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TelQuel : Le Maroc tel qu'il est

Par Majdoulein El Atouabi

Reportage. Des sangliers dans la ville

Sans prédateur naturel,
le sanglier prolifère au Maroc,
même aux abords des villes.
(DR)

À côté de Rabat, près de la vallée du Bouregreg, des chasseurs traquent toujours le sanglier. Récit d’une partie de chasse insolite.


c’est connu, la chasse est un sport matinal. Pour taquiner le gibier, il faut se réveiller de bonne heure. Rendez-vous est fixé à sept heures tapantes sur le parking d’une station service à proximité du site où se déroulera la battue. Nous sommes dans la commune d’El Menzeh, sur la route de Aïn Aouda, à un kilomètre à peine du siège de la DGED et du Royal Golf de Dar Essalam. Attablés autour d’un copieux
petit-déjeuner, une dizaine de chasseurs se content leurs faits d’armes. À l’écart, une vingtaine de rabatteurs croquent silencieusement leurs baguettes tartinées au beurre, copieusement arrosées de thé à la menthe. Recrutés parmi les paysans de la région, ces “hayaha” sont payés cinquante dirhams chacun pour la journée, avec un supplément de vingt dirhams pour ceux qui possèdent un chien de chasse. Ce jour-là, ils sont une dizaine à avoir ramené leurs compagnons à quatre pattes. Parqués dans une fourgonnette, les chiens, pour la plupart des bâtards issus de croisements improbables, aboient sans cesse. “Même si on est toujours loin du site de chasse, ils ont déjà senti les sangliers et s’impatientent de les traquer”, commente l’un des rabatteurs.

La montre indique huit heures lorsque les 4x4 des chasseurs se mettent en branle. À bord d’un pick-up vert, dont la plaque minéralogique est frappée du fameux “M rouge”, deux gardes-chasse ouvrent le convoi. Ils sont là pour veiller au respect des règles de la battue, dont la plus basique est l’obligation de détenir un permis de chasse. “En plus des permis, nous contrôlons la conformité des armes et des munitions utilisées. Les armes de guerre à canons rayés et les balles à chevrotines sont strictement proscrites”, explique fermement l’un des deux fonctionnaires du Haut commissariat des Eaux et Forêts. Au bout de quinze minutes de piste, le convoi s’arrête sur un terrain appartenant à Ali, l’un des chasseurs, agriculteur à ses heures perdues. “Observez les dégâts”, lance-t-il en désignant les nombreux cratères creusés par des sangliers à proximité de son exploitation de tomates. “Heureusement, j’ai installé un grillage. Sinon ils auraient tout bouffé. Ces bêtes ne respectent rien, elles se permettent même de profaner les sépultures”, ajoute-t-il, visiblement impatient d’en découdre avec le hallouf. Une centaine de mètres plus bas, se profilent les gorges sinueuses de la vallée du Bouregreg, futur théâtre de la battue.

Les “Hyaha” entrent en scène
Avant de fouler le terrain, les chasseurs doivent d’abord sacrifier au rituel du tirage au sort. Il est organisé par Abdelhadi El Mâamri, le président de l’association de chasseurs Dar Essalam qui organise la battue. En jeu : la désignation des postes de chasse assignés à chacun des chasseurs. Pour éviter les tirs croisés, et les accidents qui peuvent en résulter, ceux-ci sont disposés en une ligne droite, qui part du haut de la colline jusqu’au fond de la vallée, sur une distance de deux cents mètres. Après avoir placé l’ensemble des chasseurs, Abdelhadi répète les dernières consignes, non sans une certaine ironie : “À moins de vouloir vous entretuer, vous devrez éviter les tirs de côté. Evitez aussi les tirs de face si vous ne voulez pas canarder les rabatteurs”. Postés en amont du canyon, à cinq cents mètres de distance des chasseurs, ces derniers n’attendent que le signal pour entamer la première traque, souvent la plus fructueuse. “Allez-y les gars, ne laissez rien derrière vous, je veux un maximum de bruit !”, éructe Abdelhadi dans son talkie-walkie. La chasse peut commencer.

“Hiiiiiiiiiii, Rgueb Rgueb, Lgua Lgua…”. Mêlés aux aboiements des chiens, les cris inintelligibles des rabatteurs traversent la vallée. Amplifiés par l’écho et portés par le vent, ils parviennent jusqu’aux chasseurs. Au bout de quinze minutes d’attente, les premières bêtes apparaissent. Aussitôt sortie des fourrés, la harde, composée d’une laie et de ses six rejetons, subit le feu nourri des chasseurs. Seuls trois jeunes mâles échappent au massacre, laissant la femelle et les trois autres marcassins se débattre dans une mare de sang. Leur agonie ne durera que quelques secondes.

La chasse continue. Une deuxième traque est organisée. Tandis que les rabatteurs restent en contrebas, les chasseurs escaladent la colline. Ils parcourent un bon kilomètre sur les terres agricoles, avant de replonger dans la vallée. Postés en fonction d’un second tirage au sort, ils guettent à nouveau la clameur des rabatteurs, qui reprennent après le signal de Abdelhadi. Plus longue, cette seconde traque s’avère pourtant moins fructueuse. Seulement deux marcassins tomberont sous les balles. Coincée par les chiens, une femelle se bat courageusement avant de succomber sous les coups des crocs dans un tumulte de cris stridents et de poussière. Mais le vrai spectacle ne se produira qu’à la troisième traque, la dernière de la journée.

Du sanglier à Hay Ryad
La scène est insolite, presque irréelle. Au milieu de la vallée du Bouregreg, dans un paysage périurbain d’où se profile déjà l’ombre de la Tour Hassan, un gros mâle solitaire essaie d’échapper aux tirs des chasseurs. Blessée à plusieurs reprises, la bête fonce vers les coteaux, en direction du chantier du palais d’un prince émirati de la famille Al Maktoum et d’une autre bâtisse, propriété de la famille Senoussi. Traqué par les rabatteurs, le sanglier charge l’un de ses poursuivants… qu’il rate de peu. Dans sa course effrénée, il réussit à semer chasseurs et rabatteurs pour se réfugier dans la végétation. “Il faudra le tuer, celui-là, mais c’est fini pour aujourd’hui”, clame alors le garde-chasse, signant ainsi la fin de la battue. Les chasseurs se retrouvent alors autour d’un festin organisé par l’un de leurs confrères, fils d’un propriétaire terrien de la région. “Il y a une vingtaine d’années, on chassait le sanglier jusque dans l’actuel quartier de Hay Ryad. Aujourd’hui, il semble que les derniers sangliers de Rabat aient trouvé refuge ici. Et au vu des nombreux projets immobiliers qui fleurissent dans la région, ils ne tarderont pas à aller encore plus loin”, affirme, nostalgique, ce dernier. Quelques mètres plus loin, des chasseurs se partagent les prises de la journée : sept sangliers. “Personne n’en mange, c’est surtout pour des amis européens”, lance précipitamment l’un d’eux. Vraiment ?



Chasse. À vos armes !

Animal nuisible sans prédateurs naturels, le sanglier a proliféré dans certaines régions du Maroc au point de devenir la terreur des agriculteurs. Ce qui explique qu’il est le gibier dont la chasse est autorisée sur la plus longue période de l’année. Pour la saison de chasse 2007/2008, il est en effet permis de chasser le sanglier du 30 septembre 2007 jusqu’au 24 février 2008. Une deuxième période s’étend du 27 juillet au 31 août 2008. Le sanglier peut être chassé tous les jours de la semaine (sauf les vendredis), mais seulement en battues. Celles-ci ne peuvent être organisées qu’avec l’autorisation du Haut commissariat des Eaux et Forêts, qui dépêche ses agents sur place pour superviser le respect de la loi. Le plus souvent, ces battues se déroulent dans des amodiations, sorte d’associations de chasseurs qui louent auprès de l’Etat le droit de chasse dans certains lieux. Le Maroc en compte justement 440, composées en moyenne d’une dizaine de chasseurs par amodiation. Pour y adhérer, les chasseurs doivent s’acquitter d’un abonnement annuel variant entre 2000 et 10 000 dirhams. Auxquels il faut ajouter les 1600 dirhams annuels de la licence de chasse. Qui a dit que la chasse est un sport de pauvres ?

 
 
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