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Spectacle. La parade populaire
N° 311
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TelQuel : Le Maroc tel qu'il est

Par Séverine Sannom

Spectacle. La parade populaire

L’équipe de "Théâtre nomade"
au grand complet.
(DR)

“Porter l’art dans les quartiers défavorisés”. C’est le credo de “Théâtre nomade”, association rassemblant de jeunes artistes d’horizons divers. Récit d’une représentation pas comme les autres, dans un quartier populaire de Salé.


Salé, samedi 26 janvier. Il est midi. Huit jeunes personnes quittent les locaux de l’Association Bouregreg, pour s’engouffrer dans un minibus flambant neuf. Il s’agit des membres de l’association “Théâtre nomade”, qui sortent d’une dernière répétition et qui s’apprêtent à rallier le lieu de leur prochaine représentation. Direction Hay El Amal
Mabrouka, dans le sixième arrondissement de Laâyayda, un quartier populaire de Salé. C’est là que la troupe donne une parade aussi originale que multidisciplinaire, mêlant musique, danse, théâtre et acrobaties. Leitmotiv : “Promouvoir l’art de la rue dans les milieux défavorisés et précisément dans tous les quartiers de Salé, par des actions artistiques qui favorisent l’échange”, souffle Mohamed El Assouni, fondateur de la troupe, qui poursuit : “Il s’agit de redonner du sens à l’espace public, en faire un lieu de vie, de partage et de parole collective, même le temps d’une parade”.

Un credo qui s’illustre déjà dans le recrutement des membres de la troupe, âgés de 18 à 24 ans et tous issus du même milieu que leur public. Dans le minibus - “prêté pour la journée par des connaissances”, précise El Assouni – l’ambiance est déjà à la fête. Jawad, la vingtaine, casquette vissée sur la tête, éxecute quelques mouvements de smurf, vite imité par son acolyte Bouziga, les yeux enfoncés sous un bonnet. Khalid, en panoplie de rappeur américain (jogging ample, cheveux en tresses plaquées), “pose ses lyrics” en anglais, les accompagnant de rythmiques de beat box humaine. Quant à la jeune Amina, aspirante danseuse de 18 ans, elle sacrifie à quelques exercices d’assouplissement, tout en réajustant de temps à autre son serre-tête rose fluo… Et si la joyeuse compagnie est autant agitée, c’est aussi parce qu’une caméra d’Al Aoula s’est déplacée pour immortaliser ses premières minutes de gloire. Une véritable petite consécration.

Une parade pour tous
Terminus. Le véhicule s’arrête aux abords d’une maison abandonnée. Mohamed El Assouni est le premier à en sortir. Il s’emploie aussitôt à tendre une corde, délimitant l’espace qui fera office de loges pour ses apprentis artistes. Mais déjà, des enfants accourent, yeux ébahis et sourires aux lèvres. Une femme s’avance timidement vers Al Assouni : “Vous allez faire un spectacle pour les enfants ?”. “Non, c’est un spectacle pour vous tous”, répond l’intéressé. Une heure plus tard, la rue est prise d’assaut par deux marionnettes géantes, d’au moins trois mètres de haut. Commandées par Jawad et Si Mohamed, les deux personnages font revivre la légende de Mimouna et de son mari, qui accompagnent leurs enfants à l’école. Zahra, qui rêve de brûler les planches, et Soumia, l’épouse de Mohamed El Assouni, méconnaissables sous des masques bleus, dansent et entraînent dans leur sillage une petite fille qu’elles font virevolter sur elle-même. Surgis de nulle part, quatre gnaouas font rouler leurs tambours et qraqebs, mais leur musique est largement couverte par les hurlements des enfants. Et tandis que Mohamed El Assouni, affublé d’un immense chapeau rouge et vert, donne des coups de sifflet en rythme, Houssam et Bouziga, grimés en mimes, multiplient acrobaties et sauts périlleux à quelques mètres d’une foule médusée. Mohcine et Amina apportent une touche de couleurs à la parade en faisant balancer, de droite à gauche, des drapeaux verts et violets. “On veut que la parade ait un côté esthétique. C’est pour ça que nous passons beaucoup de temps à nous habiller et à nous maquiller”, précise Mohamed El Assouni. Le costume de Khalid en est une parfaite illustration : une robe ample et bariolée, similaire à celle d’un derviche tourneur, et qui suit les rondades du “breaker” de la troupe, dessinant dans les airs des rayons de couleur. C’est dans la rue que Mohamed El Assouni a découvert cet autodidacte, véritable surdoué de la danse. “Quand on a vu Khalid danser dans la rue, on lui a immédiatement demandé de venir travailler avec nous. Il a vraiment du talent et il ira loin”, affirme-t-il.

La culture, dehors…
Parmi la foule, un homme d’une cinquantaine d’années, le cheveu grisonnant, a suivi le cortège du début jusqu’à la fin. C’est Wolfgang Meissner, le directeur du Goethe Institut de Rabat, partenaire de ces “actions culturelles itinérantes”. L’organisme culturel allemand apporte un soutien logistique à l’association Théâtre nomade, en prêtant des locaux à Mohamed El Assouni et à sa femme, pour leurs recherches de mise en scène. “La vraie politique culturelle doit prendre place en dehors des instituts, pour que la population oubliée ne le soit plus”, appuie-t-il.

Après un dernier tableau, où quatre artistes, revêtus de masques bleus, font rouler une voiture sur une balançoire improvisée, la parade touche à son terme. Le public applaudit chaleureusement ce bouquet final, mais ne déserte pas le terrain pour autant : jeunes et moins jeunes restent agglutinés autour de leurs idoles d’un jour, les observant démonter leur matériel et démembrer leurs marionnettes géantes. Les artistes remontent enfin dans leur minibus, qui repart escorté par une ribambelle d’enfants. De part et d’autre des vitres, artistes et public s’échangent sourires et signes de la main. Jusqu’à la prochaine parade…



Rétro. Le Théâtre qui bouge

L’association “Théâtre nomade” a été créée en 2006 par Mohamed El Assouni et sa femme Soumia El Boukhari. Après avoir côtoyé le public européen au sein de la compagnie allemande “Ton und Kirshen” (littéralement “Musique et cerises”), les deux comédiens voulaient renouer avec leur terre natale. Et ils ont une idée bien précise derrière la tête : emmener l’art dans les quartiers défavorisés. Après une pièce de théâtre pour enfants, “Les enfants bleus”, jouée dans des hôpitaux du royaume, le couple ébauche l’idée d’une parade artistique : “Nous voulions faire renaître un art qui n’existe plus au Maroc. Le genre était évident, car les Marocains sont plus participatifs par nature”, précise El Assouni. Le scénario de base est déjà prêt : des enfants qui jouent, affublés de masques bleus. Il s’enrichit progressivement de nouveaux personnages (le père, la mère, des acrobates…) et de nouvelles scènes. Aujourd’hui, le principe est rodé : une ou deux fois par mois, un spectacle se tient dans un quartier populaire de Salé. La notoriété de la manifestation est même arrivée jusqu’au services du ministère de la Culture, qui ont invité le Théâtre nomade à faire l’ouverture du dernier Salon international de l’édition et du livre (SIEL), première rencontre de la troupe avec le public casaoui. Il y en aura certainement d’autres.

 
 
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