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Par Abdeslam Kadiri,
(avec agences)

Turquie. La polémique du voile

Très présent dans la rue turque,
le voile fera bientôt son entrée
dans les universités, où il était
jusqu’à présent interdit.
(AFP)

Le Parlement turc a voté l’amendement de deux articles de la Constitution, qui permettent désormais le port du voile dans l’enceinte universitaire. Une décision qui ravive les tensions entre les camps laïc et conservateur.


Il fallait s’y attendre. L’autorisation donnée par le Parlement turc samedi dernier, en deuxième lecture, au port du voile dans les universités, a relancé le désaccord entre les camps laïc et islamique. Le jour même, des dizaines de milliers de personnes (100 000 selon la police, 200 000 selon la télévision) se sont rassemblées à Ankara.
D’autres manifestations ont éclaté dans cinq autres villes du pays. “La Turquie est laïque et restera laïque”, a scandé la foule. “Nous défendons les valeurs de la république”, criaient d’autres participants.

La manifestation, qui a duré trois heures, s’est tenue à l’appel de plus de 70 syndicats et ONG, dont plusieurs associations féministes. Elle illustre les profondes divisions au sein de la société turque sur la question du voile. Or, pratiquement au même moment, le Parti de la justice et du développement au pouvoir (AKP, issu de la mouvance islamiste) et le Parti du mouvement nationaliste (MHT, opposition d’extrême droite) formaient une union sacrée, pour faire passer à une écrasante majorité parlementaire (411 pour, 103 contre) cet amendement très controversé. Le Président Abdullah Gül doit désormais y donner son aval.

Islamisation de la société ?
Le camp laïc, dans lequel figurent les kémalistes, les partis de gauche, les juges et les universitaires, s’oppose à cette réforme. Leur premier atout, c’est évidemment l’armée, très sourcilleuse sur la question de la laïcité. Pour l’élite laïque, les amendements apportés à la Constitution par les parlementaires sont pernicieux. Ainsi, la réforme porterait un coup sévère à la séparation entre la religion et l’Etat et accélérerait ce qu’elle qualifie “d’islamisation rampante de la société turque”. Les laïcs redoutent surtout que cette révision n’ouvre la voie au port du voile dans les administrations et l’enseignement secondaire, où il reste interdit, et renforce les pressions sur les femmes pour qu’elles portent le foulard.

Mais le camp conservateur ne l’entend pas de cette oreille. Depuis son arrivée au pouvoir en 2002, l’AKP n’a cessé d’appeler à la fin de l’interdiction du voile, estimant que cette mesure, imposée par un coup d’Etat militaire et basée sur une jurisprudence, porte atteinte à la liberté de conscience et au droit à l’éducation. Mieux encore : pour le parti islamiste, l’amendement va dans le sens du caractère séculier du régime, car il atténue les discriminations dont sont victimes les filles portant le voile. Du coup, le président et le Premier ministre justifient leur réforme au nom des libertés religieuses et individuelles, dans un pays qui frappe à la porte de l’Union Européenne. “Personne ne peut être privé de son droit à l’éducation supérieure”, dit l’article-clé de la réforme, allusion à peine voilée… aux jeunes filles portant ledit foulard. L’interdiction du voile dans les universités date des années 1980. Elle a été renforcée en 1997, lorsque les généraux turcs ont poussé à la démission un gouvernement qu’ils estimaient trop marqué par l’islam politique.

La fronde des universités
“Concrètement, des tensions sont à craindre en premier lieu dans les universités, affirme, dans une déclaration à l’AFP, l’intellectuel de gauche Ahmet Insel, économiste à l’université de Galatasaray. Des camps vont se constituer. Et certains recteurs vont monter la garde devant les portes de leurs établissements pour empêcher l’entrée des étudiantes voilées”. Des dirigeants d’université ont en effet déjà averti, dans une mise en garde collective, que la légalisation du foulard pouvait entraîner des affrontements sur les campus et le boycott des cours par certains enseignants. “Avec de tels changements dans la Constitution et la loi, la république de Turquie se dirigerait inévitablement vers un Etat religieux”, renchérit Mustapha Akaydin, président du Conseil des universités de Turquie.

Le dernier espoir du camp laïc est aujourd’hui placé dans la décision de la Cour constitutionnelle. Le principal parti d’opposition, le Parti républicain du peuple (CHP, social-démocrate), a promis de déposer un recours devant cette juridiction, arguant que la nouvelle législation enfreignait le principe de laïcité.

Pour calmer le jeu, le Premier ministre, Recep Tayyip Erdogan, a souligné à plusieurs reprises que la levée de l’interdiction serait “limitée aux universités (…) et qu’il s’agit seulement de mettre fin à une situation injuste dont souffrent les étudiantes”. “Nous n’avons pas l’intention d’étendre cette mesure à d’autres domaines”, s’est-il voulu rassurant. Le même Erdogan a aussi déclaré à maintes reprises que son gouvernement n’envisageait pas “pour l’instant” de lever l’interdiction du port du voile dans les administrations publiques.

Pour autant, l’autorisation du voile dans les universités ne satisfait pas le camp islamiste puisque certains ont critiqué une réforme hâtive, tandis que les plus orthodoxes regrettaient que le seul voile autorisé soit le foulard traditionnel, noué sous le menton.



Laïcité. Atatürk, l’initiateur

En Turquie, l’évolution du statut de la femme est l’oeuvre de Mustapha Kemal, qui avait, dès 1930, prononcé “le discours sur la loi d’émancipation des femmes”, dans lequel il proclamait “qu’une nation avide de progrès ne peut ignorer la moitié de son peuple”. Le mouvement a été amorcé dans les années 20, avec un nouveau Code civil, qui reconnaissait l’égalité des sexes dans tous les domaines : divorce, héritage et autorité parentale. Le mariage civil devient obligatoire et le divorce est institué, alors que la répudiation et la polygamie sont strictement interdites.
Le régime de Mustapha Kemal s’était ouvertement opposé au port du voile (mais accepté le foulard qui ne couvre pas le visage), dont il a fait un symbole de l’oppression de la femme par la religion. Résultat : le voile disparaît totalement dans les grandes villes, et sa présence diminue fortement dans les campagnes.
Mais depuis quelques années, la question de la laïcité (et notamment celle du port du voile) est devenue un élément central dans la vie politique turque. Quatre pôles s’affontent autour de cette question : les kémalistes (partis de gauche, universitaires, armée…), les partis de droite (conservateurs classiques), le pôle fondamentaliste (réseaux de prédicateurs des Tarikât sunnites) et le mouvement politique islamiste.

 
 
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