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N° 309
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TelQuel : Le Maroc tel qu'il est

Par Souleïman Bencheikh

Forum social. Le Maroc des alters

Le Forum rassemble une population
hétéroclites : activistes associatifs,
syndicalistes, ONG de défense
des droits de l'homme…
(DR)

Le FSM (Forum social marocain) a tenu sa troisième édition le week-end dernier à Bouznika, accueillant près de 1400 participants. Qui sont ces altermondialistes dont les rangs ne cessent de grossir et, surtout, que veulent-ils ?


Bouznika, dernier week-end de janvier. En cette période de l’année, la station balnéaire, constellée de résidences secondaires des capitaines d’industrie casablancais et les hauts fonctionnaires rbatis, prend des allures de ville fantôme. Mais ce week-end, “Bouz” est envahie par l’“ennemi” : les altermondialistes. Le Forum social marocain y tient
congrès, et il y a foule. Les organisateurs espéraient 700 participants. Ils ont été finalement près du double à prendre d’assaut la banlieue chic de la capitale, le temps d’un week-end. Tout ce beau monde campe sur place alors que la capacité logistique de l’association Alternatives Maroc (organisateur du Forum) n’excède pas les 900 “lits”. Mais ce ne sont pas les pourfendeurs de la mondialisation qui se plaindront du standing.

Ils sont là avant tout pour débattre, parfois dans le vacarme. “Les petits débordements sont presque normaux. On fait à peine l’apprentissage du débat, certains n’ont pas encore l’habitude”, explique Kamal Lahbib, secrétaire de l’association Forum des alternatives. Après les éditions de 2002 et 2004, ce troisième Forum social marocain est une nouvelle occasion pour la petite communauté des “alters” de se retrouver. Et il y en a de toutes les nationalités : outre les 1300 Marocains, présents en force évidemment, quelques dizaines d’Européens sont de l’événement. Surtout, avec près de 60 intervenants, le Maghreb est également bien représenté, essentiellement par des Tunisiens et des Mauritaniens.

De Porto Alegre à Bouznika
Un melting-pot à l’image des racines internationales du mouvement. Jusqu’en 2002, le forum annuel de Davos en Suisse est l’unique laboratoire d’idées du capitalisme mondial. Mais, organisé en réaction, le Forum de Porto Alegre au Brésil porte haut la voix des altermondialistes et fait des émules un peu partout dans le monde : des forums sociaux nationaux, régionaux et continentaux voient alors le jour… Même le Maroc s’y met en tenant le premier Forum social marocain en 2002 à l’initiative de sept Marocains, qui avaient fait le déplacement, quelques mois plus tôt, à Porto Alegre. Tous sont des militants associatifs ou des représentants syndicalistes. De fait, le mouvement alternatif n’est ouvert qu’aux acteurs sociaux, et les politiques, par exemple, ne sont les bienvenus qu’à titre individuel, décapés de la couleur de leur parti. Par contre, les syndicalistes de tous bords figurent en bonne place. Mais ce sont surtout les associations qui occupent le terrain : ONG humanitaires, de jeunes, de femmes, des droits de l’homme…

Et dans les discussions entre altermondialistes, les thématiques vont de la lutte anti-impérialiste à la question palestinienne, en passant par la raréfaction de l’eau. C’est en s’interrogeant ainsi sur les possibilités d’une mondialisation plus juste, mais en abordant aussi des thèmes comme le coût de la vie, que le mouvement altermondialiste marocain fait le lien entre le global et le local. Il s’agit de montrer, à travers un travail de proximité, que l’efficacité du combat passe par la gestion locale et une prise de conscience individuelle, montrer aussi que la régulation de la mondialisation passe par un circuit international à revoir (FMI, Banque Mondiale, OMC …). Du local au global, le succès des précédentes éditions du Forum marocain a fait germer l’idée d’une version maghrébine de l’événement. Un premier appel pour un Forum social maghrébin a été lancé par des représentants de la société civile tunisienne et marocaine en 2006, durant la seconde édition du Forum social Maroc. Rendez-vous est alors donné en Mauritanie en mai 2007. Sauf que cette grand-messe des alters maghrébins a finalement été annulée par Nouakchott pour “des raisons administratives”. Au pied du mur, les organisateurs ont dû faire face à un choix cornélien : fallait-il renoncer à l’édition maghrébine ? L’organiser ailleurs, en repousser la date ? La décision est finalement prise de convoquer à la hâte une 3ème édition du Forum social marocain (tout a été préparé en 20 jours), où on laisserait la part belle au débat sur un Maghreb des peuples, sans pour autant donner officiellement à ce Forum une dimension… maghrébine. Kamal Lahbib, membre du comité de pilotage altermondialiste, fait pourtant preuve d’enthousiasme : “On est encore loin du Maghreb politique. Mais des résultats concrets sont déjà visibles : les syndicats maghrébins seront désormais en contact continu et les associations tissent leur réseau”. Et d’ajouter : “La dimension maghrébine n’est pas un concept creux. Les conflits régionaux et l’échec des Etats à réaliser l’unité du Maghreb nous obligent à rechercher des alternatives pour créer un espace maghrébin de paix, de prospérité et de démocratie”.

Points de ralliement avec l’Etat
Mais au passage, il faut bien laver son linge sale entre Maghrébins, tout altermondialiste qu’on est. D’où peut-être ces “dérapages” qui ont perturbé les débats sur le Polisario lors du Forum à Bouznika. “Certains ont pris leur tribune pour faire de la propagande anti-Polisario. Ils n’ont pas compris l’esprit du Forum : c’est d’abord un lieu d’incubation des idées neuves”, déplore ainsi un participant.

Toutes les idées neuves sont-elles pour autant les bienvenues ? Le fait est que le royaume fait plutôt figure d’exemple dans la région. Que l’Etat accepte (et à plusieurs reprises) la tenue de l’événement est déjà un signe positif. Et d’autres motifs de satisfaction existent : la densité du réseau associatif marocain et son activisme sont cités en exemple au Maghreb. Dans son action sociale, l’Etat marocain est ainsi à la fois concurrencé et aidé par ce tissu associatif qui converge au Forum. Et il a choisi d’adopter une attitude de neutralité bienveillante. Après tout, les points de ralliement existent bel et bien : le Forum social de Bouznika a par exemple débattu du conflit du Sahara, mais seulement dans le cadre de la souveraineté marocaine. À croire que l’Etat est aujourd’hui en mesure de canaliser le mouvement altermondialiste et d’en imposer les limites. Et Kamal Lahbib ne le sait que très bien : “Le succès du Forum social marocain ne peut continuer sans les autorités. Rien n’est encore gagné”.

Le Maroc a été le premier pays de la région à s’ouvrir aux altermondialistes, bientôt imité par l’Algérie, mais dans une bien moindre mesure. Contrairement donc aux habitudes des régimes verrouillés du Maghreb, le Maroc a su jouer subtilement la carte de la tolérance et de l’ouverture envers ce mouvement. Réciproquement, la communauté “alter” marocaine tire profit de son indépendance des partis et entend bien rester en dehors de leur giron. Le Forum est d’ailleurs à des années-lumière du mode de fonctionnement partisan : pas de vote par acclamation ni à main levée, encore moins de communiqués pour réagir à des événements politiques. Rien que du très positif pour l’Etat...



Social. Altermondialistes vs islamistes

“Nous avons inventé l’action de proximité au Maroc”, lance Kamal Lahbib, l’un des organisateurs du Forum social marocain. En occupant le terrain social, qui plus est avec des relais internationaux, le mouvement altermondialiste se targue d’avoir comblé un vide. Surtout sur un terrain jusque-là quasiment monopolisé par les islamistes. Du coup, entre les deux “gardiens de la rue”, on s’échange parfois quelques “amabilités”. “Les islamistes font du social à des fins politiques, alors que pour nous, l’action humanitaire est une fin en soi”, souligne Kamal Lahbib. De son côté, Abdelaziz Chaambi, membre du collectif des Musulmans de France et président de l’association Divercité, dénonce le club privé que constituerait le Forum social maghrébin, s’interrogeant sur la représentation des musulmans dans les forums sociaux. Concrètement, ce sont aussi des systèmes de valeurs qui s’entrechoquent : pour les uns, la laïcité peut faire débat, pour les autres, elle est un critère rédhibitoire. Plus généralement, c’est la place de la question religieuse dans les forums sociaux qui est parfois en cause. Pourtant, à ce sujet, la charte sur laquelle reposent toutes les assemblées d’altermondialistes est bien claire : il n’y a aucune place pour les revendications à caractère ethnique ou religieux.

 
 
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