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N° 312
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TelQuel : Le Maroc tel qu'il est

Par Youssef Aït Akdim
et Fahd Iraqi

Enquête.
Politique et Terrorisme. Les liaisons dangereuses


Chakib Benmoussa, ministre
de l’Intérieur, entouré de Housni
Benslimane, commandant de la
Gendarmerie royale, et Charki Drais,
Directeur de la DGSN, lors
de la conférence de presse donnée
le 20 février.
(TNIOUNI / NICHANE)

En deux jours…
• Un arsenal de guerre saisi
• Un parti politique dissous
• Trois leaders islamistes arrêtés
• Un réseau terroriste démantelé
• Un circuit de blanchiment reconstitué
• Une opinion publique choquée



Gare de Rabat-Agdal dans l'après-midi du lundi 18 février. Mustapha Moâtassim, secrétaire général du parti islamiste Al Badil Al Hadari,
accompagne tranquillement sa fille quand il est accosté par des policiers en civil, qui lui demandent de les suivre. Moâtassim n'est pas surpris. Depuis quelques jours, le leader politique se sent filé par les forces de l'ordre. Il met cela sur le compte de sa dernière “production”, un écrit intitulé “A qui de droit” où il se fend d'une analyse critique de la situation politique au lendemain des législatives 2007. Un dirigeant d'Al Badil Al Hadari confirme la présence sécuritaire autour du leader du parti. “Pendant le conseil national, organisé le week-end précédent, un policier est venu me poser des questions sur le frère Mustapha, sans que cela éveille mes soupçons”, confie-t-il. Le matin même du lundi, Moâtassim a appris par l'intermédiaire d'une journaliste qu'il est interdit de quitter le territoire. Depuis, il s'attend à tout moment à être appréhendé. L'arrestation se fait sans heurts. Les policiers le conduisent directement à son domicile pour une perquisition méthodique qui aboutit à la saisie de livres et de son ordinateur.

Au même moment, Mohamed Merouani, numéro 1 d'un autre parti islamiste (non reconnu), Al Oumma, est intercepté à son retour de travail devant son domicile à Hay Ryad à Rabat. Le même scénario se déroule à Fès, où Mohamed El Amine Ragala, le porte-parole et numéro 2 d'Al Badil Al Hadari, est arrêté puis transféré à Casablanca, dans les locaux de la Brigade nationale de la police judiciaire (BNPJ), qui mène l'enquête.

En l'espace de quelques heures, trois leaders de partis islamistes se retrouvent derrière les verrous. Le microcosme politique bouillonne, s'agite, ne comprenant pas ce qui est en train d'arriver. Une dépêche de l'agence Maghreb Arabe Presse fournit les premiers éléments de réponse. Citant des sources policières, l'agence lie les trois arrestations au démantèlement d'un réseau terroriste. Un coup de massue pour les observateurs politiques. Jusque-là, ces “hizbicules” islamistes, prônant la non-violence, étaient considérés avec bienveillance, peut-être parce qu'ils semblaient offrir une synthèse séduisante et originale de la gauche et de l'islamisme

Stupeur et tremblements
Mercredi après-midi, la salle de réunion du ministère de l'Intérieur grouille de journalistes. Une dizaine de caméras sont braquées sur la tribune. Tous ont été avertis le matin même de ce briefing, prévu initialement pour la fin de la semaine. La veille encore, le porte-parole du gouvernement Khalid Naciri expliquait sur Al Aoula : “La situation est grave et il faut laisser du temps au gouvernement qui communiquera en temps voulu”.

Il faut dire qu'entre-temps, les évènements se sont accélérés. Après les arrestations du trio Moâtassim - Ragala - Merouani, deux autres hommes politiques s'ajoutent à la liste, dès le mardi matin. Il s'agit de Mohamed Najibi, enseignant, militant du PSU et de Alaa Badella Maa El Aïnin, membre du PJD, chargé de la commission Sahara du parti. Plus que ses responsabilités au sein de la formation d'El Othmani (il a été candidat aux législatives de septembre dernier), le lien avec les autres suspects est évident. Il était proche de Merouani au sein d'Al Oumma. Un autre visage connu est également appréhendé par la police : Abdellah Sriti, correspondant au Maroc de la chaîne Al Manar du Hezbollah libanais, et sympathisant d'Al Badil Al Hadari.

Les spécialistes de l'islam politique croient voir, en tout cela, la résurgence des démons (islamistes) du passé. Surtout qu'une partie des mis en cause a appartenu à la chabiba islamiya, y compris le chef présumé du réseau, Abdelkader Belliraj. “Ce qui réunit tous ces individus est leur appartenance à une organisation dénommée l'Option islamiste, ou Al Ihktiar Al Islami, avant 1996 (ndlr : cette année a connu un tournant dans les rapports entre les islamistes et le Pouvoir). Autrement dit, on leur reproche des faits et des activités liés à cette période, sans rapport avec les accusations actuelles”, spéculait Mustapha Ramid du PJD dans les colonnes du journal Attajdid.

Les propos tenus par le ministère de l'Intérieur lors du point de presse lui donneront quelque peu raison. Mais entre-temps, une autre nouvelle vient secouer les rédactions quelques heures avant la conférence de presse. Une dépêche de la MAP tombée à 11h34 annonce, laconiquement, la dissolution d'Al Badil Al Hadari, le parti dirigé par Mustapha Moâtassim et Mohamed El Amine Ragala. Un décret de Abbas El Fassi a mis fin à l'existence politique du jeune parti. Une demi-heure plus tard, une nouvelle dépêche de l'agence officielle apporte plus d'éclaircissements. Un réseau terroriste identifié par le nom de son chef, Belliraj, accusé de planifier des attentats sur le territoire du royaume, a été démantelé et des quantités importantes d'armes et de munitions ont été saisies (lire encadré page 38). La dépêche dresse la liste de 32 personnes arrêtées dans le cadre de cette enquête, avec des profils très hétérogènes : un gardien de voitures, deux pharmaciens, deux enseignants, des informaticiens ou des commerçants. Les stars demeurent, sans conteste, les trois dirigeants de partis islamistes.

L'Intérieur communique
Quand, à 17h15, le ministre Chakib Benmoussa se retrouve face aux journalistes, l'affaire a pris de l'ampleur. Chakib Benmoussa, souriant, entre dans la salle de conférences en compagnie de Charki Draiss, directeur de la DGSN, et Mohieddine Amzazi, gouverneur chargé des Affaires générales et, surtout, le général Housni Benslimane… L'heure est grave. Le patron de la Gendarmerie royale ne laisse rien paraître, le visage fermé, le regard aussi perçant que glacial. Il ne desserre pas les lèvres tout le long de l'exposé de Chakib Benmoussa. Un discours préparé où le ministre explique en substance que Moâtassim, Ragala et Merouani sont des leaders du réseau démantelé par les services de sécurité. Un réseau créé en 1992…

D'après le ministre de l'Intérieur, les trois hommes ont participé cette année-là aux assemblées constitutives d'une organisation à visées terroristes, lors de réunions qui ont été tenues à Casablanca et Tanger. Et de préciser : “Mohamed Merouani a été élu émir du réseau lors de sa création”. Dès l'origine, la structure du “réseau” est bicéphale. Le premier visage du mouvement est lisse, institutionnel et surtout légal. Ce premier pôle s'organise autour d'associations islamistes qui débouchent sur la création - en juin 2005 - d'Al Badil Al Hadari, le parti de Mustapha Moâtassim et celle de son clone, Al Oumma, de Mohamed Merouani. En parallèle à cette vitrine légaliste, une autre structure clandestine, paramilitaire prend le nom de “Majmouât Al Âmal Al Khass” (Organisation de l'action secrète). Dédiée à l'action armée et visant la déstabilisation du régime et la destruction (“takhrib”), cette branche militaire aurait réussi à introduire des armes au Maroc dès 1993.

Toujours selon la version officielle, tout au long de la dernière décennie, Belliraj a pris contact avec tout ce qui compte dans l'univers du terrorisme islamiste mondial. Ainsi, dès 2001, des liens auraient été tissés avec Al Qaïda et avec le Groupe islamique combattant marocain (GICM). Le “réseau Belliraj” approche, en 2005, le Groupe salafiste pour la prédication et le combat (GSPC algérien, devenu l'année dernière Al Qaïda au Maghreb islamique). ça ne s'arrête pas là : “Des contacts ont été établis avec le Hezbollah en 2002 pour envoyer des membres du réseau Belliraj dans les camps d'entraînement au Liban”, assure le ministre de l'Intérieur, avant d'ajouter : “ça ne s'est finalement pas fait. Les membres du réseau ont été formés dans des camps en Afghanistan”. D'après des sources proches de la direction générale de la sûreté nationale, une partie des entraînements s'est également effectuée au Maroc. Ils auraient été supervisés par le commissaire de police Mohamed Chaâbaoui, arrêté à Fès.

L'autre volet de l'activité militaire de la cellule terroriste démantelée est apparu ces derniers jours, avec la découverte d'un véritable arsenal de guérilla, à Casablanca et à Nador. La prise comprend également du matériel de dissimulation (passe-montagnes, gants, documents officiels falsifiés). Et surtout le chef opérationnel présumé, Abdelkader Belliraj, qui a un passif dans le grand banditisme. Chakib Benmoussa accuse nommément cet émigré, qui “voyage souvent entre le Maroc et la Belgique” d'avoir organisé, avec des malfrats européens, l'attaque à main armée du siège de la Brink's au Luxembourg en 2001 (lire encadré page 36). Une partie du butin (au total 17,5 millions d'euros) a été introduite au Maroc où elle a été blanchie, pour un montant de 30 millions de dirhams pour être blanchie dans des investissements touristiques (un hôtel à Marrakech) et immobiliers (des villas à Casablanca, Agadir et Fès) qui servaient de refuges clandestins à des terroristes.

Autre source importante de financement du réseau, des bijoux volés à l'étranger et écoulés au Maroc. “Les bijoux étaient introduits au Maroc et transformés en lingots pour être revendus”, explique Chakib Benmoussa. Un orfèvre dénommé Abdellah Remache, arrêté à Casablanca, serait au cœur de ce trafic.

Les politiques impliqués
Des sources policières laissent entendre, sous couvert de l'anonymat, que les deux partis, Al Badil Al Hadari et Al Oumma, auraient profité de financements occultes, qui pourraient provenir de l'argent blanchi par le réseau Belliraj. “Comment expliquer qu'un parti comme Al Badil Al Hadari, qui n'a pas de base, a pu mobiliser autant de moyens en si peu de temps ? Son leader mène la grande vie dans sa villa de Hay Ryad, en principe inaccessible pour un enseignant. Le parti a également dépensé beaucoup d'argent lors de la campagne électorale de septembre 2007 et son site Internet trilingue est l'un des plus aboutis de la scène politique”, insinue cette source sécuritaire. Rien ne permet aujourd'hui d'étayer ces soupçons, mais le doute est instillé.

Pour tous ces éléments, la police déclare disposer de preuves patentes de l'implication des leaders politiques, mais comme souvent dans ce genre d'affaires, les journalistes restent sur leur faim. Le joker du “secret de l'enquête” est brandi à chaque question gênante.

Toutefois, Chakib Benmoussa n'a aucun scrupule à défendre la décision du Premier ministre de dissoudre Al Badil Al Hadari : “l'Etat a pris ses responsabilités en ordonnant la dissolution du parti. Des recours restent possibles devant la justice”. Le parti-pris, s'il est contestable d'un point de vue strictement politique, a le mérite de la clarté.

Mustapha Moâtassim et son parti sont ainsi rayés de la carte politique. La formation a toujours dérangé, entre autres, à cause de ses liens à l'étranger. Moâtassim est connu pour ses amitiés à gauche, mais, au sein de la mouvance islamiste, l'homme fait surtout jaser à cause de sa sympathie pour le chiisme. Pendant le processus de reconnaissance d’Al Badil Al Hadari, “les services du ministère de l'Intérieur ont longuement enquêté sur les liens de Moâtassim avec le chiisme”, explique ainsi l'islamologue Mohamed Darif. Le dirigeant d'Al Badil ne cache pas sa sensibilité aux thèses développées par les idéologues du Hezbollah. Certains voient dans l'arrestation du correspondant de la chaîne Al Manar, Abdellah Sriti, une preuve supplémentaire d'une éventuelle implication du Parti de Dieu. “C'est totalement incompatible avec la pensée jihadiste”, s'offusque Darif, pour qui les fils de cette affaire, s'ils venaient à se démêler, ne pourraient pas mener vers une filière irano-libanaise. Et d'ajouter : “Je vois mal l'Etat marocain accuser le Hezbollah de complot terroriste, au moment où un Hassan Nasrallah est devenu une icône populaire”. Chakib Benmoussa nie pour le moment toute connexion entre le Hezbollah et le réseau Belliraj.

L'affaire semble donc, si l'on en croit les limiers de l'Intérieur, “maroco-marocaine”, avec la chabiba islamiya comme ancrage historique. Ce qui pourrait renforcer les inquiétudes des partis islamistes marocains, PJD en tête. Il est de notoriété publique que les trajectoires personnelles des cadors de la formation d'El Othmani ont parfois croisé, via la chabiba, l'itinéraire de Mustapha Moâtassim, Mohamed El Amine Ragala et Mohamed Merouani. Un coup de semonce ?



Portrait-robot. Belliraj, le braqueur jihadiste

Barbu ou rasé de près ? Bedonnant ou élancé ? Jusqu'à l'heure de mettre sous presse, aucune photo n'a filtré pour mettre un visage sur le nom de Abdelkader Belliraj. Le chef présumé du réseau terroriste éponyme reste un mystère. Lors du point de presse de mercredi, le ministère de l'Intérieur ne s'est pas montré loquace sur le chef de la cellule. Surnommé “Ilyas” ou “Abdelkébir”, Belliraj est né dans la région de Nador en 1957. Depuis les années 70, il aurait été très actif au sein d'organisations islamistes, comme les Frères musulmans et d'autres groupuscules, dont le mouvement révolutionnaire marocain et le mouvement des moujahiddine. C'est en 1992 que Abdelkader Belliraj prend part à l'assemblée constitutive du réseau qui porte aujourd'hui son nom. Un réseau où également figure un membre de sa famille, Salah Belliraj, gérant d'un hôtel à Marrakech qui aurait servi à loger clandestinement des membres de la cellule terroriste. Abdelkader Belliraj, qui jouit de la double nationalité marocaine et belge, faisait régulièrement des allers retours entre les deux pays sans à aucun moment être vraiment inquiété par les autorités. Pourtant, depuis sa “récente” arrestation, les autorités marocaines lui découvrent un passé criminel. Belliraj serait en relation avec un braquage réalisé en avril 2000 au siège de la Brink's au Luxembourg. Un hold-up qualifié, à l'époque, par la presse belge de “casse du siècle” avec un butin de 17,5 millions d'euros. Plus grave encore, Abdelkader Belliraj est accusé de six meurtres perpétrés en Belgique entre 1986 et 1989. “Des assassinats qui n'ont jamais été élucidés”, explique Chakib Benmoussa. L'information a d'ailleurs été transmise à la justice belge, et mercredi soir, le procureur fédéral de Belgique, Johan Delmulle, a ouvert une enquête judiciaire suite à ces révélations. L'affaire a donc des ramifications à l'international et l'enquête, en cours de l'autre côté de la Méditerranée, pourrait servir de test pour juger de la solidité des preuves rassemblées par les autorités marocaines. à suivre.



Armement. Une prise record

L’image tend à devenir familière. A l'occasion de chaque démantèlement d'un réseau terroriste, les services de police étalent les armes saisies devant les caméras des agences de presse et des chaînes de télévision. Sauf que la prise du réseau Belliraj est nettement plus impressionnante que les précédentes. Oubliés, les fusils de chasse et sabres rustiques, présentés lors de l'épisode Ansar Al Mahdi (été 2006) ou les bassines de produits explosifs des kamikazes de Hay El Farah (avril 2007). Cette fois-ci, c'est plutôt un arsenal de fusils d'assaut digne d'un commando professionnel : 9 Kalachnikovs et 2 pistolets mitrailleurs Uzi “de fabrication israélienne”, comme a tenu à le préciser le ministre de l'Intérieur dans ses déclaration à la presse (clin d'œil à l'universalité des armes du jihad ?). À cela s'ajoutent 16 pistolets automatiques avec silencieux, des stocks de munitions, des mèches et détonateurs, des aérosols paralysants, des gants et des cagoules. De quoi faire de sérieux dégâts. Les saisies se répartissent entre Casablanca et Nador. Chakib Benmoussa met des dates sur les évènements. Une première vague est introduite en 1993, avant les attentats de l'hôtel Atlas Asni à Marrakech. D'autres armes suivent en 2000. Cette deuxième vague serait entrée via la Mauritanie, une plate-forme du trafic dans la région. C'est sans doute la plus grosse saisie d'armes jamais réalisée au Maroc.



Police. Le 33ème homme

En plus de Mohamed Chaâbaoui, le commissaire de police dont le nom figure sur la liste des 32 personnes poursuivies pour leur présumée appartenance au réseau Belliraj, un autre membre des forces de l'ordre a été interpellé en marge de cette affaire de terrorisme. Hicham Griouani, officier de police principal, a été arrêté dès lundi soir pour “non-respect du secret professionnel”, comme l'indique le communiqué de la Direction générale de la sûreté nationale, relayé par la MAP. Le crime de cet officier de police en fonction au port maritime de Casablanca : avoir confirmé à une journaliste que Mustapha Moâtassim, leader du parti Al Badil Al Hadari, était interdit de quitter le territoire. La DGSN estime que l'acte de Griouani a pu entraver le déroulement de l'enquête judiciaire puisqu'il “s'est permis de divulguer des informations de nature à éveiller les soupçons d'autres complices non encore appréhendés (…). Ce qui leur donne l'occasion de se soustraire à la justice ou de détruire des preuves susceptibles d'être encore en leur possession”. Le but recherché est évident. Il s'agit de faire de Griouani un exemple, à l'instar des huit officiers des FAR lourdement condamnés l'été dernier pour “avoir livré des documents confidentiels” aux journalistes d'Al Watan Al An. Avec pour conséquence de couper les relations entre responsables sécuritaires et journalistes. Pourtant, le canal fonctionne à merveille quand il s'agit de la très officielle agence MAP. Ainsi, lundi soir, l'agence annonçait l'arrestation de Mohamed El Amine Ragala, porte-parole d'Al Badil Al Hadari, avant même qu'il ne soit effectivement interpellé. Vers un monopole des sources policières au profit de la MAP ?



Profil. Vous avez dit “islamistes de gauche” ?

Al Badil Al Hadari et (Al Haraka Min Ajl) Al Oumma sont de vrais jumeaux, issus de la même matrice : la chabiba islamiya. L'organisation, montée autour de Abdelkrim Moutiî, aujourd'hui exilé en Libye, s’est développée dans les années 1960-70. Elle s'est rendue célèbre par son implication dans le meurtre, en 1975, du leader socialiste Omar Benjelloun, compagnon des Ben Barka, Elyazghi et Youssoufi. Traquée depuis, la chabiba, déjà clandestine, a vécu une longue traversée du désert qui lui a fait perdre la plupart de ses jeunes militants, aujourd'hui recyclés dans certains partis islamistes (PJD, Al Badil, Al Oumma). Dans les années 90, et alors que le régime de Hassan II entamait une lente détente dans sa politique “islamiste”, une cuvée d'associations islamistes est sortie au grand jour pour préparer ce qui allait devenir, dans la foulée, les “partis politiques islamistes”. En 1995, par exemple, Mustapha Moâtassim et ses amis ont fondé l'association Al Badil Al Hadari (littéralement Alternative civilisationnelle). Contrairement à d'autres, qui ont opté pour le salafisme, ils ont choisi ce qui avait les apparences d'un islam de gauche : ouvert sur la gauche, ses partis et ses valeurs. L'explication, telle que nous l'a fournie ce membre d'Al Badil : “Certains parmi nous ont connu la prison, d'autres la clandestinité. Dans un cas comme dans l'autre, nous avons côtoyé des militants de gauche, dont les anciens marxistes-léninistes”. Résultat des courses : Dieu a ouvert sa porte à Marx et Lénine, l'islam (selon Al Badil de l'époque) a pris un virage à gauche. Surprenant. Et original, surtout. Composé pour l'essentiel d'enseignants, quadras ou quinquas, Al Badil, dont la présence se limite essentiellement à Casablanca (et un peu) Rabat, rejoint plus tard par Al Haraka Min Ajl Al Oumma (dont les relations avec la gauche sont relativement moins évidentes), a attendu l'après-Hassan II pour se constituer en parti. Créée en 2002, la formation n'est cependant reconnue qu'en 2005. Un signe qui ne trompe pas : le congrès constitutif d'Al Badil a lieu au siège même du PSU, parti de gauche, comme pour marquer la “différence” du parti par rapport aux autres représentants de l'islam politique. Al Badil repose sur un référentiel islamique, mais laisse la porte ouverte à la laïcité. C'est du moins ce qu'affirment haut et fort ses dirigeants, le numéro 1 Mustapha Moâtassim et son adjoint et intellectuel du lot, Mohamed El Amine Ragala. Plus encore qu'Al Oumma, toujours pas autorisé (pour des raisons jamais expliquées), Al Badil est alors perçu, malgré ses origines, comme une alternative tant au PJD qu'au salafisme ambiant. Une fenêtre intéressante dans la maison islamiste. Jusqu'aux révélations proprement ahurissantes de cette semaine… Last but not least : Al Badil a hérité de la lanterne rouge au classement des partis politiques à l'issue du scrutin de septembre 2007 : 15 000 voix, 0 élu. C'était sa première, et probablement dernière, participation au “jeu” électoral marocain.



Zones d'ombre. Les 5 questions qui dérangent

1. Quelles sont les preuves contre les leaders politiques ?
Selon la version (désormais) officielle, Al Badil Al Hadari et Al Oumma ne sont que la vitrine présentable, et politique, d'un réseau terroriste qui avait des objectifs à long terme. Pourtant, le ministre de l'Intérieur ne détaille pas les preuves retenues contre Moâtassim, Ragala et Merouani, les leaders de ces deux formations, sous couvert du secret de l'enquête. Tout juste le ministère de l'Intérieur relève-t-il des éléments remontant aux débuts des années 90. Aucune mention de rencontres ou de liens récents entre ces islamistes “modérés” et le réseau Belliraj. Certaines sources assurent toutefois que le financement d'Al Badil Al Hadari proviendrait d'un circuit de blanchiment d'argent. Encore faut-il apporter des preuves tangibles et non des aveux, habituellement arrachés sous la torture quand il s'agit d'affaires de terrorisme.

2. La dissolution d'Al Badil était-elle précipitée ?
Moins de 48 heures après l'arrestation de ses dirigeants, Al Badil Al Hadari a été rayé de la carte politique marocaine. Usant des prérogatives que lui confère l'article 57 de la loi sur les partis, le Premier ministre a décidé (alors que la justice, elle, ne s'est pas encore prononcée) de dissoudre un parti qui avait pignon sur rue et qui a d'ailleurs pris part aux dernières élections. La décision est grave, mais le ministre de l'Intérieur la cautionne, assurant détenir des preuves formelles que la création même du parti s'inscrivait dans la stratégie du réseau terroriste. “L'Etat doit prendre ses responsabilités et interdire le parti. Ses membres peuvent toujours contester la décision devant le tribunal administratif”, tempère Chakib Benmoussa. N'aurait-il pas été judicieux de laisser, d'abord, la justice examiner les “preuves” évoquées par Benmoussa, avant de procéder à toute dissolution ?

3. Est-ce un message pour le PJD ?
Un militant du parti d'El Othmani a bien été arrêté parmi les 32 suspects. Après vérification, il s'agit d'un ancien du parti non autorisé d'Al Oumma. Les faits reprochés aujourd'hui à Moâtassim, Merouani et leurs camarades remontent à plus d'une quinzaine d'années. Depuis, beaucoup de ces anciens des groupuscules islamistes ont renoncé à la violence. En créant des structures légales et modérées, ces militants ont suivi le même parcours qu'une bonne partie des dirigeants du PJD, dont des stars comme Abdelilah Benkirane, ancien de la chabiba. En fouillant, on pourrait certainement leur trouver un passé “radical”. Dans les colonnes d'Attajdid, avant même les révélations de Chakib Benmoussa, Mustapha Ramid anticipait : “Inquiéter des personnes sur la base d'éléments et de faits anciens est une erreur politique”. Les islamistes modérés craignent-ils d'être les prochains sur la liste ? Si le principe (moral) de la prescription est remis en cause, oui, il y a largement de quoi.

4. Quelles étaient les cibles du réseau terroriste ?
Le réseau Belliraj avait dans le collimateur des ministres et hauts gradés des services de sécurité, ainsi que des Marocains de confession juive. Les moyens disponibles (armes à feu et explosifs) devaient servir à perpétrer ces attentats. Le ministre de l'Intérieur laisse entendre que le groupe est déjà passé à l'acte en 1996, lors d'une tentative d'assassinat d'un juif marocain, sans donner plus de détails sur cette opération avortée. Depuis, aucune action n'a été attribuée au réseau, alors que des armes étaient en sa possession depuis une quinzaine d'années. Qu'attendaient les présumés terroristes pour mettre leur plan en exécution ? Cette phase d'hibernation était-elle appelée à s'interrompre ? Les éléments jusque-là divulgués par le ministère de l'Intérieur ne permettent pas de répondre à ces questions.

5. Pourquoi les services n'ont rien signalé depuis 16 ans ?
Difficile d'imaginer que le système de renseignement du puissant ministre de l'Intérieur, Driss Basri, soit passé en 1992 à côté de la création d'un réseau terroriste. Comment les membres du réseau ont-ils pu se réunir à Casablanca et Tanger, avec leur passé de militants islamistes, sans que cela ne tombe dans les “oreilles” de l'Intérieur ? Comment d'anciens membres de la chabiba islamiya ont-ils pu rester libres de leurs mouvements ? Le groupe était-il connu et pisté depuis de longues années ? “Non”, assure ce proche du ministre de l'Intérieur, qui confie que “le complot a été découvert par hasard, suite à l'alerte déclenchée à la veille des fêtes de fin d'année”. Plutôt mince comme explication.

 
 
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