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Par Youssef Ziraoui
Édition. Abdelkrim en bulles
Pour sa troisième bande dessinée, Mohamed Nadrani abandonne le genre autobiographique pour parler dune légende fascinante, celle du résistant rifain Abdelkrim Khattabi.
Bagne de Kelaât Mgouna, 1980. Mohamed Nadrani, détenu pour délit dopinion depuis quatre ans, meuble ses longues journées comme il peut, quand il se découvre, par le plus grand des hasards, une vocation de dessinateur. Newton a découvert la gravité en voyant tomber une pomme. Moi, jai connu la BD en voyant tomber un bout de charbon. Je me suis mis à griffonner des dessins sur le mur, samuse le dessinateur. À sa libération en 1984, Nadrani attendra pourtant une vingtaine dannées avant de publier, presque coup sur coup, Kelaât Mgouna, Disparu sous les rosiers et Les sarcophages du complexe, deux albums relatant, en dessins, ses années demprisonnement. Mais pour son dernier opus, il abandonne le genre autobiographique pour le portrait historique, choisissant de raconter lépopée du héros de la guerre du Rif, Abdelkrim Khattabi. Jai écrit ma première bande dessinée parce quon a voulu me faire disparaître. Celle-ci, cest pour faire connaître une partie de notre histoire que nos dirigeants ont toujours voulu occulter, explique le dessinateur, dont le dernier ouvrage tient effectivement plus du manuel dhistoire que du comics. Lidée de lEmir est née dans une salle de classe. Nadrani, alors |
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enseignant de français, constate que la plupart de ses élèves ne connaissaient même pas le nom du résistant rifain. Pourtant, la plupart connaissaient Che Guevara, alors que celui-ci sest inspiré de Abdelkrim et de son modèle de résistance pendant la guerre du Rif, sétonne Nadrani. Rien que pour cela, LEmir devrait être introduit parmi les manuels scolaires dhistoire. Depuis trois ans, Nadrani a abandonné lenseignement (Jen avais assez dêtre enfermé entre quatre murs, alors que jai passé mes plus belles années dans un cachot) pour se consacrer pleinement à la bande dessinée. De ses journées de travail naîtra cet ouvrage dune soixantaine de pages, réalisé en arabe et traduit en français. Il est édité par les Editions Al Ayyam, qui publient lhebdomadaire arabophone éponyme, où Nadrani officie comme caricaturiste. Pour les besoins de son ouvrage, Nadrani assure avoir réalisé un véritable travail de recherche et de documentation. Jai contacté des personnes de la région et étoffé mes connaissances en consultant des écrits historiques, notamment dans des archives espagnoles, par le biais dassociations travaillant sur la mémoire, détaille ce natif dun village rifain à une centaine de kilomètres de Nador.
Nobles Rifains, vils Espagnols
Comme pour insister sur son esprit scolaire, LEmir souvre sur un document historique : la lettre ouverte adressée par Mohamed Ben Abdelkrim Khattabi aux puissances européennes en 1922. Elle fait face à une carte du nord du Maroc, détaillant la géographie du protectorat espagnol.
Dabord par le biais dun vieux narrateur, puis par le récit, lauteur raconte la naissance de larmée de guérilleros et le rassemblement des tribus rifaines contre loccupant espagnol. Il le fait avec un dessin au trait (volontairement ?) naïf, où les cases quasi humoristiques (un Abdelkrim en sandales, des balles qui font paw paw
) contrastent avec lextrême violence de certaines scènes : têtes coupées, yeux crevés, corps pendus...
Il en ressort donc un Abdelkrim Khattabi héroïque, fin stratège, mais également courageux combattant, qui nhésitait pas à se mettre en première ligne pour mener ses troupes. Au passage, sous le pinceau manichéen du bédéiste, la glorification des Rifains, hommes libres et fiers, soppose à la lâcheté des militaires espagnols, mangeurs de grenouilles, qui tuent, violent, massacrent femmes et enfants à tour de bras. Lalbum, qui se termine sur la proclamation de la République du Rif, aura bientôt un second volume. Nadrani sy attaquera à un autre épisode polémique de lhistoire de la région, celui du bombardement du Rif par larmée de Franco où du gaz moutarde fut utilisé contre les résistants marocains. En attendant, le grand public pourra découvrir LEmir le 2 février à Al Hoceïma, où lauteur organisera une journée de signature. Cette date coïncide (Ndlr : à quelques jours près) avec celle de la mort de Abdelkrim. Cest en quelque sorte un hommage posthume, conclut Nadrani. |
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