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Débat. Islam, esclavage et servitude
N° 310
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TelQuel : Le Maroc tel qu'il est

Par Abdellah Tourabi

Débat. Islam, esclavage et servitude

Marché d’esclaves en afrique
(XIXème siècle).
(“L’ESCLAVAGE EN TERRE D'ISLAM”)

Dans“L’esclavage en terre d’Islam” (Editions Fayard, 2007), Malek Chebel revient sur un paradoxe : celui d’une religion prônant l’égalité entre les hommes, mais tolérant l’asservissement sur ses terres. À lire.


Selon un cliché bien ancré, l’esclavage est une affaire de blancs et de noirs, entre Occidentaux esclavagistes et Africains mis en servitude. L’esclavage se décline, selon cette perception, comme l’œuvre exclusive d’un occident négrier, se souciant plus de la productivité de ses usines et la fertilité de ses champs, que de la condition des millions d’êtres humains, réduits au statut d’outils de production.

Dans l’imaginaire collectif musulman, la figure de Bilal, esclave affranchi devenu premier muezzin de l’islam, domine la perception de l’esclavage musulman, et lui donne une image qui ne correspond pas à une réalité plus complexe. C’est à cette illusion que s’attaque Malek Chebel dans L’esclavage en terre d’Islam, en essayant de démontrer que “l’esclavage est en réalité la pratique la mieux partagée de la planète”. L’anthropologue algérien tente d’analyser cette pratique en compulsant des documents historiques, qui constituent de véritables codes noirs musulmans, mais aussi en partant sur les traces de cette pratique dans “un voyage aux pays des esclaves”.

Un paradoxe musulman
Révélé dans une terre où l’esclavage était considéré comme naturel, l’islam n’a pas aboli cette pratique, mais a essayé d’inciter ses fidèles à affranchir les esclaves, notamment les musulmans parmi eux. L’islam avait des allures de révolution sociale dans son aspect égalitariste, en soumettant tous les hommes à un seul maître, Dieu. Des esclaves en quête d’affranchissement ont été parmi les premiers convertis à l’islam et allaient former par la suite le noyau de la première armée musulmane. Toutefois, et comme le remarque Malek Chebel, le Coran n’était pas contraignant en matière d’abolition. Dans une démarche d’affranchissement progressif basée sur l’initiative individuelle, l’islam ne voulait pas susciter l’animosité des aristocrates arabes qui tiraient confort et profit de ce qu’on peut appeler la traite des hommes. La préférence allait ainsi aux méthodes douces, à l’instar du calife Abou Bakr, qui voulait donner l’exemple aux fortunés de Qoraïch en consacrant une partie de sa fortune personnelle à l’affranchissement des esclaves…

Toutefois, l’extension progressive de l’empire musulman, le besoin impérieux d’une main d’œuvre pour travailler dans les nouvelles terres annexées et l’abondance des prisonniers tombés en captivité après les conquêtes musulmanes, ont relégué les recommandations religieuses au second plan. “De dynastie en dynastie et de siècle en siècle, l’esclavage est devenu un fait musulman. Nulle part on ne trouve contre lui d’opposition ou de réprobation. Le nombre d’esclaves et la condition servile étaient profondément enracinés dans la société féodale et passaient pour un fait naturel”, résume Malek Chebel.

Progressivement l’idée d’affranchir un esclave en vue de gagner la bénédiction divine disparaissait, laissant la place au sentiment de puissance et de supériorité que procure la situation de maître. La production théologique allait suivre cette évolution, en fournissant des codes pour réglementer l’esclavage, quand il est devenu impossible de l’abolir. Dans la dernière partie de son livre, Malek Chebel présente trois textes, qu’il qualifie de “codes arabes de l’esclavage”, à l’instar du “code noir” du roi Louis XIV, qui réglait la vie des esclaves dans les colonies françaises. Dans ces textes, on prodigue des conseils sur l’achat des esclaves et leurs prix, comment éviter les tromperies sur “la marchandise”, on y précise les droits dont disposent les maîtres sur les esclaves, y compris les droits sexuels. Il a fallu attendre le 19ème siècle et l’influence d’une morale occidentale de naissance et universelle de portée, pour qu’apparaissent lentement des demandes et des politiques d’abolition dans les pays musulmans.

La galerie des esclaves
L’histoire de L’esclavage en terre d’islam révèle des pratiques différentes et des statuts d’esclaves aussi variés que les tâches auxquelles ils ont été assignés. Des figures et des destins différents déterminés par le sexe, la couleur de la peau ou le sexe de ces esclaves.

Dans cette histoire on peut trouver ainsi le ‘mamlouk’, esclave soldat qui peut atteindre le sommet du pouvoir grâce à ses talents militaires et à la puissance de sa corporation. Baybars, le sultan d’Egypte, incarne ce “rêve musulman”, où on commence esclave et on finit grand vainqueur des Croisés et des Mongols. On y croise aussi ‘l’eunuque’, esclave asexué dont la mutilation est le prix à payer pour s’introduire dans le sanctuaire du harem. Un espace où on trouve également l’esclave ‘concubine’, objet de fantasmes des peintres et voyageurs occidentaux, dont le charme et l’utérus sont les principaux atouts pour accéder au statut de sultane et mère de sultans. Mais il y a aussi la figure moins glamour des esclaves noirs des marais irakiens, qui ont déclenché au 9ème siècle la première révolution sociale de l’histoire de l’islam, faisant ainsi trembler Bagdad et les califes abbassides pendant 14 ans. Une révolution qui ressemble, comme deux chaînes de fer, à celle de Spartacus face au tout-puissant empire romain, mais qui demeure mal connue, en attendant un Stanley Kubrick pour la faire découvrir. Mais “le meilleur” esclave, si l’on croit Malek Chebel, demeure “celui qui est, à la base, un arabe sachant manier la langue du Coran, qui se convertit avec ferveur à la foi islamique et qui, de surcroît, montre de réelles dispositions à partager les valeurs du maître”. Pour les autres esclaves, qui n’étaient pas arabes ou musulmans, il fallait démontrer des qualités exceptionnelles, ou naître sous une bonne étoile, pour connaître un destin différent de leurs semblables.

Voyage au pays des asservis
Plusieurs siècles d’esclavage et des millions de personnes mises en servitude ont laissé des traces dans l’histoire et la culture des peuples musulmans. Elles sont encore visibles, d’autant que l’abolition de cette “pratique” dans certains pays musulmans est encore récente (exemple de la Mauritanie qui, même après avoir aboli l’esclavage en 1981, a dû faire voter une nouvelle loi en 2003 pour réprimer la traite des personnes). La langue, les hiérarchies sociales, la musique et la littérature dans ces pays comportent des réminiscences ou des séquelles encore vivaces de la servitude. Pour les besoins de son livre, Malek Chebel a voyagé dans plusieurs pays musulmans. Objectif : effectuer une sorte de “carottage” comme les géologues qui forent le sous-sol en quête de minerais ou de nappes de pétrole : “Une extraction de données historiques et sociologiques ayant vocation à parler”.

Du Maroc à l’Inde et de Bagdad à Tombouctou, quand l’esclavage ne disparaît pas complètement, ou quand il ne prend pas d’autres formes (plus modernes mais non moins dégradantes), il est encore présent sous forme de monuments ou de lieux de mémoire. Au Maroc, la musique gnaouie a la même portée historique que le blues aux Etats-Unis : une musique créée par des esclaves et leurs descendants. Les racines de cette musique sont à retrouver dans les chants et les rythmes des pays africains dont ces esclaves étaient originaires. Selon les historiens, le mot même de”gnaoui” dérive de “guinéen”, une région où les négriers arabes étaient très actifs. “Grande puissance esclavagiste”, selon l’expression de Malek Chebel, le Maroc contrôlait les voies caravanières venant d’Afrique subsaharienne et remontant vers le nord. Le racisme qui touche les noirs dans des pays musulmans comme la Mauritanie est une séquelle béante d’une longue histoire de l’esclavage dans ces pays. Une histoire dont le principal enseignement semble être : tous les musulmans sont égaux, mais certains moins que les autres.



3 questions à Malek Chebel.
“L’esclavage parti, la servitude est restée”

Quelles ont été les conséquences de la révélation islamique sur l’esclavage ?
L’Arabie ancienne était une société esclavagiste avec des strates sociale serviles. L’islam a été une révolution sociale contre la domination de l’aristocratie qoraïshite en s’adressant aux pauvres et aux miséreux. Les premières générations de l’islam ont saisi l’intérêt d’affranchir les esclaves, qui allaient fournir le noyau d’une armée musulmane. Toutefois, cet affranchissement a été relatif et soumis à des conditions bien déterminées.

Comment expliquer que l’esclavage s’est tout de même répandu en terre d’islam ?
L’islam s’est imposé en grande partie par le biais des conquêtes. L’armée musulmane s’est retrouvée avec des milliers de captifs (hommes, femmes et enfants) auxquels il a fallu trouver un statut. Ce fut celui d’esclave. C’est ainsi qu’on s’est retrouvé devant un paradoxe entre ce que dit l’islam et la pratique historique de l’esclavage en terre d’islam, entre la théorie et la réalité effective de la chose.

L’esclavage a-t-il complètement disparu des pays musulmans ?
En principe oui, sous l’effet des lois qui ont aboli cette pratique à partir du 19ème siècle. Il ne faut pas oublier que la Tunisie a aboli l’esclavage en 1840. Toutefois, j’insiste sur la distinction entre esclavage et mise en servitude. L’esclavage a disparu en tant que marché, mais la mise en servitude persiste encore dans ces pays sous différentes formes : la condition des domestiques, l’exploitation des ouvriers étrangers, le racisme à l’égard des descendants d’esclaves…



Parution. Maîtres musulmans, esclaves chrétiens

Dans son livre Don Quichotte, Cervantès introduit le personnage d’un captif espagnol échappé de sa geôle algérienne. C’est un élément autobiographique. En effet, de son retour en Espagne, l’illustre écrivain est capturé par des corsaires musulmans et réduit en esclavage pendant cinq ans à Alger. Après plusieurs tentatives de fuite sans succès, Cervantès retrouve sa liberté grâce à l’argent versé par un ordre religieux, qui a pour vocation le rachat des captifs chrétiens. En s’appuyant sur des documents historiques et sur des archives de cette période, Robert C. Davis fournit dans Esclaves chrétiens, maîtres musulmans (Editions Babel, 2007), une étude exhaustive sur l’esclavage des Européens au Maghreb. L’historien américain revient sur la traite des blancs pratiquée en Méditerranée par des corsaires maghrébins, que l’on nommait alors les Barbaresques. Cette pratique a duré trois siècles (du 16ème au 19ème siècle) et a réduit plus d’un million d’Européens en esclavage dans les villes d’Alger, Tunis, Tripoli et Salé. Ces corsaires écumaient la Méditerranée et poussaient des pointes jusqu’aux côtes britanniques, à la recherche de nouveaux captifs. Toutefois, cet esclavagisme se distingue des autres formes de mise en servitude par sa dimension religieuse. C’est aussi une guerre menée contre les chrétiens. En plus des bénéfices réalisés grâce à cette traite, les corsaires maghrébins considéraient qu’il y avait une revanche à prendre sur ceux qui ont chassé les musulmans du paradis perdu d’Al Andalous.



Extrait. Les eunuques du sultan

William Lemprière, médecin anglais reçu à la fin du 18ème siècle par le sultan Sidi Mohammed, roi du Maroc, décrit les eunuques en charge du harem du sultan.
“Aussitôt que le prince eut décidé que j’entrais dans le harem de ses femmes, il ordonna qu’on me conduisit avec mon interprète. Le chef des eunuques me reçut à la porte. Il est à observer que les eunuques chargés spécialement de la garde des femmes sont issus d’esclaves nègres. La voix des eunuques a un accent particulier, elle ressemble un peu à celle des jeunes gens qui sont encore dans l’adolescence. Enfin, ces êtres mutilés offrent tout à la fois une image dégoûtante de faiblesse et de monstruosité. L’autorité qu’on leur donne sur un sexe qu’ils tyrannisent leur fait prendre un air d’importance, ils sont plus fiers et plus insolents qu’on ne saurait l’imaginer.”



Extrait. Un abolitionniste marocain

Ahmed Ibn Khalid Al-Nassiri, le grand historien marocain, né à Salé et mort en 1893, était un abolitionniste convaincu.
“Je veux parler de cette plaie sociale qu’est l’esclavage des nègres originaires du Soudan, qu’on a l’habitude d’amener chaque année de leur pays, en grand nombre, comme des troupeaux, pour les vendre à la criée comme des bêtes de somme. Sans honte, les gens ferment les yeux sur ce crime qui se commet au grand jour depuis une longue suite de générations, à tel point que la masse du peuple croit que l’origine légale de l’esclavage consiste dans la noirceur du teint et la provenance du Soudan. En principe, tous les hommes sont, par nature, de condition libre et sont exempts par conséquent de toute cause d’asservissement ; quiconque, donc, nie cette liberté individuelle, nie ce principe fondamental”.



Extrait Jouir sans entraves

La Moudawana d’Ibn Al Qassim, texte de référence du rite malékite, contient des dispositions liées à la propriété sexuelle des esclaves :
- Les “parties honteuses” de l’esclave femelle appartiennent de droit à son maître. Il en va ainsi de son ventre (ses enfants) et de son dos (force de travail).
- L’esclave ne peut épouser que deux femmes (contre quatre pour l’homme libre).
- L’esclave ne peut se marier sans l’accord de son maître, mais ce dernier peut l’y obliger.
- Une esclave ne peut être co-épouse avec une femme de condition libre.
- Le nombre de concubines que peut posséder un musulman n’est pas limité (contrairement au nombre de femmes légitimes et de condition libre).

 
 
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