|
Par Abdellah Tourabi
Cinéma. Tolérable cruauté
|
Lacteur espagnol
Javier Bardem, dans
un nouveau rôle-culte
(DR)
|
Avec No country for old men, bientôt en salles au Maroc, les frères Coen signent une oeuvre faite de sang, de peur et de larmes. En un mot : un chef duvre.
Un homme avance avec son fusil dans ce qui ressemble à un champ de bataille, une étendue jonchée de cadavres d'hommes et de chiens. Le sol absorbe lentement le sang des morts et, agonisant dans une camionnette criblée de balles, un trafiquant mexicain trouve le souffle pour avertir l'homme au fusil : Des loups, des loups !. Pourtant, aucun loup n'est visible dans ce vaste no man's land qui sépare le Texas du Mexique. En fait, les loups sont à prendre comme une |
|
métaphore des hommes et de leur prédation pour d'autres hommes, plus faibles ou moins armés. Une vérification sur celluloïd de la sentence du philosophe anglais Thomas Hobbes : L'homme est un loup pour l'homme. Ce n'est que l'une des nombreuses scènes, aussi belles qu'indélébiles, de No country for old men, adaptation magistrale du roman éponyme de Cormac McCarthy, monument vivant de la littérature américaine. Le film réussit la gageure de transposer à l'écran la profonde noirceur et la tension du roman, tout en y ajoutant une touche d'hilarité, marque de fabrique des frères Coen. Comme le livre, No country for old men pose un regard désabusé et désenchanté sur l'humain et sa vraie nature, mais aussi sur l'innocence présumée de la société américaine. Le choix de la frontière entre les Etats-Unis et le Mexique comme lieu où se déroule le récit n'est justement pas fortuit : il rejette l'explication réactionnaire qui impute aux nouveaux migrants la violence qui ronge le pays. Comme pour enfoncer le clou, dans une scène-clé du film, un vieillard qui semble avoir traversé le temps et l'histoire des Etats-Unis affirme le contraire : la violence est substantielle à la société américaine et préside même à ses fondements. À sa manière, No country for old men déconstruit un mythe fondateur de la société américaine, comme l'avaient auparavant fait des films comme L'homme qui tua Liberty Valence, de John Ford, La porte du paradis, de Michael Cimino, ou plus récemment A History of violence, de David Cronenberg.
Un Bardel exceptionnel
L'intrigue du film est d'un classicisme extrême : Llewelyn Moss (Josh Brolin), un jeune cow-boy, découvre une mallette bourrée d'argent au milieu d'un carnage, fruit d'un règlement de comptes entre trafiquants de drogue mexicains. La porte de la richesse s'ouvre à Llewelyn et sa femme, mais aussi celle de l'enfer. Car à leurs trousses sont lancés les trafiquants, qui veulent récupérer leur bien, mais aussi, et surtout, un redoutable tueur professionnel, Anton Chigurh, interprété par un inoubliable Javier Bardem (Entre les jambes, de Manuel Gomez Pereira, Mar adentro, de Alejandro Amenabar). Le shérif Bell (Tommy Lee Jones), désabusé et lucide, observe l'explosion de violence qui va naître de cette course-poursuite, en tentant d'en limiter les dégâts. Mais peine perdue : la prédation est en marche et l'instinct de survie aussi.
À travers cette intrigue, les Coen ont confectionné un film nerveux et tendu, parsemé de scènes d'une grande violence, sans jamais faire dans le sensationnel ou dans le gratuit. Le personnage d'Anton Chigurh domine ce film de la tête et des épaules, prêtant à la prédation humaine un visage qu'on n'oubliera pas de sitôt. Affublé d'une affreuse perruque et équipé d'une bonbonne à air comprimé, outil inouï et monstrueux pour un massacre à grande échelle, Javier Bardem est transformé en abominable machine à tuer, à côté de laquelle Terminator et Hannibal Lecter sont d'angéliques enfants de chur. Incontestablement, le sex-symbol espagnol et ancien capitaine d'équipe d'Espagne de rugby incarne ici le meilleur rôle de sa carrière.
À la fois western moderne, road movie et thriller haletant et noir, No country for old men renoue avec le meilleur des frères Coen (Fargo, The Man Who Wasn't There, The Big Lebowski), et corrige largement le tir après un passage à vide marqué par deux films particulièrement décevants, Intolérable cruauté et Ladykillers. Le film a obtenu 8 nominations aux Oscars. Et Javier Bardem est présenté comme le grand favori pour la statuette du meilleur second rôle masculin, après avoir décroché le Golden Globe pour sa prestation. Auquel cas, personne n'osera crier au vol. |
|