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TelQuel : Le Maroc tel qu'il est

Par Youssef Aït Akdim

Développement. Des agences pour le Maroc inutile

Mohammed VI visitant un projet
de l’Agence de développement de
l’Oriental. En arrière plan, Mohamed
El Mbarki, le directeur de l’Agence.
(DR)

Les agences de développement régional sont sous les feux de l’actualité, depuis la valse-hésitation autour de la tutelle exercée par le Premier ministre. Bilan d’étape.


Créée sur décision de Hassan II, en 1996, l’Agence pour la promotion et le développement des provinces du Nord répondait à un souci exclusif. “À l’époque, il s’agissait de lutter contre le trafic de drogue et la culture du kif”, nous confie ce responsable gouvernemental. L’initiative avait bénéficié de l’appui des pouvoirs publics et (surtout) du soutien de l’Union Européenne, en pleine euphorie méditerranéenne.

Dépendant du Premier ministre, l’Agence du Nord est tout de suite dotée d’un conseil d’orientation, réunissant les ambassadeurs des pays de l’Union Européenne. Depuis, elle a eu deux petites sœurs : la cadette du Sud, et la benjamine de l’Oriental. Quel est le point commun entre ces organes de l’Administration ? Pour Mekki Zouaoui, professeur d’économie à l’Université de Rabat, ces agences introduisent dans la pratique administrative des éléments de modernisation de l’action publique. Avec des effectifs ramassés (l’Agence de l’Oriental fonctionne autour d’une équipe de quarante personnes), ces agences introduisent “une culture du résultat à l’intérieur de projets de développement économique, grâce à leur souplesse de gestion et à l’apport de compétences qui ne se retrouvent pas à d’autres échelons de l’Administration”, précise le professeur. Le tout, pour un budget annuel global (dépenses de fonctionnement et d’investissement) de quelque 600 millions de dirhams, y compris les subventions.

Marketing territorial
Surtout, ces agences régionales ont inventé le marketing territorial. Selon cette source gouvernementale, l’institution de l’Agence des provinces du Sud répondait (comme celle du Nord) d’abord à un souci politique. Il s’agissait, à sa création fin 2002, d’assurer une meilleure présence de l’Etat dans une région hautement symbolique pour le Pouvoir. Mais c’est pour la dernière, l’Agence de l’Oriental, que la volonté de servir de vitrine est la plus éclatante. Dans cette région, sorte de “limes” du royaume, “l’idée politique était de métamorphoser le thème de la région qui était la contrebande”, indique notre source gouvernementale. Objectif : sortir l’Oriental de la marginalité, pour en faire une sorte de devanture du royaume à l’égard de ses voisins, l’Espagne et l’Algérie. Car le souci premier de ces agences est d’attirer les investisseurs, de les orienter dans leur démarche dans des régions qui pâtissent à la fois de carences en matière d’infrastructures et d’un déficit d’attractivité économique. “Ces organes ont un rôle de fédérateur des départements et administrations concernés par l’investissement”, confie ce cadre de l’Agence de l’Oriental.

Instruments de la coopération administrative, les agences territoriales ne sont pas exemptes d’enjeux de pouvoir. La création de l’Agence de l’Oriental, en février 2006, ampute sa consoeur du Nord d’une partie de son domaine de compétence. Cette rivalité (apparente) entre agences a fait jaser dans les milieux de l’Administration. Elle n’est pourtant qu’une des manifestations de la démarche compétitive qui règne au sein des agences de développement. Pour ce fin connaisseur des arcanes de ces organes, ces derniers s’appuient d’abord sur la qualité de leur capital humain. Les directeurs, notamment, sont de bons managers, capables de mobiliser des équipes réactives sur des missions ponctuelles. Plutôt que de créer des doublons, en cherchant à couvrir tous les domaines de compétence, ces agences préfèrent recourir, comme dans le privé, à des cabinets de conseil. “Avec les agences, les collectivités locales se retrouvent face à de véritables bureaux d’étude. On a vu des gouverneurs demander qu’on mette à leur disposition des collaborateurs des agences régionales pour des dossiers précis”, explique Mekki Zouaoui. De plus, l’agence joue le rôle de mise en cohérence de projets qui, parfois, dépasse les compétences des conseils régionaux ou des communes. “Face à des investisseurs institutionnels ou des agences de coopération internationale, les agences servent d’interface”. Le marketing, encore et toujours. Sauf que par rapport à d’autres acteurs qui pourraient remplir la même mission, ces organes peuvent intervenir à l’échelle régionale en impliquant plusieurs communes. “Là où de nombreux projets achoppent sur de petits détails, l’agence permet de lubrifier les mécanismes. Certaines collectivités locales n’hésitent pas à recourir aux agences à l’étape de l’appel d’offres. Elles sont un gage de sérieux”, poursuit notre économiste.

Le “bras armé” de l’Administration
Depuis la suppression de l’exonération de TVA dont bénéficiaient les projets d’investissement lancés par les agences régionales et son remplacement par une dotation budgétaire, celles-ci ont franchi une nouvelle étape institutionnelle. Jusque-là instrumentalisées par les départements ministériels pour leurs opérations d’investissement, elles sont devenues “de véritables leviers d’investissement, intervenant sur de grands projets transversaux ou sectoriels”, nous déclare ce ministre. Actuellement, les agences collaborent avec des partenaires comme la CDG, en contrôlant les projets ou en prenant des participations dans des opérations de grande envergure.

Or, le 15 novembre dernier, un décret du Premier ministre attribuait la présidence des conseils d’administration des trois agences territoriales à Taoufiq Hejira, ministre de l’Habitat. Jusque-là, c’était le Premier ministre qui exerçait la tutelle sur les Agences du Nord, du Sud et de l’Oriental. En quittant le giron de la primature, ces organes venaient renforcer les prérogatives de Hejira, qui devenait une sorte de super-ministre du développement du territoire. Six longues semaines plus tard, un simple communiqué du cabinet royal renversait la vapeur. Le communiqué invoquait la volonté (royale) de “préserver l’autonomie de gestion des Agences de développement et de promotion des provinces du Nord, du Sud et de l’Oriental”.

Camouflet pour Hejira ou simple réajustement ? L’impression laissée est, en tout cas, celle d’un cafouillage au sommet de l’Etat. Aujourd’hui, personne n’ose commenter la décision royale. Pour cette source du gouvernement, la tutelle de Abbas El Fassi garantit la transversalité de l’agence. “Lorsque le Premier ministre préside le conseil d’administration, il y a plus de chances que les ministres concernés répondent à son invitation”, renchérit ce cadre de l’Agence de l’Oriental. Cette tutelle servirait aussi à “dépasser les stratégies individuelles”. Entre hésitations politiques et réalisations sur le terrain, les agences territoriales ont réussi à faire leur trou. Reste peut-être à généraliser l’initiative à l’ensemble du territoire. En commençant par le Maroc utile.



INDH. Le véritable levier

L’Initiative nationale pour le développement humain, lancée en mai 2005, a réalisé, en quelque dix-huit mois, des projets pour un montant total supérieur à 6,5 milliards de dirhams. Pour la seule année 2008, il est prévu d’allouer à l’INDH un montant supérieur à 3 milliards, à répartir sur des projets de développement et de lutte contre la précarité. Une force de levier à faire pâlir d’envie les agences territoriales. Pourtant, ces dernières participent souvent à des projets estampillés INDH. Il est vrai que leur travail consiste davantage à accompagner des projets économiques lourds, alors que l’INDH repose sur des actions plus ciblées et à connotation d’abord sociale. Pour cet économiste, “la rencontre peut se faire autour de projets créateurs de richesses”. Il est sûr qu’il y a de la place pour toutes les bonnes volontés, à condition d’en rationaliser les moyens et de dépasser le stade des annonces. Aussi royales soient-elles !


Les régions en chiffres
Nord
Oriental
Sud
National
Superficie (km2)
35 725
82 900
416 474
710 500
Population*
4 277 485
1 984 039
817 929
29 891 708
Taux de chômage**
6,7%
17,8%
19,8%
9,7%
* Source : Recensement général de la population 2004.
** Source : Enquête nationale sur l’emploi, Haut commissariat au Plan (2006).

 
 
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