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TelQuel : Le Maroc tel qu'il est

Par Cerise Maréchaud

Reportage. Une vie de facteur

“Je préfère la poussette. En moto,
je ne peux pas discuter
avec les gens”.
(C.M/TELQUEL)

Depuis plus de trente ans, Abderrahim Nourelaïn accomplit avec fierté et bonne humeur son métier de facteur. Un univers de lettres réglé comme du papier à musique.


Mercredi matin, 6h45. Ponctuel et pimpant, droit comme un I dans son costume noir aux surpiqûres jaunes, Abderrahim Nourelaïn s’installe derrière son bureau métallique. Au centre de tri de la poste de Casablanca, place Bandoeng, il est le chef du secteur A, l’un des six du “satellite” Anfa, bordé du demi-cercle Bd de la Résistance- Bd Zerktouni. Sur les soixante personnes s’activant ce matin dans la
lumière bleue et jaune de la vaste salle des facteurs, neuf sont sous la responsabilité de ce solide quinquagénaire au regard doux et à la moustache grisonnante.

7h10. Dans moins de trois heures, la troupe se déploiera dans la commune de Sidi Belyout. En attendant, chacun achève de se réveiller, le nez plongé dans une armoire à casiers. Premier maillon du grand cycle de tri, le facteur “boulis” vient de répartir le courrier par tournée. Celle de Abderrahim, c’est la A1 : une tournée piétonne sur un parcours de 6 km, allant de la rue Pierre Parent au Boulevard Mohammed V. “La même depuis 28 ans !”, précise-t-il.

Auparavant, elle était baptisée A10, mais elle a changé de nom en vertu des règles de “vente de tournée”. Un système de rotation destiné à promouvoir les anciens et à titulariser les “rouleurs” (les remplaçants, dans le jargon du métier)… et dont la compréhension est totalement hermétique au profane.

7h30. Imperturbable, malgré le brouhaha ambiant - bruits sourds de tampons, bruissements de papiers, crissements de roues, claquements d’élastiques… – Abderrahim recense les retours de courrier aux destinataires introuvables. Autour, la salle des facteurs est une mécanique bien huilée et savamment ordonnée, faite de boîtes qui rentrent dans d’autres boîtes, un monde parallèle où chaque objet a une place bien précise. Spécialement destinées aux courriers “grand compte” (banques, centres de chèques postaux…), les “caissettes”, sorte de cageots oranges, sont alignées sur une table selon trois catégories : “Passes” pour les autres villes, “BP” pour Casa, “PL” (petites lignes) pour le Grand Casablanca. Une fois triées, elles sont rangées par deux dans un bac blanc, hérité de l’ “US Postal Service”, et empilées dans des chariots à étages appelés “structures”. On comprend pourquoi le concours d’accès au métier de facteur, ouvert aux 18-32 ans, comprend un peu de mathématiques.

La prime “chaussures”
8h30. Café noir et cigarette à la buvette du 2ème étage. Chaque matin, c’est là que Abderrahim avale un petit-déjeuner rapide entre collègues. “Pour ne pas déranger à la maison”. Debout à 5h30, il met une bonne demi-heure pour venir depuis Hay Mohammadi, où il vit depuis six ans avec sa femme et ses trois enfants. L’aîné, 22 ans, n’est pas facteur. “Il a un diplôme et travaille dans une société espagnole d’informatique. Il touche bien mieux que moi”, ajoute Abderrahim dans une bouffée de tabac blond. Lui, “échelle 15” après 32 ans de service, gagne “presque 5000 DH”, auxquels s’ajoutent jusqu’à six primes dans l’année (un mois double par trimestre, une prime “chaussures”, prime de l’Aïd…). Dans huit ans, ce sera la retraite “à 100%”. Et puis il y a les vacances, en bungalow bon marché et en famille à Agadir, Essaouira ou Al Hoceïma. Des avantages que son père, ancien agent de douane aux colis postaux, souhaitait à son fils. “J’ai passé le concours à l’époque de la Marche verte. À ce moment, on n’avait pas besoin du bac”.

9h30. Retour au capharnaüm. “Qui n’a pas demandé son imperméable ?”, résonne une voix au microphone. Un écouteur dans l’oreille et pull camionneur zippé jusqu’au menton, une jeune recrue trie le courrier d’un collègue en congé, sous le regard chaperon de Abderrahim. Encore 7 mois d’essai pour Mostafa, 24 ans, avant d’enfiler l’uniforme. En attendant, il suit en alternance le cours de la distribution. Pourquoi facteur ? “Pour travailler”, répond le nouveau, l’un des rares à avoir un job parmi ses potes de Kariane Rhamna, à Sidi Moumen. 2600 DH nets par mois, c’est bien plus que le revenu de son père, menuisier. Et il espère pouvoir un jour déménager sa famille dans un logement social. En attendant, il faut apprivoiser le quartier. Le coin le plus facile ? “Boulevard de la Résistance”, avec ses numéros bien gros et le nom des gens sur les boîtes.

9h55. “Sortie à 10h10 !”, annonce la voix du micro. “Moi, j’ai une poussette, lance Abderrahim en avançant vers son chariot jaune canari. J’ai arrêté la sacoche”, justifie-il sur un ton d’ex-fumeur. “Le lundi, il y a parfois jusqu’à 10 kilos de courrier ! Et en moto, tu ne peux pas discuter avec les gens”. Parmi les liasses soigneusement disposées au fond du chariot, une grosse enveloppe en recommandé du “procureur de la République d’Italie” ne trouvera pas son destinataire. “Monsieur T. n’habite plus ici”, explique Abderrahim en barrant l’adresse. Sur une autre enveloppe, l’adresse de monsieur C. “C’est un vieux monsieur français, un ancien combattant. On va lui rendre visite, sa femme était malade”. Au total, un maigre butin : “Juste 2 ou 3 kilos. Mais même avec une seule liasse, je travaille avec la poussette. Comme ça, quand je la dépose au coin d’une rue pendant la tournée, les gens savent que je suis là et viennent directement me voir”.

10h05. Dans le monte-charge qui descend vers la sortie, Abderrahim époussette sa casquette. “Je partage la tournée en deux”, explique le facteur, avant de se lancer d’un pas vigoureux à l’assaut de Sidi Belyout, à contre-courant des voitures ou au milieu de ruelles balafrées de travaux. Rue Pierre Parent, premières odeurs de friture. Effluves de soupe de pois cassés, de peinture et produits de nettoyage leur succèdent dans les entrées de vieilles bâtisses bourgeoises à la splendeur décatie.

10h40. “Ici, c’est le tiers de la tournée”, indique Abderrahim après s’être faufilé entre une rangée de filles squattant la première marche d’un immeuble. Trottoir d’en face, dans un café enfumé, les habitués ont les yeux rivés sur un écran, attendant l’arrivée d’un quinté. Le plaisir du facteur ? Distribuer en mains propres, entre deux poignées de main, son courrier à un passant familier, comme ce jeune homme installé en terrasse, rue Azilal. Au 7, rue Dumont D’Urville, le facteur s’arrête devant une mystérieuse grille. “C’est toujours fermé”, constate-t-il une fois encore, en y glissant le courrier d’improbables habitants. Plus loin, de sociétés de transports en bureaux d’assurances, l’homme s’amuse du regard des secrétaires, perplexes de voir leur facteur flanqué d’une accompagnatrice inattendue.

Pause café-cigarette
11h10. Café Bradli, rue Karachi. Abderrahim savoure sa pause café-cigarette quotidienne. Un vice inoffensif : passé 52 ans, l’homme enquille ses six kilomètres à pied cinq jours sur sept, avec marches à grimper et torsions corporelles pour glisser le courrier sous les portes. Qui dit mieux ! “On est en avance”, sourit-il en scrutant sa montre dorée. “Je l’ai depuis dix ans, c’est du vrai”. Syndiqué à la CDT “comme 80% des facteurs”, il a fait sa dernière grève en septembre. “24 heures d’arrêt pour 250 DH d’augmentation mensuelle à partir de mars”, conclut-il, satisfait, en pressant à nouveau le pas. Même en avance, pas de temps à perdre.

11h30. Bd de la Résistance. Un magazine de l’Union des Français de l’étranger sous le bras, Abderrahim avance vers l’immeuble de monsieur C. quand le vieil homme sort de chez lui, appuyé sur une canne. Chevelure grise lissée en arrière, col de chemise serré et blazer aux insignes militaires, il aurait presque un petit air de Pinochet. “Comment va madame ?”. “Doucement, merci”. Demi-tour, droite sur le trottoir. “Je crois qu’il a la carte blanche”. Carte blanche ? “Pour le palais royal, poursuit Abderrahim. Avec ça il peut faire ce qu’il veut. Par exemple, s’il a besoin d’un visa, un coup de téléphone suffit”.

12h10. Dernière ligne droite. Sur la rue d’Azilal, Abderrahim recroise le fils du concierge du temple protestant, place Mirabeau. Un laboratoire vétérinaire, le bureau de la MAP, une école… Fin de tournée, avec “plus d’une heure et demie d’avance par rapport à d’habitude”. Une vraie promenade de santé, deux petites heures par temps sec et aucun client hargneux se vengeant sur l’factour pour une enveloppe retardataire ou une facture salée. Ce mercredi, le secteur A de Abderrahim affiche quelque 4000 courriers distribués. Et lui, la forme de paisibles athlètes.

 
 
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