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N° 310
Webmaster
TelQuel : Le Maroc tel qu'il est

Par Cerise Maréchaud

Internet. Blogs à part

larbi.org
(C.M/TELQUEL)

La blogosphère marocaine a été sacrée la plus active du Maghreb. Peu inquiétée par la censure, elle profite de sa liberté sans vraiment se lâcher.


Si le monde s’est vu priver de la cérémonie des Golden Globes, le Maroc a eu droit à ses Golden Blogs. Hôtesses tirées à quatre épingles et stand up show désopilant, DJ branché et danseurs de Techtonik réincarnés en moulins à vent… l’équipe du premier Maroc Blog Awards (MBA), sponsorisé par Google, n’a pas lésiné sur les moyens pour faire de la finale, samedi 2 février au Théâtre Mohammed VI de Casa, un évènement hype. Politique, humour, musique, design, adolescent,
action solidaire… du 5 décembre au 23 janvier, des internautes ont voté pour élire les dix-sept champions de la blogosphère marocaine. Riche de 30 à 40 000 adresses pour 4 millions d’internautes – cinq fois plus qu’en Algérie, quand la Tunisie n’en compte qu’un millier - la “blogoma” est la plus agitée du Maghreb.

Comme un peu partout, la vague de ce “carnet de bord interactif” a grossi de manière exponentielle : au Maroc, en 2004, seule une dizaine de férus d’informatique se regardaient en chiens de faïence virtuels. Un an plus tard, 8000 blogueurs avaient chopé le virus, cinq fois plus aujourd’hui. La blogoma s’est clairement démocratisée, même si le blogueur reste surtout un jeune d’une vingtaine ou trentaine d’années, urbain, aisé et instruit. Le post a su convaincre les femmes, devenues actrices majoritaires de la blogoma. Idem pour les MRE, à l’exemple de Larbi, 32 ans, un Marocain de Paris, consultant auprès de banques, icône de la blogoma et grand vainqueur des MBA. Avec ses 481 billets fins et vulgarisés, près de 19 000 commentaires et 3 500 visites quotidiennes, larbi.org, sous couvert de “jeter une bouteille à la mer”, jette régulièrement des pavés dans la mare de l’actu nationale. Les blogueurs MRE sont “sous l’influence des démocraties dans lesquelles ils vivent, relève Citoyenhmida, ex-banquier rbati de 64 ans, reconverti dans le post. Vu de là-bas, El Himma passe souvent pour le nouvel Oufkir”.

À ce jour, pas de censure
“C’est le meilleur moyen de contourner la censure”, reconnaît le e-journaliste Tarik Essaâdi, auréolé en 2005 d’un prix Reporters sans frontières pour son ancien blog Aljinane. Les législatives y ont été passionnément commentées, “à un niveau supérieur à la campagne électorale”, estime Larbi. Peut-on pour autant y prendre les tabous par les cornes, notamment le trio sacré “Dieu, la patrie, le roi” ? “Les athées, les homosexuels ou ceux qui ont un regard très critique sur l’islam ont pu montrer qu’ils existent, relève Larbi. Bien que de nombreux blogueurs restent très rigoristes dans leurs écrits”. “On ne trouve pas de prises de position réellement avant-gardistes”, nuance Naïma. Quand on se lâche trash, c’est sous anonymat. La jeune fille derrière le blog Sexpopuli a 20 ans, elle est verseau, son ambition est “d’être au moins aussi détestée que Salman Rushdie”. Elle n’en dit pas plus sur elle. Côté couronne, ça tâtonne aussi. “Dénoncer la concentration des pouvoirs monarchiques ou évoquer une réforme constitutionnelle, sont désormais des acquis, même si ça reste minoritaire”, témoigne Citoyenhmida. Nuance : on ne critique pas le roi. Quant au dossier Sahara, silence radio ou presque. Trop compliqué, manque d’intérêt.

Tout microcosme qu’elle est, la blogoma semble reproduire un monde parallèle de la société marocaine scindée entre quelques “modernistes” et beaucoup de conservateurs. Sans s’y réduire, le contraste est d’autant plus saisissant entre blogs francophones et arabophones. Ceux-ci, moins nombreux selon Tarik Essaâdi, sont souvent “hébergés par deux plateformes égyptiennes, jerran.com et maktoobblog.com, en voisinage avec des blogs du Moyen-Orient”, donc beaucoup plus portés sur l’actu et les préoccupations du monde arabe. En forçant un peu le trait, les francophones s’émeuvent des procès contre la presse indépendante et de l’affaire Ksar el Kébir ; les arabophones s’insurgent contre le conflit israélo-palestinien et la guerre en Irak. À chacun ses débordements : photos et vidéos de lycéennes nues balancées sur des skyblogs d’adolescents, ou fatwas haineuses relayées par des blogs intégristes.

Impact mitigé
L’effervescence blogosphérique a-t-elle un écho dans la “vraie vie” ? “Il y a quelques années, seules la presse majoritairement officielle et la télé publique contribuaient à faire l’opinion”, estime Larbi, concédant que la presse indépendante a, depuis, “déminé le terrain”. “Certains blogs la compensent en faisant du journalisme citoyen. Un effondrement d’immeuble à Kénitra, un drame sanitaire dans la montagne”, et la blogoma s’en fait l’écho. Un haut responsable de la Poste et des Télécommunications avait été limogé suite à la publication d’un post de Rachid Jankari, un des pionniers de la blogoma, sur les frais faramineux d’un voyage professionnel en Nouvelle-Zélande (à son tour, le blogueur avait cependant dû quitter son poste à Casanet, filiale de Maroc Telecom). A noter également la forte mobilisation de la blogoma pour dénoncer la censure de Youtube par le Pouvoir en mai dernier, et médiatiser les vidéos du “commando” anti-corruption de Targuist.

Vous avez dit contre-pouvoir ? Loin de là, déplorent les blogueurs, qui se savent ignorés des décideurs, tout en reconnaissant un nécessaire mûrissement de la blogoma. “On y réagit plus qu’on y réfléchit”, constate Citoyenhmida. “C’est avant tout un espace de divertissement et de défoulement. La blogoma se porte bien en nombre, mais souffre d’une crise d’identité. On ne sait pas bien ce qu’on veut”, poursuit Tarik Essaâdi, qui aspire à plus d’engagement de la part des blogueurs du Maroc, finalement plus mous qu’en Tunisie, Algérie, Egypte ou Iran, où la répression est pourtant plus sévère. “Un jeune Iranien, fraîchement rentré d’études au Canada, a traduit en persan le code de création des blogs. Même apolitiques, de nombreux blogs témoignent bien des mutations de l’Iran d’aujourd’hui, ne serait-ce qu’en photos”.

Mais il y a plusieurs façons de bloguer citoyen. À 25 ans, Younès Qassimi, co-organisateur gadiri de MBA ainsi que du Blogotour (tournée de sensibilisation dans les grandes villes du Maroc) veut croire que le bloguing, via la réactivité et la mise en réseau, peut être un “facteur de développement” : “Les entreprises qui se créent sur le Web peuvent plus facilement trouver des financements et contourner les blocages administratifs”. La blogoma se veut aussi révélatrice de talents, compensant les carences démocratiques du système éducatif marocain. Son coéquipier blogueur Oussama Benjelloun, alias “Hamida Mentoufa”, s’est ainsi fait une place de chroniqueur et journaliste dans les colonnes de CasaMaVille, Madinati ou ComNews. “Un état d’esprit ne dépend pas forcément d’une école privée chère ou d’une fac de renom”, poursuit Younès Qassimi, comptant fort sur le fait que “les recruteurs étrangers, aujourd’hui, tapent d’abord ton nom sur Google”.



Maroc Blog Awards 2008. Billets gagnants

Derrière le leader Larbi, un bataillon de blogs se sont vu décerner une statuette de bois de thuya en forme de flux RSS. Echantillon : jeune femme déjantée et nymphomane, étendard d’un “intellectualisme en string converse”, Hamidamentoufa décroche la palme du blog humoristique. Benjamin de la blogoma, Adam Bouhadma, alias Adamito, lycéen gadiri de 17 ans, est sacré meilleur blog adolescent pour ses posts philosophes ou pragmatiques dans lesquels, dernière dissert’ à l’appui, il déboute la notion de “mektoub” et revendique des cours d’éducation sexuelle. Avenant et documenté, le meilleur blog artistique Cinemasfi vous dit tout du cinéma marocain, avec teasers exclusifs de la série Al Kadia de son chouchou natif Noureddine Lakhmari et vidéos des leçons de cinéma de Martin Scorsese en prime. Vidéos à volonté également sur SelwaneTV, primé meilleur blog Podcast pour ses reportages citoyens sur Salé. MoTic, meilleur blog NT, se fait l’écho apprécié des nouvelles technologies. Et le mélomane bilingue Bluesman honore la bonne musique, d’Otis Redding ou des Beatles, avec quelques images d’anthologie.

 
 
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