Forum social. Le Maroc des alters
Maroc-Israël. Les liaisons secrètes
Société. Un rapt à Mohammedia
Reportage. Une vie de facteur
Italie. La chute de Prodi
Développement. Des agences pour le Maroc inutile
Interview. Tahar Ben Jelloun
Cinéma. Tolérable cruauté
N° 309
Webmaster
TelQuel : Le Maroc tel qu'il est

Par Ahmed R. Benchemsi

Le ‘‘je’’ contre le ‘‘nous’’

Ahmed R. Benchemsi
(SEBASTIEN MICKE/PARIS MATCH)

L’homme est-il d’abord un individu, ou avant tout un membre du corps social ? Et pourquoi serait-ce contradictoire ?


Les uns disent “personnes”, les autres répondent “groupe”. Les uns défendent “l’individu”, les autres s’insurgent au nom de la “communauté”. L’“Appel pour la défense des libertés individuelles”, car c’est à nouveau de cela qu’il s’agit, n’en finit plus de susciter le débat. Encore une fois, tant mieux ; c’est ainsi que les sociétés avancent. Laissons de côté les inévitables scories du débat (désinformation et autres attaques personnelles) et revenons à deux des questions fondamentales qu’il pose : l’homme est-il d’abord un individu, ou avant tout un membre du corps social ? Et pourquoi serait-ce contradictoire ?

Selon l’encyclopédie, “l’individualisme”* est une doctrine politique et sociale qui repose sur deux principes de base : “l’autonomie morale”, à savoir le droit pour chaque individu de réfléchir par lui-même, et la “liberté individuelle”, ou le droit de se préoccuper de la condition de l’individu avant la condition de la société. Cela ne veut pas dire que l’individu vit dans une bulle, ou n’est solidaire avec personne. Seulement, il choisit librement ceux avec qui il se solidarise (syndicats, courants de pensée, adeptes de tel ou tel art, etc.).

À l’inverse de l’individualisme, il y a le “holisme”. Une doctrine selon laquelle l’individu ne peut être considéré en dehors du groupe ou de la communauté. Pire : s’il en sort, il en devient l’ennemi – comme dit le célèbre dicton, “ne s’extrait de la communauté que le diable”. La solidarité est également une composante essentielle de cette doctrine. Sauf que, cette fois, elle est destinée “mécaniquement” (l’adverbe est du philosophe Durkheim) aux membres du groupe auquel on est censé appartenir de facto, dès la naissance.

Bref, c’est le “je” contre le “nous”. Pas de doute, la société marocaine, dans son état actuel, est majoritairement en faveur du “nous”. Pourquoi ? Parce que l’islamisme, courant politique dont la notion de “oumma” est la pierre d’angle, est en train de remodeler profondément notre psychologie collective. Et parce que l’islamisme est fondamentalement opposé au “je”, au nom de “nos valeurs religieuses ancestrales”. En comparaison, l’individualisme, pas de doute, est une doctrine “importée”, comme disent les islamistes. Ceux qui la défendent répondent qu’elle est universelle, c’est-à-dire valable en tous temps et en tous lieux. Sans doute, mais ce n’est pas un argument suffisant pour que les Marocains la comprennent et l’adoptent…

“Historiquement, pourtant, nuance le sociologue Jamal Khalil, l’islam devait favoriser l’individualisme. Les grandes conquêtes des débuts n’ont été possibles que parce que de fortes individualités, celles du prophète et de ses compagnons, se sont rebellées contre l’ordre traditionnel établi. Puis tout cela a été gommé par les hiérarchies verticales”. Celles qu’ont instaurées les “royaumes islamiques”… L’anthropologue Hassan Rachik va même plus loin : “Le droit musulman traditionnel s’est toujours fondé sur la négociation, les arbitrages circonstanciels entre les individus et les normes”. Si tout cela a dévié, si la pression anti-individus est aujourd’hui si forte, ce n’est pas la faute de l’islam, mais de ceux qui en font un usage politique : les islamistes, bien sûr, mais avant tout l’Etat.

Conclusion, que nous emprunterons à l’intellectuel iranien Reza Zia-Ebrahimi : “En devenant la valeur suprême, la collectivité, dont le bien prime sur celui de l'individu, ne laisse que peu de place à la démocratie qui est par définition le règne des individualités additionnées”.
La “démocratie” : encore un concept “importé”…

* à ne pas confondre, bien entendu, avec l’égoïsme, car l’égoïste ne considère que ses intérêts personnels, alors que l’individualiste considère l’intérêt de tous les individus – et non le sien uniquement.

 
 
TelQuel : Le Maroc tel qu'il est © 2005 TelQuel Magazine. Maroc. Tous droits résérvés