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TelQuel : Le Maroc tel qu'il est

Par Mehdi Sekkouri Alaoui

Histoire.
CAN 1976. À nous la victoire !

Le capitaine Ahmed Faras, recevant
le trophée des mains du chef de l’Etat éthiopien, Mengistu Haile Mariam.
(DR)

Il y a 32 ans, Ahmed Faras, capitaine de l’équipe nationale, brandissait le trophée de la Coupe d’Afrique des nations. Retour sur le périple éthiopien du onze marocain victorieux.


Dix-huit mars 1976. Sacrés champions d’Afrique quelques jours plus tôt à Addis-Abeba, les Lions de l’Atlas sont de retour au pays. L’avion spécialement envoyé par Hassan II pour les récupérer atterrit en milieu de journée à l’aéroport de Nouaceur, près de Casablanca. Une immense foule les attend à leur descente de l’appareil. “Il y avait tellement de monde qu’on a mis cinq heures pour quitter les lieux”, se souvient
Mehdi Malouk, ancien défenseur du TAS et membre de l’expédition éthiopienne. Parmi les présents également, ce jour-là, quelques ministres venus présenter les compliments du gouvernement. “Ils ont aussi offert à chacun de nous une pièce d’or frappée de l’effigie de Hassan II, d’une valeur de 250 dirhams”, ajoute Malouk qui touchera, quelques semaines plus tard, comme ses coéquipiers, une prime plus conséquente : 10 000 DH. Une somme rondelette pour l’époque. L’équipe victorieuse aura même droit à une réception officielle présidée par le jeune prince héritier Sidi Mohammed… alors âgé de 13 ans. Mais pour en arriver à ces honneurs, les premiers (et jusque-là les derniers) Marocains champions d’Afrique ont dû vraiment “mouiller le maillot”.

L’arbitre “marocain”
En effet, la consécration du onze national lors de cette CAN 76 relève véritablement du miracle. “C’est indéniable, confirme Najib Salmi, un des rares journalistes ayant fait partie du voyage. Contrairement à ce qu’on pense aujourd’hui, cette équipe a dû batailler pour arriver au terme de cette compétition”. Déjà, la phase qualificative aurait pu être fatale aux Lions de l’Atlas. Pour arracher leur ticket pour l’Ethiopie, les poulains de l’entraîneur roumain Mardarescu (bien que le colonel Mehdi Belmejdoub était officieusement le sélectionneur et le véritable patron de la sélection) doivent franchir l’obstacle ghanéen. Favorisés par l’arbitrage, les Ghanéens, qui reçoivent, font mordre la poussière aux Vert et Rouge. Résultat : 2-0. Au match retour, deux semaines plus tard à Casablanca, les Marocains leur rendent la pareille, aidés à leur tour par l’homme en noir. Menant par 1 but à 0, le onze national aurait bénéficié d’un penalty imaginaire sifflé dans les dernières minutes de la rencontre. “Cet arbitre a été tout simplement payé par les Marocains, divulgue aujourd’hui Najib Salmi. Non seulement il nous a offert ce penalty, mais il nous a aussi facilité la tâche durant la séance des tirs au but”.

La qualification en poche, les Marocains font face à un nouvel obstacle, d’ordre financier cette fois. La FRMF n’a tout simplement pas de quoi payer le voyage jusqu’en Ethiopie. Nos amis saoudiens viennent alors à la rescousse pour prendre en charge les frais de l’équipe nationale, en contrepartie de l’organisation d’un match amical contre leur sélection.

Deuxième coup du sort : quelques semaines avant le départ pour Addis-Abeba, Abdelkader Lachheb, l’un des joueurs marocains les plus talentueux, se désiste, privilégiant ses études à la convocation du sélectionneur national. Il faut croire que cela lui a réussi : Lachheb est aujourd’hui l’ambassadeur du royaume au Japon.

Bienvenue en Ethiopie
Après une première concentration en Egypte, puis une seconde (comme promis) en Arabie Saoudite, les Lions de l’Atlas atterrissent dans la capitale éthiopienne une dizaine de jours avant le coup d’envoi de la compétition. “Il fallait qu’on s’adapte à l’altitude, qui dépassait les 4000 mètres”, explique l’ancien milieu Abdelali Zahraoui. La plupart des joueurs y arrivent, mais avec beaucoup de peine : “Certains d’entre nous s’évanouissaient, d’autres avaient besoin d’être oxygénés durant les mi-temps. C’était vraiment difficile à vivre”. En plus de s’acclimater à l’altitude, les Marocains doivent également composer avec la situation catastrophique de l’Ethiopie. Le pays est frappé par la famine, la lèpre, le choléra et, surtout, la guerre civile. Un an plus tôt, une junte soutenue par l’URSS avait déposé dans la violence l’empereur Haïlé Sélassié. Résultat : dans les rues, occupées par les patrouilles militaires, un couvre-feu est imposé dès la tombée de la nuit et les coups de feu sont monnaie courante. “Lorsque nous nous rendions à l’entraînement - dans une cimenterie - ou aux matchs, notre autocar était escorté par deux chars”, se rappelle Mehdi Malouk. Pour s’occuper, les joueurs marocains, enfermés le plus clair du temps dans un hôtel à la limite de la salubrité, s’arrangent comme ils le peuvent. “Il n’y avait ni télévision, ni cinéma ou centre commercial, raconte le défenseur. On se contentait donc de jouer aux cartes ou au baby-foot, d’écouter à longueur de journée des cassettes de Nass El Ghiwane”. L’ennui est tel que l’ensemble des joueurs du onze national ne pensent qu’à une chose : rentrer au bercail. Les coéquipiers de Abdelali Zahraoui, auteur du but décisif contre le Zaïre qui qualifia le Maroc au deuxième tour de la compétition, se fait d’ailleurs chambrer par ses coéquipiers. “On me répétait : à cause de toi, nous allons devoir passer une semaine de plus dans ce coin perdu”, se souvient-il. Et pour ne rien arranger, la nourriture n’était pas du goût du onze national : matin, midi et soir, le menu se résumait à “du poulet noirâtre et dur à mâcher”. “Heureusement, de nombreux joueurs ont eu la bonne idée d’emmener des mlaouis, de la chbakia ou des pâtisseries marocaines dans leurs bagages. À notre retour, nous avions tous perdu plus de 7 kilos”, relate, souriant, Mehdi Malouk.

Un Maroc gourmand
Malgré ces conditions pénibles, les coéquipiers d’Ahmed Faras tiennent bon et leur prestation sur le terrain est plutôt séduisante. Les rencontres du premier tour se jouent à Dir-Dawa, la deuxième ville d’Éthiopie. Après un match nul contre le Soudan (2-2), le Maroc crée la sensation en venant à bout de la formation zaïroise, tenante du titre. Pour son troisième match, face au Nigeria, les Vert et Rouge n’ont besoin que d’un nul pour passer au tour suivant. Et d’après une anecdote rapportée par plusieurs joueurs, Mardarescu se serait réuni quelques jours avant la rencontre avec le sélectionneur adverse, pour s’entendre sur un match nul qui arrange les deux équipes. Pourtant, le jour J, les Marocains “oublient” l’accord et infligent un cinglant 3 buts à 1 aux Nigérians.

La suite de la compétition doit se dérouler à Addis-Abeba. Le onze national, content de quitter enfin la brousse, fait ses bagages et prend le premier vol à destination de la capitale. Quelques minutes seulement après le décollage, l’un des réacteurs de l’appareil prend feu. C’est la panique à bord. Le vieux coucou rebrousse chemin et fait un atterrissage forcé à l’aéroport de Dir-Dawa. Plus de peur que de mal. “Moins d’une heure plus tard, le commandant est revenu nous annoncer que l’avion a été réparé et qu’on pouvait embarquer à nouveau, raconte Abdelali Zahraoui. Nous avons bien évidemment refusé, exigeant qu’un autre avion soit mis à notre disposition”.

Cet incident, aussi remuant soit-il, n’altère pas le moral des troupes marocaines, qui continuent sur leur lancée : une victoire contre l’Egypte (2-1) et une nouvelle contre le Nigeria (2-1). “Les Nigérians n’avaient pas digéré leur défaite du premier tour. Ils se sont déchaînés sur nos joueurs avec une violence rare. On se serait cru sur un champ de bataille”, raconte Najib Salmi. Reste la dernière rencontre avant la consécration : le match contre la Guinée. C’est un peu la finale de cette compétition, qui s’est déroulée pour la première fois (et la seule) sous forme de matchs de poule. Les Marocains, qui comptent 4 points, peuvent se contenter d’un nul pour remporter le trophée, alors que les Guinéens sont dans l’obligation de gagner.

Le coup de patte de Baba
Le coup d’envoi est donné le 14 mars devant 10 000 spectateurs, dont les trois quarts sont acquis aux Lions de l’Atlas. “On avait l’impression de jouer à domicile”, se souvient Mehdi Malouk. Pourtant, les choses commencent mal. À la 33ème minute, le Maroc encaisse un but. Et comme un malheur n’arrive jamais seul, Smat est expulsé pour avoir boxé un joueur adverse. À dix contre onze, les Marocains souffrent contre des Guinéens dominateurs. La perspective d’un sacre continental s’éloigne quand, à la 84ème minute, contre le cours du jeu, Baba décoche un tir de plus de trente mètres. Le gardien guinéen est battu et le Maroc égalise. C’est l’euphorie dans le stade d’Addis-Abeba. Même le commentateur, Ahmed Gharbi, n’en revient pas. Il lâche dans son micro : “Qu’est-ce que tu as fait, Baba ?”. Au Maroc, les auditeurs, scotchés à leurs postes radio, ne savent comment prendre la phrase. Certains s’imaginent que le joueur a marqué contre son camp, avant d’être rassurés par l’explication du commentateur. Ce dernier frémira une dernière fois, pendant les arrêts de jeu, quand un tir guinéen est détourné du bout des doigts par Hamid El Hazzaz. Le sifflet final sonne comme une libération, marquant la consécration des Lions de l’Atlas champions d’Afrique. L’exploit date aujourd’hui de 32 ans. Va-t-il être réitéré dans les prochains jours ?

 
 
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