Etat de roi
|
Ahmed R. Benchemsi
(SEBASTIEN MICKE/PARIS MATCH)
|
|
LEtat de droit, cest bien joli
Mais dès quil est question de royauté, on ne rigole plus !
Le 13 février 2008, Ahmed Nasser est mort en prison. Cet homme avait 95 ans et circulait en chaise roulante. Le 6 septembre dernier, il avait eu une prise de bec avec un chauffeur de car. Ce dernier avait conduit le vieil homme au commissariat, et lavait accusé dinsulte au roi. Ahmed Nasser a été jugé et condamné le jour même. À part le chauffeur du car, personne na témoigné de laltercation, ni des termes exacts employés par les deux protagonistes. La famille de linculpé a
|
|
présenté un certificat médial attestant que le vieil homme, plusieurs fois admis en hôpital psychiatrique, était régulièrement atteint de crises de sénilité. Ni le procureur ni le juge nen ont tenu compte. 3 ans fermes. Ahmed Nasser sest éteint dans une cellule sombre et humide, loin des siens, privé de toute assistance médicale.
Le 5 février 2008, Fouad Mourtada, informaticien de 26 ans, était enlevé par des policiers et longuement torturé dans un lieu secret sans que personne, famille et collègues de travail, ne sache où il était. 48 heures plus tard, une dépêche de la MAP le citait comme auteur de pratiques crapuleuses et usurpateur de lidentité de son altesse royale le prince Moulay Rachid
sur Facebook, ce site communautaire aux milliers de faux profils de célébrités mondiales, largement plus connues quun prince marocain. Quune telle usurpation didentité ne puisse aboutir, de par sa nature et son contexte, à rien de méchant, que Fouad, coupable tout au plus dune plaisanterie de mauvais goût, nait aucun antécédent judiciaire, que cet ingénieur dEtat, soit le fils méritant dune famille paysanne analphabète
les autorités nont rien voulu entendre. Fouad encourt très sérieusement 5 ans de prison, et le juge a déjà rejeté deux demandes de liberté provisoire.
Nous nen sommes même plus à revendiquer le droit élémentaire à la critique (fût-elle violente) ou à la plaisanterie (fût-elle idiote) envers des personnages publics. La loi, même aberrante, est la loi. Mais la loi offre quand même des garanties minimales aux justiciables : le droit à la présomption dinnocence, le droit dêtre bien traité par la police, le droit de bénéficier de circonstances atténuantes sil y en a
Or dans ce pays, il suffit que le mot roi ou royal figure dans lintitulé dune plainte pour que tout le monde perde la tête : ces policiers, qui nont pas hésité à jeter au cachot un vieillard en chaise roulante, ce juge, qui a écarté sans même le consulter un certificat médical plus que probant, ces autres policiers, qui ont fait disparaître un citoyen de la surface de la terre pendant 48 heures, ces autres encore, qui lont torturé sans pitié, et jusquà cet avocat, engagé dans lurgence par la famille du jeune informaticien, qui a
fui sans demander son reste, dès quil a entendu le chef dinculpation de son client !
La voilà, la réalité du Maroc daujourdhui. LEtat de droit, cest un joli slogan, et on veut bien faire semblant de lappliquer (parfois). Mais dès quil est question de la royauté, on ne rigole plus. La loi devient immédiatement hors sujet, et tous ceux qui sont supposés en garantir le respect nobéissent plus quà une chose : la peur. La peur que quelquun, quelque part, puisse les accuser de complaisance envers un ennemi de la royauté même présumé, même considéré tel pour des raisons stupides. Pour éviter cela, lexcès de zèle devient la norme. Cest que, par le même mécanisme qui a fait quun vieillard en chaise roulante est mort en prison, ou quun jeune naïf a été sauvagement torturé avant même quil sache ce quon lui reproche
eh bien, le policier, le procureur ou le juge peuvent, eux aussi, se retrouver dans la même situation et pour des raisons tout aussi ridicules. Cest la logique de je sauve ma peau avant de sauver la tienne. Cest la logique de la terreur aveugle, de rigueur dans tous les Etats totalitaires. On avait la faiblesse de penser que le Maroc nen était plus un. Demandez à Fouad Mourtada et à la famille de Ahmed Nasser ce quils en pensent
|