MRE. Le Conseil de la discorde
Sahara. Tifariti mon amour
Parlement. Rien à déclarer ?
Immobilier. Toits sans loi
Reportage. Des sangliers dans la ville
CAN 1976. À nous la victoire !
Marchés. La peur aux Bourses
Rapport. La CGEM lave plus blanc
Beaux livres. Mémoire à deux voix
Cinéma. Busherie halal
Édition. Abdelkrim en bulles
N° 308
Webmaster
TelQuel : Le Maroc tel qu'il est

Par Youssef Ziraoui

Édition. Abdelkrim en bulles

(DR)

Pour sa troisième bande dessinée, Mohamed Nadrani abandonne le genre autobiographique pour parler d’une légende fascinante, celle du résistant rifain Abdelkrim Khattabi.


Bagne de Kelaât Mgouna, 1980. Mohamed Nadrani, détenu pour délit d’opinion depuis quatre ans, meuble ses longues journées comme il peut, quand il se découvre, par le plus grand des hasards, une vocation de dessinateur. “Newton a découvert la gravité en voyant tomber une pomme. Moi, j’ai connu la BD en voyant tomber un bout de charbon. Je me suis mis à griffonner des dessins sur le mur”, s’amuse le dessinateur. À sa libération en 1984, Nadrani attendra pourtant une vingtaine d’années avant de publier, presque coup sur coup, Kelaât Mgouna, Disparu sous les rosiers et Les sarcophages du complexe, deux albums relatant, en dessins, ses années d’emprisonnement. Mais pour son dernier opus, il abandonne le genre autobiographique pour le portrait historique, choisissant de raconter l’épopée du héros de la guerre du Rif, Abdelkrim Khattabi. “J’ai écrit ma première bande dessinée parce qu’on a voulu me faire disparaître. Celle-ci, c’est pour faire connaître une partie de notre histoire que nos dirigeants ont toujours voulu occulter”, explique le dessinateur, dont le dernier ouvrage tient effectivement plus du manuel d’histoire que du comics. L’idée de l’Emir est née dans une salle de classe. Nadrani, alors
enseignant de français, constate que la plupart de ses élèves ne connaissaient même pas le nom du résistant rifain. “Pourtant, la plupart connaissaient Che Guevara, alors que celui-ci s’est inspiré de Abdelkrim et de son modèle de résistance pendant la guerre du Rif, s’étonne Nadrani. Rien que pour cela, L’Emir devrait être introduit parmi les manuels scolaires d’histoire”. Depuis trois ans, Nadrani a abandonné l’enseignement (“J’en avais assez d’être enfermé entre quatre murs, alors que j’ai passé mes plus belles années dans un cachot”) pour se consacrer pleinement à la bande dessinée. De ses journées de travail naîtra cet ouvrage d’une soixantaine de pages, réalisé en arabe et traduit en français. Il est édité par les Editions Al Ayyam, qui publient l’hebdomadaire arabophone éponyme, où Nadrani officie comme caricaturiste. Pour les besoins de son ouvrage, Nadrani assure avoir réalisé un véritable travail de recherche et de documentation. “J’ai contacté des personnes de la région et étoffé mes connaissances en consultant des écrits historiques, notamment dans des archives espagnoles, par le biais d’associations travaillant sur la mémoire”, détaille ce natif d’un village rifain à une centaine de kilomètres de Nador. 
Nobles Rifains, vils Espagnols
Comme pour insister sur son esprit “scolaire”, L’Emir s’ouvre sur un document historique : la lettre ouverte adressée par Mohamed Ben Abdelkrim Khattabi aux puissances européennes en 1922. Elle fait face à une carte du nord du Maroc, détaillant la géographie du protectorat espagnol.

D’abord par le biais d’un vieux narrateur, puis par le récit, l’auteur raconte la naissance de l’armée de guérilleros et le rassemblement des tribus rifaines contre l’occupant espagnol. Il le fait avec un dessin au trait (volontairement ?) naïf, où les cases quasi humoristiques (un Abdelkrim en sandales, des balles qui font “paw paw”…) contrastent avec l’extrême violence de certaines scènes : têtes coupées, yeux crevés, corps pendus...

Il en ressort donc un Abdelkrim Khattabi héroïque, fin stratège, mais également courageux combattant, qui n’hésitait pas à se mettre en première ligne pour mener ses troupes. Au passage, sous le pinceau manichéen du bédéiste, la glorification des Rifains, “hommes libres et fiers”, s’oppose à la lâcheté des militaires espagnols, “mangeurs de grenouilles”, qui tuent, violent, massacrent femmes et enfants à tour de bras. L’album, qui se termine sur la proclamation de la République du Rif, aura bientôt un second volume. Nadrani s’y attaquera à un autre épisode polémique de l’histoire de la région, celui du bombardement du Rif par l’armée de Franco où du gaz moutarde fut utilisé contre les résistants marocains. En attendant, le grand public pourra découvrir L’Emir le 2 février à Al Hoceïma, où l’auteur organisera une journée de signature. “Cette date coïncide (Ndlr : à quelques jours près) avec celle de la mort de Abdelkrim. C’est en quelque sorte un hommage posthume”, conclut Nadrani.

 
 
TelQuel : Le Maroc tel qu'il est © 2008 TelQuel Magazine. Maroc. Tous droits résérvés