaque à l’usage de la torture dans la guerre contre le terrorisme. Dernier de la fournée, le très attendu Redacted, de Brian de Palma, primé au Festival de Venise 2007. Un film tourné comme un documentaire et tiré de faits réels, contant l’implication de soldats américains dans un massacre de civils dans un village irakien. Lors de sa sortie aux Etats-Unis, ce long-métrage a suscité des réactions très violentes, certains critiques allant jusqu’à accuser le réalisateur de Scarface et Blow out de trahison.

 
 
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