Moudawana. Quatre ans pour rien ?
Politique. Ex-ministres, que sont-ils devenus ?
Affaire. Le prince de Facebook...
Étude. On châtie bien les gosses !
Société. Chouette, ma "bonne" parle anglais !
Turquie. La polémique du voile
Aziz Akhannouch. Ministre à gros portefeuille
Livre. Dans les allées du SIEL
Cinéma. Bladi, bladi !
Spectacle. La parade populaire
N° 311
Webmaster
TelQuel : Le Maroc tel qu'il est

Par Nadia Lamlili

Société. Chouette, ma “bonne” parle anglais !

Même (et surtout) à l’école,
les enfants sont tabassés, dans
le plus pur respect des châtiments
traditionnels.
(DR)

Les domestiques venues d’ailleurs sont à la mode dans les petits cercles de la bourgeoisie et (de plus en plus) dans une partie de la classe moyenne. Enquête sur une tendance aux allures de phénomène de société.


Elles s’appellent Betty, Madeleine, Fanny ou Gerry. Elles ont entre 25 et 40 ans et travaillent en tant que domestiques ou nourrices dans des familles marocaines. Ces nounous venus d’ailleurs sont aujourd’hui à la mode dans les milieux bourgeois qui les emploient, un “succès” qu’elles doivent, nous explique-t-on, “à leur discrétion et à leur sérieux dans la
gestion des affaires domestiques”. Depuis quelques années, un véritable marché s’est constitué autour de ces domestiques étrangères, particulièrement les Asiatiques et les Sénégalaises. Aucune donnée officielle ne mentionne leur nombre, ni leur mode de recrutement, qui passe de toute évidence par des canaux informels. Ce qui est certain, en revanche, c’est qu’elles sont de plus en plus nombreuses dans les ménages marocains.

Mieux qu’au Moyen-Orient
Ce sont les Marocaines anciennement installées dans les pays du Golfe qui ont initié, les premières, la vogue des employées de maison d’origine asiatique. Ces domestiques ont trouvé au Maroc une nouvelle destination de travail, rémunératrice et surtout humainement valorisante. Pour elles, l’employeur marocain se comporte bien mieux avec son personnel que ne le ferait un Saoudien ou un Jordanien. Une différence de traitement due certainement à la mentalité de la classe sociale où elles travaillent. Contrairement à leurs homologues dans les pays du Golfe, corvéables à merci, les employées de maison philippines au Maroc font généralement partie de tout un staff au service de la famille, et ont donc des tâches bien spécifiques. “Quand j’étais au Koweït, je m’occupais toute seule d’une grande maison. Mes employeurs me traitaient comme un animal. Je mangeais dans la cuisine et je restais enfermée quand ils voyageaient”, se rappelle Fanny, Philippine qui a dépassé la trentaine.

Sa compatriote Betty garde des souvenirs aussi douloureux de son passage en Jordanie. Employée depuis huit mois dans une riche famille casablancaise, elle espère désormais “sauver” sa jeune sœur, séquestrée à Amman. “Je veux bien la faire venir au Maroc, où elle pourra mieux vivre. Mais son patron lui a confisqué son passeport”, raconte-t-elle.

La pratique de rétention des passeports est aussi très courante au Maroc, “même s’il n’y a pas de volonté de nuisance derrière”, concède une employée de maison. “C’est le seul moyen de les retenir si jamais elles songent à partir sans nous en aviser”, renchérit une maîtresse de maison. Et pour cause : recrutées via le marché informel, la plupart des domestiques n’ont pas de contrat de travail en bonne et due forme, leur engagement avec leur employeur restant strictement oral. Du coup, en attendant l’établissement de leur carte de résidence, rien ne protège ce dernier au cas où certaines commettraient un délit ou rejoindraient les filières de la prostitution ou de l’immigration clandestine en partance vers l’Europe.

Mais globalement, ces employées à demeure se sentent mieux au Maroc, même s’il leur arrive, parfois, d’avoir de mauvaises surprises. “Mon premier employeur, un médecin connu à Rabat, me séquestrait et menaçait de me présenter à la police pour vol chaque fois que je demandais à partir”, raconte Betty. Finalement, au bout de plusieurs mois de calvaire, la jeune femme a pu rejoindre une autre famille à Casablanca, qui a dû verser 25 000 DH à l’ancien employeur pour la “libérer”. “C’était le montant qu’il avait déboursé à l’agence de recrutement jordanienne pour s’attacher mes services”, explique-t-elle. Parfois, les employées sont empêchées de quitter la maison pour de pures questions de sécurité, comme l’explique Madeleine, qui travaille chez une famille à Rabat : “Madame ne me laisse pas sortir parce que je n’ai pas encore de carte de résidence. Elle redoute un contrôle de police”.

Une petite communauté fermée
D’un niveau d’instruction moyen, et ayant appris leur métier de “nounou” sur le tas, ces domestiques sont payées en moyenne entre 150 et 200 dollars par mois. Elles bénéficient d’une journée libre par semaine (souvent le dimanche), ainsi qu’à des congés tous les deux ans, qu’elles mettent à profit pour rentrer au pays, généralement aux frais de l’employeur (un billet d’avion Casablanca-Manille coûte environ 10 000 DH).

Ces jeunes femmes forment aussi une véritable petite communauté, qui vit dans une grande discrétion. En plein centre de Casablanca, Fanny et Gerry ont loué un appartement avec trois compatriotes, qui travaillent comme cuisiniers dans des restaurants asiatiques. Tout ce beau monde cotise pour payer le loyer, qui s’élève à 3500 DH.

Cette petite communauté se retrouve régulièrement à la messe, dans une église située au Boulevard Abdelmoumen à Casablanca. Quant aux sorties, elles se résument au strict nécessaire, et toujours en groupe. Le contact avec la population locale reste très sommaire et empreint d’une certaine méfiance. “Dans la rue, nous ne nous sentons pas en sécurité. On nous harcèle, on nous prend pour des prostituées. La plupart nous confondent avec des Chinoises, juste parce que nous avons des yeux bridés”, témoigne Gerry, la quarantaine bien entamée. Le contact n’est pas plus facile avec leurs collègues marocaines, employées de maison. “Les domestiques marocaines n’ont pas toujours le sens des priorités. Elles peuvent laisser un bébé pleurer pour aller faire autre chose ou ne rien faire du tout. Et puis, je ne comprends toujours pas comment elles peuvent regarder la télé et écouter la radio à la fois”, s’exclame, avec un certain humour, cette Philippine qui a roulé sa bosse à Singapour avant d’atterrir au Maroc. C’est que malgré ses quatre années passées à Casablanca, Gerry n’arrive toujours pas à se faire à la “mentalité locale”.

Première qualité : le multilinguisme
Même si elles ont toutes appris à cuisiner marocain et à comprendre tant bien que mal la darija, ces gouvernantes n’arrivent pas encore à s’adapter aux habitudes culinaires. “La nounou de mes enfants a des habitudes différentes des nôtres. Elle ne mange que du riz, qu’elle mélange avec de la mortadelle frite et du ketchup. C’est son repas préféré”, raconte Salma, mère de deux fillettes, qui insiste cependant sur la compétence de sa nounou, surtout dans l’éducation des enfants. “Ce que j’aime chez elles, c’est leur discrétion et leur professionnalisme. Elles sont très attentionnées et très douces avec les enfants”, témoigne-t-elle. Rompus à la discipline, elles ont aussi l’avantage de maîtriser une langue étrangère : l’anglais. Et pour beaucoup de familles, faire baigner sa progéniture dans ce plurilinguisme dès la naissance est d’une grande richesse éducative.

Depuis quelque temps, les gouvernantes sénégalaises sont également très recherchées, pour les mêmes qualités de rigueur et de sérieux prêtées aux Philippines. Natifs du Sénégal ou y ayant étudié, beaucoup de Marocains n’hésitent pas à en revenir avec de jeunes “dadas”… comme le faisaient leurs aïeux autrefois. “Avec les enfants, elles sont à la fois tendres et strictes. En plus, on ne ressent pas vraiment un grand décalage culturel avec elles”, constate Zakia, très contente de sa nounou qu’elle paie 1700 DH par mois, sans compter les “extras” (habillement, argent de poche, voyages…).

Comme pour le reste du personnel de maison étranger, il est impossible de mesurer cet engouement pour les gouvernantes sénégalaises. Le seul indice est malheureusement l’augmentation des plaintes que reçoit l’Association des ressortissants sénégalais au Maroc. Contrairement à leurs collègues asiatiques, ces immigrées du sud sont relativement mal payées (à partir de 800 DH le mois). “Mais nous ne pouvons pas parler de discrimination ou d’exploitation spécifique à nos compatriotes. Parce que, au final, les bonnes marocaines ne sont pas mieux traitées”, tempère Abdou Diop, président de l’Association. Les dures règles du métier d’employée de maison ne font pas de différence entre les nationalités.



Recrutement. Une filière informelle

Le marché des employées de maison en provenance d’Asie prospère dans le flou total. Généralement, celles-ci atterrissent au Maroc via des agences de recrutement installées pour la plupart en Jordanie. Là-bas, les candidates subissent des tests médicaux et psychologiques pour attester de leur aptitude à travailler, mais ne signent aucun contrat pour autant. Par la suite, c’est l’employeur marocain qui se charge de les faire venir sur place… d’une manière tout aussi informelle. Salma, une mère de famille casablancaise, a dû verser 3000 dollars à l’agence de recrutement, y compris le prix du billet d’avion Amman - Casablanca. Sans mentionner le nécessaire pot-de-vin, véritable droit de passage payé à la douane philippine pour laisser sortir la future employée. “Une invitation touristique ne suffit pas. Il faut absolument avoir des connaissances à l’aéroport, que ce soit à Manille ou à Casablanca”, témoignent des maîtresses de maison contactées. Evidemment, la tour de vis sécuritaire autour de l’immigration clandestine a fortement compliqué la procédure. Faire entrer une nounou étrangère n’est pas une tâche aisée, même si, en principe, un certificat d’hébergement suffit pour accueillir légalement une ressortissante sénégalaise au Maroc. En revanche, en vertu de la loi, un employeur marocain ne peut recruter du personnel étranger que dans le cadre d’une société, et de surcroît moyennant certaines contraintes. Il doit en plus le déclarer à la CNSS et prouver que le poste proposé ne peut être occupé par un(e) Marocain(e). Mais il faut croire que toute loi est faite pour être transgressée…

 
 
TelQuel : Le Maroc tel qu'il est © 2008 TelQuel Magazine. Maroc. Tous droits résérvés