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N° 310
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TelQuel : Le Maroc tel qu'il est

Par Réda Allali

Augmenter le salaire de ZB reviendrait à mettre en péril l’avenir de la banque.

Nom : Boualem
Prénom : Zakaria
Né en 1976 à Guercif
Signe particulier : Marocain à tendance paranoïaque



Zakaria Boualem est informaticien dans une banque importante de la place, selon la formule consacrée et ridicule. À ce titre, il perçoit des émoluments mensuels à hauteur de 8500 dirhams par mois. Il n’est pas le plus à plaindre. Les caissiers de la même banque touchent, de leur côté, un peu plus de 3000 dirhams par mois. On leur demande en échange de parler français et arabe, d’anticiper les besoins de la clientèle en proposant des services, de mettre des cravates, de palper de l’argent toute la journée sans jamais se tromper de poche. C’est une excellente affaire, pour la banque bien entendu. Lorsque Zakaria Boualem demande une augmentation, on lui démontre par A plus B que cette étrange idée, si elle venait à se concrétiser, mettrait aussitôt l’avenir de la banque en péril. ça tombe bien, la demande ne se concrétise pas et la banque continue à tirer l’économie marocaine vers le haut, n’écoutant que son patriotisme et non les gémissements incongrus du Boualem. Lorsque Zakaria Boualem souhaite se faire rembourser une note de frais, il doit faire face à une procédure redoutable, pleine de signatures et de contre-signatures, avec des délais d’exécution qui laisseraient perplexe le plus retors des supercaïds. Lorsqu’on l’envoie en déplacement, on lui accorde une indemnité qui est calculée de telle sorte à ce qu’elle lui permette uniquement de se maintenir en vie. Il passe ainsi plus de temps à chercher l’hôtel le moins cher de la ville qu’à faire son boulot, mais là n’est pas la question. De temps en temps, on cherche à le motiver, et on dépense des millions en campagnes de communication ineptes,
basée sur des concepts aussi creux que celui de “faire corps pour servir le client”. On affiche partout des panneaux du style : “Les hommes et les femmes de la banque marocaine… profession : bâtisseur de rêves…”, et on change de logo dans la foulée, grâce à une boîte de com qui, par un heureux hasard, se trouve être la propriété du cousin d’un des responsables de la banque. Et voilà que Zakaria Boualem apprend, en lisant son journal, qu’un trader de la maison-mère française a dilapidé 5 milliards d’euros en placements peu judicieux. C’est en soi une information formidable. Avec cette somme, on aurait pu tourner avec tous les Marocains, à hauteur de 1666 dirhams chacun, on aurait pu du coup mettre en place une nouvelle campagne de com du style : “La banque générale offre un mouton a chaque Marocain”, ce qui aurait eu de la gueule, avouons-le. On aurait pu aussi distribuer cette somme aux 3000 employés marocains de la filiale, ça leur aurait fait 16 millions de dirhams chacun. Ils auraient pu acheter une ville en se regroupant. Passé la surprise devant ce chiffre colossal, Zakaria Boualem se met à ricaner. On passe beaucoup de temps à nous expliquer que le capitalisme détruit l’individu et voilà que c’est exactement le contraire qui vient de se produire. Zakaria Boualem n’est pas un philosophe, mais il sent bien qu’il y a là matière à réfléchir devant la multiplication des contrôles qui ne contrôlent rien si ce n’est lui, Zakaria Boualem himself.

Et puis, il y a la réaction du PDG de la banque, qui est venu expliquer que ça ne faisait rien, que ma kayn bass, et merci de se remettre au travail rapidement sinon on risque de rajouter 12 dirhams de perte à cause du bavardage et ça, c’est bien sûr un vrai problème. Au concours de jebha, qui récompense chaque année l’homme qui ose affirmer une stupidité sans trembler devant son propre ridicule, il concurrence désormais notre Premier ministre, qui était venu nous expliquer qu’il ne parlait pas darija chez lui mais bien l’arabe classique. Que Dieu lui vienne en aide quand même. L’empereur de la banque française a évidemment adopté cette attitude pour rassurer les actionnaires, au mépris des employés. Les actionnaires sont plus importants que les employés, c’est bien là la définition du capitalisme selon Karl Marx, elle est toujours d’actualité.

 
 
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