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Par Souleïman Bencheikh
Moudawana. Quatre ans pour rien ?
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Les tribunaux de la famille ont fort
à faire : les divorces par voie
judiciaire ont bondi
de 44% en 2007 !
(TNIOUNI / NICHANE)
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Entré en application en février 2004, le nouveau Code de la famille souffle sa quatrième bougie. Loccasion de revenir sur le bilan de cette réforme emblématique.
En ce lundi 11 février, lagitation est palpable aux alentours de lInstitut supérieur de la magistrature à Rabat. Le petit monde des juristes sest donné rendez-vous pour fêter le quatrième anniversaire du nouveau Code de la famille. Outre les officiels, les ONG féministes et les associations de droits de lhomme sont bien sûr présentes et en nombre. Le combat nest pas terminé, cest pour ça quon est là, |
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explique une étudiante à lentrée du bâtiment. Si la réforme du Code de la famille est généralement considérée comme une avancée importante, les défenseurs des droits des femmes nentendent pas rester muets sur ce quils pointent comme insuffisances. Mais pour lheure, dans lamphithéâtre où crépitent les flashes des photographes, la parole est à Abdelouahed Radi. Pendant vingt minutes, le ministre de la Justice se prête au prévisible exercice dautosatisfaction. Pourtant, le ton ny est pas, et le cur non plus : la parole est lente, le discours emprunté. En guise de conclusion : Ce bilan prouve de manière palpable les grands efforts consentis au niveau de la justice de la famille et de la part de lensemble des intervenants dans ce domaine. En résumé, beaucoup de chiffres (voir encadré), mais déjà un doute bien palpable : la nouvelle Moudawana répond-elle vraiment à tous les espoirs quelle a suscités ?
Polygamie impossible, pas interdite
Car les attentes étaient grandes : le nouveau Code de la famille est, avec le chantier des années de plomb, la réforme-phare du règne de Mohammed VI. Cité en exemple dans le monde occidental et même chez certains de nos voisins arabes, il fait lobjet dun consensus très net au sein de la classe politique marocaine. La méthode elle-même a fait des émules. Dans le cadre du dossier des MRE, par exemple, et après les difficultés rencontrées par la formation de leur Conseil représentatif, nombreux étaient ceux qui réclamaient de Mohammed VI la même implication que dans la question de la Moudawana.
En effet, après léchec du ministre PPS Saïd Saâdi, en 2001, cest finalement grâce à limpulsion du roi et à la commission quil a formée que le texte de 1957 a pu être réformé. En 2004, le nouveau Code de la famille entrait en application, après avoir engrangé toutes sortes de ralliements. Même les islamistes les plus hostiles à la réforme ont finalement rejoint la bannière royale. Il faut dire que le contexte sy prêtait : en pleine tourmente des attentats du 16 mai 2003, ils navaient dautre choix que de faire profil bas, tant se posait la question de leur responsabilité morale.
Le Maroc héritait ainsi dun Code de la famille modernisé. Et les apports du texte sont loin dêtre négligeables : sans être interdite, la polygamie est rendue pratiquement impossible dans les faits, la cellule familiale est placée sous la responsabilité conjointe des deux époux et non plus du seul mari. Quant à la répudiation, elle ne disparaît certes pas de la terminologie juridique, mais elle se fait désormais sous contrôle judiciaire et non plus par simple validation des adouls. Autre innovation, la répartition des biens acquis pendant le mariage : jusque-là, en cas de divorce, lépouse ne pouvait rien revendiquer si elle navait pas de titre de propriété
Un grand bémol cependant : entre hommes et femmes, lhéritage reste toujours inéquitable. Mais ce sont sans doute les limites quil sest fixées qui ont valu au texte du Code de la famille son côté fédérateur. Lingénieuse politique des petits pas a payé, même si les vrais sujets de dissension (héritage et suppression totale de la polygamie) nont pas été traités de front, le roi expliquant quil ne pouvait autoriser ce quinterdit lislam, ni prohiber ce quil permet.
Demain, la (vraie) révolution des mentalités ?
Cest bien connu, toute réforme repose aussi sur le facteur humain. La Moudawana néchappe pas à la règle. Et cest justement là que le bât blesse. En première ligne au moment de lapplication du nouveau Code de la famille, les magistrats ont eu à faire jurisprudence, mais pas toujours dans lesprit de la réforme. Ainsi, alors que le texte a fixé à 18 ans lâge légal du mariage, en 2007, les juges de la famille ont accepté plus de 85% des demandes de mariage précoce. Si, à 14 ans, une jeune fille est en bonne santé, forte et corpulente, pourquoi ne se marierait-elle pas ?, explique ainsi un magistrat, ajoutant même que du temps de nos parents, les femmes se mariaient à un âge beaucoup plus précoce encore. De fait, à lépreuve du terrain, la réforme de la Moudawana bute sur un personnel formé à lancienne école. Le droit de la famille relevant essentiellement du droit musulman et non pas du droit positif occidental, les juges et les adouls chargés de son application ont des profils plutôt traditionnels, et sont par conséquent plus enclins à perpétuer les anciens systèmes de valeurs. Car cest bien de valeurs et de codes sociaux quil sagit. Yasmina, une jeune femme qui sest mariée en 2007, confie ainsi : Ladoul me regardait vraiment de travers quand jai réclamé le partage des biens en cas de divorce. Révélateur. Et dajouter : Ce qui comptait pour moi, ce nest pas mon confort personnel. Mais à partir du moment où jai un enfant de mon mari, il faut quil puisse garder le même niveau de vie si nous divorçons. Comme pour lui répondre, un adoul nous explique : Je nai jamais rencontré de cas où une femme demande détablir un acte de déclaration des biens. Cest jugé indécent et parfois gênant pour lépouse. Voilà qui est dit !
En fait, la difficile adaptation à la modernité ne frappe pas que le corps judiciaire. Autre témoignage de la laborieuse révolution des mentalités, Abdellah, agriculteur dans larrière-pays de Rabat, nous explique sans ciller : Les filles doivent faire des études comme les garçons mais, si un mari se présente, hors de question de le mettre à la porte. La logique est certes implacable et correspond encore à une certaine réalité socioculturelle. Cest pourtant cette logique que voulait ébranler la nouvelle Moudawana. En cela, le texte approuvé par Mohammed VI en 2003 était presque révolutionnaire, tout en restant profondément ancré dans la tradition. Dune manière générale, la référence au statut de Commandeur des croyants a toujours impliqué un certain conservatisme. Hassan II navait jamais utilisé ce statut pour changer les choses, mais plutôt pour les conserver. Avec la réforme de la Moudawana, cétait la première fois quon utilisait ce statut avec un souci de modernisation, analyse le politologue Mohamed Tozy. Et dajouter : Le roi a mis en marche une réforme avec une assez forte prise de risque. Mohammed VI doit maintenant engranger les fruits de cette réforme et ce bilan devait en être loccasion. Mais au final, pour les congratulations, il faudra attendre. Les chiffres présentés par le ministère de la Justice sont plutôt à double tranchant : ni alarmants, ni franchement encourageants. À cheval entre tradition et modernité, la jurisprudence appliquée au Code de la famille est encore loin dêtre une référence avant-gardiste. |
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Chiffres. Mariages et divorces en hausse
Pour les quatre ans dapplication du nouveau Code de la famille, le ministère de la Justice a communiqué les chiffres dun premier bilan presque exhaustif. Quen retenir ?
Dabord, près de 300 000 mariages ont été célébrés en 2007, soit une hausse de 9% par rapport à 2006, loin de la baisse de 10% constatée en 2004 durant la première année dapplication. Le recul de la polygamie est un motif de satisfaction : ce type de mariage na constitué que 0,3% du total. Par contre, le mariage de mineurs représente encore 10% du nombre total des unions !
Côté divorces, les femmes sont deux fois plus demandeuses (plus de 26 000 contre un peu plus de 14 000 pour les hommes). Le chiffre témoigne de lémancipation croissante de la gent féminine. Quant au nombre total des divorces, il a augmenté de 14% entre 2006 et 2007. Les divorces judiciaires (où aucune solution à lamiable na été trouvée, à ne pas confondre avec les divorces sous contrôle judiciaire) connaissent un bond de 44% en un an, alors que les divorces à lamiable baissent légèrement. |
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