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Par Abdellah Tourabi
Débat. Islam, esclavage et servitude
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Marché desclaves en afrique
(XIXème siècle).
(LESCLAVAGE EN TERRE D'ISLAM)
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DansLesclavage en terre dIslam (Editions Fayard, 2007), Malek Chebel revient sur un paradoxe : celui dune religion prônant légalité entre les hommes, mais tolérant lasservissement sur ses terres. À lire.
Selon un cliché bien ancré, lesclavage est une affaire de blancs et de noirs, entre Occidentaux esclavagistes et Africains mis en servitude. Lesclavage se décline, selon cette perception, comme luvre exclusive dun occident négrier, se souciant plus de la productivité de ses usines et la fertilité de ses champs, que de la condition des millions dêtres humains, réduits au statut doutils de production.
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Dans limaginaire collectif musulman, la figure de Bilal, esclave affranchi devenu premier muezzin de lislam, domine la perception de lesclavage musulman, et lui donne une image qui ne correspond pas à une réalité plus complexe. Cest à cette illusion que sattaque Malek Chebel dans Lesclavage en terre dIslam, en essayant de démontrer que lesclavage est en réalité la pratique la mieux partagée de la planète. Lanthropologue algérien tente danalyser cette pratique en compulsant des documents historiques, qui constituent de véritables codes noirs musulmans, mais aussi en partant sur les traces de cette pratique dans un voyage aux pays des esclaves.
Un paradoxe musulman
Révélé dans une terre où lesclavage était considéré comme naturel, lislam na pas aboli cette pratique, mais a essayé dinciter ses fidèles à affranchir les esclaves, notamment les musulmans parmi eux. Lislam avait des allures de révolution sociale dans son aspect égalitariste, en soumettant tous les hommes à un seul maître, Dieu. Des esclaves en quête daffranchissement ont été parmi les premiers convertis à lislam et allaient former par la suite le noyau de la première armée musulmane. Toutefois, et comme le remarque Malek Chebel, le Coran nétait pas contraignant en matière dabolition. Dans une démarche daffranchissement progressif basée sur linitiative individuelle, lislam ne voulait pas susciter lanimosité des aristocrates arabes qui tiraient confort et profit de ce quon peut appeler la traite des hommes. La préférence allait ainsi aux méthodes douces, à linstar du calife Abou Bakr, qui voulait donner lexemple aux fortunés de Qoraïch en consacrant une partie de sa fortune personnelle à laffranchissement des esclaves
Toutefois, lextension progressive de lempire musulman, le besoin impérieux dune main duvre pour travailler dans les nouvelles terres annexées et labondance des prisonniers tombés en captivité après les conquêtes musulmanes, ont relégué les recommandations religieuses au second plan. De dynastie en dynastie et de siècle en siècle, lesclavage est devenu un fait musulman. Nulle part on ne trouve contre lui dopposition ou de réprobation. Le nombre desclaves et la condition servile étaient profondément enracinés dans la société féodale et passaient pour un fait naturel, résume Malek Chebel.
Progressivement lidée daffranchir un esclave en vue de gagner la bénédiction divine disparaissait, laissant la place au sentiment de puissance et de supériorité que procure la situation de maître. La production théologique allait suivre cette évolution, en fournissant des codes pour réglementer lesclavage, quand il est devenu impossible de labolir. Dans la dernière partie de son livre, Malek Chebel présente trois textes, quil qualifie de codes arabes de lesclavage, à linstar du code noir du roi Louis XIV, qui réglait la vie des esclaves dans les colonies françaises. Dans ces textes, on prodigue des conseils sur lachat des esclaves et leurs prix, comment éviter les tromperies sur la marchandise, on y précise les droits dont disposent les maîtres sur les esclaves, y compris les droits sexuels. Il a fallu attendre le 19ème siècle et linfluence dune morale occidentale de naissance et universelle de portée, pour quapparaissent lentement des demandes et des politiques dabolition dans les pays musulmans.
La galerie des esclaves
Lhistoire de Lesclavage en terre dislam révèle des pratiques différentes et des statuts desclaves aussi variés que les tâches auxquelles ils ont été assignés. Des figures et des destins différents déterminés par le sexe, la couleur de la peau ou le sexe de ces esclaves.
Dans cette histoire on peut trouver ainsi le mamlouk, esclave soldat qui peut atteindre le sommet du pouvoir grâce à ses talents militaires et à la puissance de sa corporation. Baybars, le sultan dEgypte, incarne ce rêve musulman, où on commence esclave et on finit grand vainqueur des Croisés et des Mongols. On y croise aussi leunuque, esclave asexué dont la mutilation est le prix à payer pour sintroduire dans le sanctuaire du harem. Un espace où on trouve également lesclave concubine, objet de fantasmes des peintres et voyageurs occidentaux, dont le charme et lutérus sont les principaux atouts pour accéder au statut de sultane et mère de sultans. Mais il y a aussi la figure moins glamour des esclaves noirs des marais irakiens, qui ont déclenché au 9ème siècle la première révolution sociale de lhistoire de lislam, faisant ainsi trembler Bagdad et les califes abbassides pendant 14 ans. Une révolution qui ressemble, comme deux chaînes de fer, à celle de Spartacus face au tout-puissant empire romain, mais qui demeure mal connue, en attendant un Stanley Kubrick pour la faire découvrir. Mais le meilleur esclave, si lon croit Malek Chebel, demeure celui qui est, à la base, un arabe sachant manier la langue du Coran, qui se convertit avec ferveur à la foi islamique et qui, de surcroît, montre de réelles dispositions à partager les valeurs du maître. Pour les autres esclaves, qui nétaient pas arabes ou musulmans, il fallait démontrer des qualités exceptionnelles, ou naître sous une bonne étoile, pour connaître un destin différent de leurs semblables.
Voyage au pays des asservis
Plusieurs siècles desclavage et des millions de personnes mises en servitude ont laissé des traces dans lhistoire et la culture des peuples musulmans. Elles sont encore visibles, dautant que labolition de cette pratique dans certains pays musulmans est encore récente (exemple de la Mauritanie qui, même après avoir aboli lesclavage en 1981, a dû faire voter une nouvelle loi en 2003 pour réprimer la traite des personnes). La langue, les hiérarchies sociales, la musique et la littérature dans ces pays comportent des réminiscences ou des séquelles encore vivaces de la servitude. Pour les besoins de son livre, Malek Chebel a voyagé dans plusieurs pays musulmans. Objectif : effectuer une sorte de carottage comme les géologues qui forent le sous-sol en quête de minerais ou de nappes de pétrole : Une extraction de données historiques et sociologiques ayant vocation à parler.
Du Maroc à lInde et de Bagdad à Tombouctou, quand lesclavage ne disparaît pas complètement, ou quand il ne prend pas dautres formes (plus modernes mais non moins dégradantes), il est encore présent sous forme de monuments ou de lieux de mémoire. Au Maroc, la musique gnaouie a la même portée historique que le blues aux Etats-Unis : une musique créée par des esclaves et leurs descendants. Les racines de cette musique sont à retrouver dans les chants et les rythmes des pays africains dont ces esclaves étaient originaires. Selon les historiens, le mot même degnaoui dérive de guinéen, une région où les négriers arabes étaient très actifs. Grande puissance esclavagiste, selon lexpression de Malek Chebel, le Maroc contrôlait les voies caravanières venant dAfrique subsaharienne et remontant vers le nord. Le racisme qui touche les noirs dans des pays musulmans comme la Mauritanie est une séquelle béante dune longue histoire de lesclavage dans ces pays. Une histoire dont le principal enseignement semble être : tous les musulmans sont égaux, mais certains moins que les autres. |
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3 questions à Malek Chebel.
Lesclavage parti, la servitude est restée
Quelles ont été les conséquences de la révélation islamique sur lesclavage ?
LArabie ancienne était une société esclavagiste avec des strates sociale serviles. Lislam a été une révolution sociale contre la domination de laristocratie qoraïshite en sadressant aux pauvres et aux miséreux. Les premières générations de lislam ont saisi lintérêt daffranchir les esclaves, qui allaient fournir le noyau dune armée musulmane. Toutefois, cet affranchissement a été relatif et soumis à des conditions bien déterminées.
Comment expliquer que lesclavage sest tout de même répandu en terre dislam ?
Lislam sest imposé en grande partie par le biais des conquêtes. Larmée musulmane sest retrouvée avec des milliers de captifs (hommes, femmes et enfants) auxquels il a fallu trouver un statut. Ce fut celui desclave. Cest ainsi quon sest retrouvé devant un paradoxe entre ce que dit lislam et la pratique historique de lesclavage en terre dislam, entre la théorie et la réalité effective de la chose.
Lesclavage a-t-il complètement disparu des pays musulmans ?
En principe oui, sous leffet des lois qui ont aboli cette pratique à partir du 19ème siècle. Il ne faut pas oublier que la Tunisie a aboli lesclavage en 1840. Toutefois, jinsiste sur la distinction entre esclavage et mise en servitude. Lesclavage a disparu en tant que marché, mais la mise en servitude persiste encore dans ces pays sous différentes formes : la condition des domestiques, lexploitation des ouvriers étrangers, le racisme à légard des descendants desclaves
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Parution. Maîtres musulmans, esclaves chrétiens
Dans son livre Don Quichotte, Cervantès introduit le personnage dun captif espagnol échappé de sa geôle algérienne. Cest un élément autobiographique. En effet, de son retour en Espagne, lillustre écrivain est capturé par des corsaires musulmans et réduit en esclavage pendant cinq ans à Alger. Après plusieurs tentatives de fuite sans succès, Cervantès retrouve sa liberté grâce à largent versé par un ordre religieux, qui a pour vocation le rachat des captifs chrétiens. En sappuyant sur des documents historiques et sur des archives de cette période, Robert C. Davis fournit dans Esclaves chrétiens, maîtres musulmans (Editions Babel, 2007), une étude exhaustive sur lesclavage des Européens au Maghreb. Lhistorien américain revient sur la traite des blancs pratiquée en Méditerranée par des corsaires maghrébins, que lon nommait alors les Barbaresques. Cette pratique a duré trois siècles (du 16ème au 19ème siècle) et a réduit plus dun million dEuropéens en esclavage dans les villes dAlger, Tunis, Tripoli et Salé. Ces corsaires écumaient la Méditerranée et poussaient des pointes jusquaux côtes britanniques, à la recherche de nouveaux captifs. Toutefois, cet esclavagisme se distingue des autres formes de mise en servitude par sa dimension religieuse. Cest aussi une guerre menée contre les chrétiens. En plus des bénéfices réalisés grâce à cette traite, les corsaires maghrébins considéraient quil y avait une revanche à prendre sur ceux qui ont chassé les musulmans du paradis perdu dAl Andalous. |
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Extrait. Les eunuques du sultan
William Lemprière, médecin anglais reçu à la fin du 18ème siècle par le sultan Sidi Mohammed, roi du Maroc, décrit les eunuques en charge du harem du sultan.
Aussitôt que le prince eut décidé que jentrais dans le harem de ses femmes, il ordonna quon me conduisit avec mon interprète. Le chef des eunuques me reçut à la porte. Il est à observer que les eunuques chargés spécialement de la garde des femmes sont issus desclaves nègres. La voix des eunuques a un accent particulier, elle ressemble un peu à celle des jeunes gens qui sont encore dans ladolescence. Enfin, ces êtres mutilés offrent tout à la fois une image dégoûtante de faiblesse et de monstruosité. Lautorité quon leur donne sur un sexe quils tyrannisent leur fait prendre un air dimportance, ils sont plus fiers et plus insolents quon ne saurait limaginer. |
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Extrait. Un abolitionniste marocain
Ahmed Ibn Khalid Al-Nassiri, le grand historien marocain, né à Salé et mort en 1893, était un abolitionniste convaincu.
Je veux parler de cette plaie sociale quest lesclavage des nègres originaires du Soudan, quon a lhabitude damener chaque année de leur pays, en grand nombre, comme des troupeaux, pour les vendre à la criée comme des bêtes de somme. Sans honte, les gens ferment les yeux sur ce crime qui se commet au grand jour depuis une longue suite de générations, à tel point que la masse du peuple croit que lorigine légale de lesclavage consiste dans la noirceur du teint et la provenance du Soudan. En principe, tous les hommes sont, par nature, de condition libre et sont exempts par conséquent de toute cause dasservissement ; quiconque, donc, nie cette liberté individuelle, nie ce principe fondamental. |
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Extrait Jouir sans entraves
La Moudawana dIbn Al Qassim, texte de référence du rite malékite, contient des dispositions liées à la propriété sexuelle des esclaves :
- Les parties honteuses de lesclave femelle appartiennent de droit à son maître. Il en va ainsi de son ventre (ses enfants) et de son dos (force de travail).
- Lesclave ne peut épouser que deux femmes (contre quatre pour lhomme libre).
- Lesclave ne peut se marier sans laccord de son maître, mais ce dernier peut ly obliger.
- Une esclave ne peut être co-épouse avec une femme de condition libre.
- Le nombre de concubines que peut posséder un musulman nest pas limité (contrairement au nombre de femmes légitimes et de condition libre). |
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