Le je contre le nous
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Ahmed R. Benchemsi
(SEBASTIEN MICKE/PARIS MATCH)
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Lhomme est-il dabord un individu, ou avant tout un membre du corps social ? Et pourquoi serait-ce contradictoire ?
Les uns disent personnes, les autres répondent groupe. Les uns défendent lindividu, les autres sinsurgent au nom de la communauté. LAppel pour la défense des libertés individuelles, car cest à nouveau de cela quil sagit, nen finit plus de susciter le débat. Encore une fois, tant mieux ; cest ainsi que les sociétés avancent. Laissons de côté les inévitables scories du débat (désinformation et autres attaques personnelles) et revenons à deux des questions fondamentales quil pose : lhomme est-il dabord un individu, ou avant tout un membre du corps social ? Et pourquoi serait-ce contradictoire ?
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Selon lencyclopédie, lindividualisme* est une doctrine politique et sociale qui repose sur deux principes de base : lautonomie morale, à savoir le droit pour chaque individu de réfléchir par lui-même, et la liberté individuelle, ou le droit de se préoccuper de la condition de lindividu avant la condition de la société. Cela ne veut pas dire que lindividu vit dans une bulle, ou nest solidaire avec personne. Seulement, il choisit librement ceux avec qui il se solidarise (syndicats, courants de pensée, adeptes de tel ou tel art, etc.).
À linverse de lindividualisme, il y a le holisme. Une doctrine selon laquelle lindividu ne peut être considéré en dehors du groupe ou de la communauté. Pire : sil en sort, il en devient lennemi comme dit le célèbre dicton, ne sextrait de la communauté que le diable. La solidarité est également une composante essentielle de cette doctrine. Sauf que, cette fois, elle est destinée mécaniquement (ladverbe est du philosophe Durkheim) aux membres du groupe auquel on est censé appartenir de facto, dès la naissance.
Bref, cest le je contre le nous. Pas de doute, la société marocaine, dans son état actuel, est majoritairement en faveur du nous. Pourquoi ? Parce que lislamisme, courant politique dont la notion de oumma est la pierre dangle, est en train de remodeler profondément notre psychologie collective. Et parce que lislamisme est fondamentalement opposé au je, au nom de nos valeurs religieuses ancestrales. En comparaison, lindividualisme, pas de doute, est une doctrine importée, comme disent les islamistes. Ceux qui la défendent répondent quelle est universelle, cest-à-dire valable en tous temps et en tous lieux. Sans doute, mais ce nest pas un argument suffisant pour que les Marocains la comprennent et ladoptent
Historiquement, pourtant, nuance le sociologue Jamal Khalil, lislam devait favoriser lindividualisme. Les grandes conquêtes des débuts nont été possibles que parce que de fortes individualités, celles du prophète et de ses compagnons, se sont rebellées contre lordre traditionnel établi. Puis tout cela a été gommé par les hiérarchies verticales. Celles quont instaurées les royaumes islamiques
Lanthropologue Hassan Rachik va même plus loin : Le droit musulman traditionnel sest toujours fondé sur la négociation, les arbitrages circonstanciels entre les individus et les normes. Si tout cela a dévié, si la pression anti-individus est aujourdhui si forte, ce nest pas la faute de lislam, mais de ceux qui en font un usage politique : les islamistes, bien sûr, mais avant tout lEtat.
Conclusion, que nous emprunterons à lintellectuel iranien Reza Zia-Ebrahimi : En devenant la valeur suprême, la collectivité, dont le bien prime sur celui de l'individu, ne laisse que peu de place à la démocratie qui est par définition le règne des individualités additionnées.
La démocratie : encore un concept importé
* à ne pas confondre, bien entendu, avec légoïsme, car légoïste ne considère que ses intérêts personnels, alors que lindividualiste considère lintérêt de tous les individus et non le sien uniquement.
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