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N° 309
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TelQuel : Le Maroc tel qu'il est

Par Réda Allali

Zakaria Boualem est tellement déprimé qu'il est prêt à soutenir l'Egypte.

Nom : Boualem
Prénom : Zakaria
Né en 1976 à Guercif
Signe particulier : Marocain à tendance paranoïaque



Zakaria Boualem, ce lundi soir, est dans un tel état de déprime qu'il pourrait tomber entre les griffes d'une secte. Tellement énervé qu'il a du mal à le faire en français. Il y a ceux qui connaissent cet état, ce mélange de colère et de tristesse, avec en fond une bonne dose de haine pour soi-même. On les appelle des supporters, les pauvres… Et puis il y a ceux qui se disent que ce n'est pas la fin du monde, qu'on est juste nuls, puis ils passent à autre chose.

Zakaria Boualem en est incapable. Il gémit en continu, il est devenu un cauchemar pour son entourage, encore plus que d'habitude. Franchement, il avait senti venir le coup dès le début du match, lorsque les Ghanéens ont marqué contre leur camp pour être précis. C'était sympa de leur part, parce qu'on était incapables de marquer, nous. Il se dégageait de cette équipe l'étrange impression qu'elle aurait pu jouer deux ans ou huit sans jamais marquer. Elle aurait pu continuer à balancer des centres aériens, même après le coup de sifflet final, après que les Ghanéens aient rejoint les vestiaires, que les caméras se soient éteintes, sans jamais marquer. Et quand ces braves gens l'ont fait pour nous, l'arbitre, pour une raison connue de lui seul, a annulé le but. Zakaria Boualem ne lui en veut même pas, à l'arbitre, il a fait son boulot mieux que les nôtres.

Non, il s'en veut à lui-même, de se mettre dans un état pareil, alors que certains rigolent sur le banc de touche. Il en veut à la terre
entière. À tel point qu'il est prêt à soutenir l'Egypte, ce qui en dit long sur l'ampleur de son désarroi. La Tunisie ? Non merci, il faut pas exagérer quand même...

Parce qu'il y croyait, le Boualem. Il l'avait même écrit dans ces mêmes colonnes, qu'on allait gagner. Comme beaucoup de ses compatriotes, il s'intéresse à l'Afrique un mois tous les deux ans, en général vers janvier. Soudain, il se souvient qu'il est africain, qu'il y a une Coupe qu'on peut gagner - la seule en fait -, il s'autoproclame aussitôt favori de la compétition, et il attend de pied ferme la victoire finale en sortant son drapeau du placard. En se basant sur quoi ? En vrac : le PNB par habitant du Maroc, notre histoire footballistique, et quelques jolis matchs... Un esprit lucide aurait pu lui faire remarquer que le PNB par habitant de la Namibie ou de la Libye est supérieur au nôtre. Il aurait pu ajouter qu'en comparaison avec le Ghana ou l'Egypte, notre unique victoire en 1976, lors d'une édition tronquée, fait un peu light. Le même esprit lucide aurait pu poursuivre en précisant que les jolis matchs, eh ben, comment dire, ils étaient amicaux. Précisons également que le raisonnement de Zakaria Boualem ne prend jamais en compte l'adversaire. Les Africains qu'on nous oppose sont tous rassemblés autour du même objectif, celui de nous permettre de marquer de jolis buts tout en chantant dans les tribunes, puisqu'ils sont doués pour ça, ces Africains.

Donc Zakaria Boualem fait la même erreur tous les deux ans, avec régularité et dignité, celle de se prendre pour un géant d'Afrique. La Fédération royale marocaine de football, t'barek Allah 3aliha, fait également la même erreur tous les deux ans, ce qui prouve qu'elle est en phase avec le peuple. À quelques semaines du début de la compétition, elle change d'entraîneur. C'est un handicap qu'on s'impose à nous-mêmes : comme on est très forts, on change d'entraîneur pour ne pas gagner trop facilement. Autre manifestation éclatante de fair-play, notre refus d'organiser la Coupe d'Afrique des nations. On la gagnerait trop facilement, donc blach. Et puis, nous, c'est bien connu, on vise la Coupe du monde, c'est quand même plus classe. Le fait qu'on nous la refuse avec une insistance presque vexante ne nous force pas à changer de stratégie, c'est la marque des gens qui savent ce qu'ils veulent.

Il n'y a plus de place sur cette page pour continuer la liste des décisions qui ont conduit à cette tbehdila collective, donc on va s'arrêter net et considérer qu'il ne s'est rien passé. Comme ça, on pourra recommencer pareil dans deux ans.

 
 
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