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Propos recueillis par Youssef Ziraoui
Interview. Il ny a pas pire que dêtre maskhout
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Tahar Ben Jelloun, à côté de sa
défunte mère à Tanger, en 1988.
(DR)
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Dans son dernier roman, Sur ma mère*, Tahar Ben Jelloun fait défiler les dernières années de sa mère, opérant un retour sur son enfance dans le Fès des années 30. Entretien.
Après Jour de silence à Tanger, dédié à la vieillesse de votre père, voici Sur ma mère, qui raconte la maladie de votre mère. Une manière de mieux vivre le deuil ?
Il est vrai que lécriture permet dexorciser beaucoup de maux. Accompagner ma mère le long de son départ était pour moi une manière daffronter la réalité. Mais ces deux livres restent des romans, |
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qui comportent donc une part de fiction. Je suis parti de certains éléments réels, avant délargir le spectre. Ainsi, le protagoniste de Jour de silence à Tanger porte en lui plusieurs personnages, auxquels le lecteur pourrait sidentifier.
Quelle est la place de ce nouveau livre dans votre uvre ?
Écrire des livres, cest un peu comme construire une maison. Chaque livre est un pan de mur, le tout formant une maison où tout le monde pourrait se retrouver. Il arrive que des lecteurs asiatiques me disent que tel ou tel livre leur parle. Cest essentiel pour moi de faire passer un message universel, parce que sincère.
Sur la dernière page de Sur ma mère, il est écrit Tanger août 2001 - mai 2007. Cest le temps que vous avez mis à lécrire ?
Jai entamé son écriture alors que ma mère était malade. Je lai achevé en 2002, puis je lai laissé
disons, se reposer. Je ne lai repris quen 2005, pour le faire paraître tout dabord en Italie sous le titre Ma mère, mon enfant, puis, en octobre dernier, en Allemagne. Ce nest que fin 2007 que jai décidé de léditer en France.
Pensiez-vous en faire un livre dès le départ ?
Quand jétais avec ma mère, jétais surtout absorbé par le quotidien. Il fallait appeler linfirmier, contacter le médecin. Mais chaque fois que je quittais ma mère pour quelques jours, je ne pouvais pas mempêcher de prendre des notes. Mais je le faisais pour moi, pour la mémoire.
Vous dites de votre mère quelle était une mère juive. Cest-à-dire ?
Ma mère était comme toutes les mères méditerranéennes. Cest-à-dire perpétuellement inquiète pour ses enfants, chose quelle exprimait avec beaucoup dangoisse. De son vivant, je lui répétais quelle était possessive comme une mère juive. Elle en riait.
Vous avez accompagné votre mère dans son agonie, notamment en lui tenant la main. Vous qualifiez cet acte de geste égoïste qui vous a permis de mieux vivre son départ
En restant auprès de ma mère, jai réalisé que la mort ne se limitait pas à un arrêt du cur. Je me suis rendu compte quelle allait partir définitivement. Je me suis préparé à son départ, en passant un maximum de temps avec elle. Ce faisant, je pensais à mes propres souffrances. Vous savez, la disparition dune mère, cest un moment important dans la vie dun homme, même dans la culture occidentale, où les rapports avec les parents ne sont pas les mêmes.
À ce propos, vous racontez la relation entre votre ami Rolland et sa mère, comme pour mieux opposer une société individualiste et une autre qui vénère ses parents. Ce nest pas un peu simpliste ?
Cest peut-être un peu exagéré, mais au Maroc, certaines valeurs nous distinguent de la société occidentale. Ridat El Oualidine est une notion fondamentale chez nous. Ce qui peut arriver de pire à un enfant, cest dêtre maskhout, dêtre rejeté par ses parents. Dans la société européenne, il en va autrement. On ne retrouve pas un tel attachement aux parents. Les enfants doivent prendre en main leur destin, et les parents aussi. Cest lexpression de la liberté, mais elle se paye au prix de la solitude.
La maladie de votre mère vous a aussi permis de découvrir un pan de lhistoire de votre famille
En fait, ma mère me révélait des choses dont elle ne parlait pas habituellement. Nos parents ne disent pas tout. Mais son inconscient a été libéré par la maladie. Jai reconstitué sa vie dans le Maroc du milieu du siècle dernier, précisément dans la Médina de Fès. Pour ma mère, le monde sarrêtait là.
Vous avez aussi appris quelle sétait mariée trois fois
Ma mère était une jeune fille résignée et obéissante. Elle sest mariée à lâge de quinze ans, pour devenir veuve un an plus tard. Elle sest remariée peu de temps après, pour reperdre à nouveau son mari. Du coup, avant même de fêter sa vingtième année, elle avait déjà été veuve deux fois. Je parle aussi de ma colère face à la maladie de ma mère, cette femme belle et élégante, qui est passée par cette phase de déchéance physique et mentale. Je voulais que le lecteur entre dans cette intimité douloureuse.
Ce livre, que vous dédiez à vos enfants, est-il une sorte dhéritage ?
Mes enfants ont grandi en France, mais je voudrais leur communiquer cette valeur positive, propre à notre société. Leur faire comprendre quun parent nest pas quun géniteur.
Vous vous êtes récemment réinstallé au Maroc. Est-ce un retour aux sources ?
Si je suis au Maroc, cest que je sens quil y a un projet nouveau. Jai envie plus quavant de faire mon travail décrivain, de mettre le doigt sur les plaies. Cest lessence même de la littérature : perturber, faire mal. Le Maroc daujourdhui est en plein mouvement. Depuis deux ans que je suis revenu, je redécouvre un autre Maroc que je ne connaissais pas, parce que je nétais pas présent au quotidien.
Quest-ce qui vous a le plus marqué ?
La corruption, présente dans tous les domaines et à tous les échelons. Je remarque que quels que soient les changements opérés, quils soient politiques ou économiques, tant quon na pas commencé une lutte concrète contre ce fléau, le Maroc, et donc chaque citoyen, ne pourra pas avancer.
Cela vous tient apparemment à cur
Effectivement. Et jen veux aux partis de gauche de ne pas avoir fait de la lutte contre la corruption leur cheval de bataille. Au même titre quil y a eu une Marche verte, il faudrait organiser une marche contre la corruption. Car à tous les coups, ce sont les pauvres qui trinquent. Les riches, eux, peuvent tout acheter.
Dans votre livre, vous racontez aussi lislam de votre père, moderniste avant lheure. Que vous en est-il resté ?
Très tôt, mon père ma ouvert les yeux sur les valeurs essentielles de lislam. Cest une religion qui se vit à lintérieur, qui na pas besoin de manifestation spectaculaire. Cest une grande culture que nous devons respecter. Les citoyens marocains ont de tout temps été tolérants, notre histoire est faite de siècles douverture. Mais il y a certaines dérives, notamment de la part de partis politiques qui se réclament de lislam. Je men méfie.
Sentez-vous un regain de conservatisme au Maroc ?
Je ne sais pas si on peut parler de conservatisme, mais je ressens une certaine immixtion dans la vie privée des gens. Il y a un manque dacceptation de ce qui est différent. Lhistoire de Ksar El Kébir en est un parfait exemple.
À quoi est-ce dû selon vous ?
Nous sommes tous responsables de cette situation. Mais, à mon avis, cest la conséquence de labandon de la culture dans notre pays. Quand on néglige la culture, on facilite toutes les dérives. Jai toujours réclamé aux ministres de la Culture quil y ait un centre culturel dans toutes les villes du Maroc. Cest une question de volonté politique et non de moyens financiers.
Quelle en serait lutilité ?
Si ces lieux existaient, les jeunes ne seraient pas séduits par des idéologies dangereuses. La croissance économique nest rien si elle nest pas accompagnée dun développement culturel. Il faut occuper les jeunes avec un patrimoine culturel universel. Malheureusement, on a abandonné le terrain aux centres culturels étrangers. Ils sont utiles, mais pas suffisants. Et je ne pense pas quil soit pertinent de sous-traiter la culture.
(*) 2008, Editions Gallimard, 85 DH.
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Bio express.
1944. Naissance à Fès.
1963. Etudie la philosophie à la Faculté de Rabat.
1966. Passe 18 mois dans un camp disciplinaire à El Hajeb puis à Ahermoumou, avec 94 autres étudiants.
1968. Enseigne la philosophie au lycée Charif El Idrissi à Tétouan.
1971. Part en France pour une thèse de troisième cycle en psychologie.
1973. Devient collaborateur au quotidien Le Monde, dans le service Livres.
1987. Reçoit le Prix Goncourt pour La nuit sacrée, Editions Seuil.
2000. Cette aveuglante absence de lumière, roman polémique sur le bagne de Tazmamart.
2006. Sinstalle à nouveau au Maroc. |
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