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N° 308
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TelQuel : Le Maroc tel qu'il est

Par Ahmed R. Benchemsi

Après l’Appel, le débat

Ahmed R. Benchemsi
(SEBASTIEN MICKE/PARIS MATCH)

Signifier son désaccord à quelqu’un relève de la liberté d’expression. L’accuser d’être un “ennemi de l’islam” relève de la menace. Ce n’est pas la même chose.


“L’Appel pour la défense des libertés individuelles”, dont la dynamique a été enclenchée au lendemain des émeutes homophobes de Ksar El Kébir, et qui a été publié la semaine dernière sur une quinzaine de journaux nationaux – dont TelQuel – a suscité un fort engouement. A aujourd’hui, plus de 500 personnes l’ont signé (à son lancement, ils étaient 130). Il a aussi suscité de l’opposition, quoique – il faut le
relever – à une échelle très restreinte, principalement dans les organes officiel et officieux du PJD, Al Adala wa tanmia et Attajdid. Ce débat est le bienvenu. C’était même un des buts recherchés par les promoteurs de l’Appel : ouvrir une discussion sereine et dépassionnée sur une thématique qui interpelle particulièrement les Marocains, dans un contexte où le radicalisme s’étend et menace les libertés. Voici les principaux arguments de nos contradicteurs – et nos contre-arguments.

“Le but de cet appel est de promouvoir la libre pratique de l’homosexualité dans l’espace public”. Au-delà d’être un non sens, c’est tout simplement ridicule. Avoir des relations sexuelles, qu’elles soient homo ou hétéro, dans un espace public, cela s’appelle l’atteinte à la pudeur, et c’est interdit (bien heureusement) dans tous les pays du monde, qu’ils soient musulmans ou pas. Il va de soi que l’Appel n’a jamais avancé une revendication aussi absurde. Et surtout, l’Appel milite (c’est clairement écrit dedans) en faveur de la liberté de “goûts, croyances, opinions et choix de vie personnels de chacun, quels qu’ils soient”. Réduire tout cela à l’homosexualité est une lecture orientée et malhonnête.

“Cet appel vise à porter atteinte à la liberté d’expression et d’opinion, vu qu’il exerce une forme de terrorisme intellectuel à l’encontre de tous ceux qui appellent au respect des sentiments religieux de la société”. Faux. Chacun, c’est une évidence, a le droit d’émettre les opinions qu’il veut, y compris sur des questions religieuses. Mais il y a une différence entre dire à quelqu’un “je ne suis pas d’accord avec toi” et lui dire “tu es l’ennemi de l’islam”. Il y a un gouffre, pour prendre un exemple concret, entre dire à un amateur de hard rock “je n’aime pas ta musique, ni ton look”, et lui dire “tu es un adorateur de Satan”. Si les premières formulations relèvent de la libre opinion, les secondes relèvent du Takfir (à peine) détourné donc, vu le contexte socioreligieux qui est le nôtre, à la menace, à l’incitation à la haine et à la violence. Ceci sans parler de ceux, de moins en moins rares, qui circulent dans certains quartiers déshérités et perméables à l’islamisme radical, et contraignent, arme blanche à la main, les femmes à se voiler, ou les hommes à “changer de comportement”. Tout cela, la menace, la haine, la violence verbale et physique, doit être puni par la loi, car c’est à ce prix qu’on préserve la paix sociale. C’est justement ce que demande l’Appel.

Voilà pour le débat d’idées. Malheureusement, comme toujours en marge des débats d’idées, il y a ceux qui désinforment, qui insinuent sournoisement, ou qui cherchent à tout prix à démontrer le complot. On a ainsi évoqué la quasi-simultanéité de la publication de “L’Appel pour la défense des libertés individuelles” et de celle du communiqué annonçant le lancement d’un “Mouvement pour tous les démocrates”, autour de Fouad Ali El Himma. Et d’en déduire que ceci explique cela… Que répondre, hormis que la paranoïa n’est jamais bonne conseillère ? L’Appel et le communiqué ont effectivement des signataires communs (tout au plus une demi-douzaine, sur 500 !), et ceux-là ne se sont d’ailleurs joints à l’Appel qu’une fois rendu public, et la signature ouverte à tous via une adresse email. Et de manière globale, on trouve de tout parmi les signataires : des libéraux, des progressistes, des conservateurs, des gens des médias sans appartenance ni orientation idéologique… C’est justement la force de l’Appel : avoir réussi à fédérer, au-delà des clivages, autour de valeurs universelles.

Enfin, chers lecteurs de TelQuel, quelques-uns ont cru “mieux” stigmatiser cette dynamique en faisant de moi (qui ai été traité abusivement, et plus qu’à mon tour, d’“ennemi de la religion”)… “le rédacteur de l’Appel”. Désolé de les décevoir, mais c’est tout simplement faux. Des rédacteurs, il y en a eu au moins six, qui ont eu besoin de plusieurs réunions pour mettre au point le texte final. Et surtout, l’Appel a été rédigé (c’était aussi clairement indiqué) sous la houlette de l’association Bayt Al Hikma (“la maison de la sagesse”), créée et présidée par Mme Khadija Rouissi, pour défendre – justement – les libertés individuelles. Les combats de Mme Rouissi en faveur des droits de l’homme sont connus ; elle avait même été jusqu’à faire une grève de la faim pour défendre les droits des prisonniers islamistes victimes de tortures. C’est dire que l’action de cette grande dame, au-dessus de tout soupçon, n’est “polluée” par aucune dimension partisane, ni sectaire. Pour ma part et depuis le début, j’ai été et demeure, parmi d’autres, fortement solidaire de la démarche de Bayt Al Hikma. Et je continuerai à défendre cet Appel avec force, aux côtés de tous ceux qui l’ont signé, et dont le nombre a plus que triplé en une semaine. Et ce n’est pas fini...

 
 
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