PJD. Ça dérape !
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TelQuel : Le Maroc tel qu'il est

Par Youssef Ziraoui,
envoyé spécial à Ksar El Kébir

PJD. Ça dérape !

Abdennasser Tijani, le
bouillonnant dirigeant de la
section locale du MUR.
(TNIOUNI / NICHANE)

Le parti islamiste a lancé sa “campagne des valeurs et de la morale” à Ksar El Kébir, en présentant la chasse à l’homo de décembre comme une attitude exemplaire… Reportage.


En cette matinée du dimanche 17 février, le siège de l’arrondissement Lamrina, vieille bâtisse dans le centre-ville de Ksar El Kébir, accueille une foule inhabituelle. La pluie n’a visiblement pas découragé les supporters du Parti de la justice et du développement, qui se sont déplacés en masse pour assister à la cérémonie d’ouverture de la campagne “de moralisation et de promotion des valeurs marocaines”,
organisée par la Chabiba du parti islamiste. Des jeunes endimanchés, des moins jeunes, barbus pour la plupart, ainsi que de nombreuses filles voilées, campent aux avant-postes. Objectif ? Se placer aux premiers rangs de cette “partie” qui se joue pratiquement à guichets fermés. C’est qu’il y a du beau monde à l’affiche : le numéro 1 du PJD en personne a fait le déplacement de Casablanca. Pas de garde du corps pour Si El Othmani, qui se permet un chauffeur comme seul luxe. Abdelaziz Rebbah, le secrétaire général de la jeunesse du PJD, n’a pas non plus besoin de bodyguard : il est accompagné de sa fille, elle aussi (jeune) militante à la Chabiba.

Les victimes, ces oubliées
De mémoire d’habitant de cette ville de 100 000 âmes, coincée à 120 km au sud de Tanger, on n’a pas le souvenir d’un tel remue-ménage. C’est la deuxième fois, en l’espace de quelques mois, que Ksar El Kébir est sous les feux des projecteurs. Début décembre 2007, la ville sortait de sa torpeur, secouée par l’affaire du prétendu “mariage homosexuel”. Rebelote aujourd’hui, où elle est choisie pour abriter le point de départ de la campagne de la jeunesse du PJD. Difficile d’y voir un simple hasard.

Pour les militants du PJD, actualité ou pas, un tel évènement ne se rate pas. “Peu importe la raison, note Saïd, secrétaire de la section de la Chabiba de Larache. Ce qui compte, c’est que nous avons eu le privilège d’accueillir le lancement de la campagne”. Le jeune homme a pris la route aux aurores, avec une cinquantaine de ses camarades, dans un bus loué pour l’occasion. Sur place, ils sont accueillis par leurs homologues de la Chabiba de Ksar El Kébir.

On s’en doute, les familles des six interpellés dans l’affaire du prétendu “mariage gay” n’ont pas souhaité être de la “fête”. “Notre famille a vécu l’enfer. Aujourd’hui encore, près de trois mois après les faits, mes parents préfèrent adopter profil bas dans la ville”, nous confie le frère de Fouad F., principal accusé dans l’affaire. L’avocat des condamnés, Mohamed Sebbar, également président du Forum vérité et justice, s’interroge : “Parmi ces personnes, certaines seront bientôt libérées, puisqu’elles ont déjà purgé leur peine. Que va-t-il advenir d’elles ? Oseront-elles seulement remettre les pieds à Ksar El Kébir ? Et qui s’en préoccupe ?”. Pas le parti islamiste, en tout cas, qui fait face à des réalités plus terre-à-terre. Pour maîtriser la marée humaine, un service de sécurité à la pilosité affirmée, placé à l’entrée de la salle abritant la grand-messe, dirige les femmes vers un escalier, les hommes vers un autre. Une précaution bien inutile, juste pour la forme : à l’intérieur, les deux sexes se mélangent sans que personne n’y trouve à redire.

Les zouâma entrent en lice
11 heures tapantes. Le coup d’envoi de la “messe dominicale” est donné. Référentiel islamique oblige, le show débute par une séance d’incantations d’une bonne dizaine de minutes. El Othmani et Rebbah ont pris place près de Saïd Khaïroun, président (PJD) du Conseil municipal de la ville, et Abdennasser Tijani, dirigeant local du Mouvement unicité et réforme (MUR), l’association qui sert de vivier et de base arrière au PJD. Sur l’estrade surplombant l’audience, le quatuor écoute sans sourciller les versets psalmodiés, pendant que des journalistes du parti immortalisent le moment, appareils photo et caméscopes numériques à l’appui. La première chaîne publique est également de la partie.

En maître de céans, Saïd Khaïroun est le premier à prendre la parole. Il donne d’emblée le ton de son intervention, revenant sur “l’affaire de la fête”, sans se sentir obligé de donner davantage de précisions : “Le choix de Ksar El Kébir pour abriter cette manifestation fait suite à votre réaction face à ce qui s’est passé dans la ville”. L’allusion fait mouche et le public, qui fond en applaudissements, en redemande. Le représentant local du PJD savoure son quart d’heure de gloire, et se permet même un petit écart au programme. Il improvise un bilan d’étape de son mandat à la tête de la commune, enchaînant sur d’inévitables promesses… de création d’emplois.

Mais n’allez surtout pas soupçonner le PJD d’être en pré-campagne pour les communales de 2009. Les responsables jurent leurs grands dieux qu’ils ont pris leur bâton de pèlerin pour prêcher la bonne parole, indépendamment de tout agenda électoral. Bien sûr… Khaïroun poursuit sur sa lancée : “Si vous voulez devenir parlementaire, riche, cherchez un autre parti. Avec nous, vous serez des militants. Et vous aurez à vous sacrifier, quitte à aller en prison ou prendre des coups”. Nadia, jeune militante de la Chabiba, étudiante à Tanger, est comme hypnotisée par ces paroles. “Cette campagne tombe à point nommé. Elle va permettre aux jeunes de préserver leurs valeurs. C’est une réaction à ceux qui combattent nos idéaux et qui…”. La jeune fille stoppe net sa phrase : c’est l’heure du passage tant attendu du numéro 1 du parti.

“Ksar El Kébir a donné l’exemple…”
Ovationné par le public, Saâd Eddine El Othmani y va de sa tirade dans un registre très politiquement correct. D’emblée, il s’explique sur le choix de Ksar El Kébir, point de départ de la campagne, comme pour se positionner par rapport aux propos tenus quelques minutes plus tôt par son hôte. L’occasion de rectifier le tir : “Ce choix (de commencer par Ksar El Kébir) est indépendant des évènements qui s’y sont déroulés”, affirme-t-il sans ciller, dans le droit fil de la ligne officielle de l’état-major du PJD. “Si nous avions commencé notre campagne par Marrakech, on nous aurait accusés de le faire à cause de la débauche qui y sévit. En réalité, notre action n’a aucun rapport avec l’actualité, le choix de Ksar El Kébir a été arrêté bien avant les évènements qui y ont eu lieu”, nous déclare ce responsable du parti.

Le leader du PJD, en tribun émérite, sait amadouer son public, qui l’écoute docilement : “Je tiens à souligner que Ksar El Kébir est une ville PJD, qui est gérée de manière exemplaire. C’est pourquoi nous lui rendons honneur”. La flatterie fait son effet. El Othmani n’a définitivement pas besoin de “chauffeur” de salle. Mais après ces amabilités, son discours vire rapidement à la séance de règlement de comptes. Le docteur n’a, semble-t-il, toujours pas digéré les résultats de son parti lors des législatives. “Le niveau de corruption n’a jamais été aussi élevé et la fraude s’est généralisée”, argumente-t-il en arabe classique, avant de répéter sa phrase en darija, histoire de s’assurer que le message est bien passé. Et de poursuivre, au risque de sombrer dans le hors-sujet : “Le Maroc n’est pas en train de vivre une crise cardiaque, comme l’avait dit feu Hassan II, mais plusieurs crises successives !”. La faute à qui, Si Saâd Eddine ? “À des bandes organisées qui plombent le pays”. La théorie du complot, encore et toujours… Et bien évidemment, la seule solution, le seul moyen de redresser la nation, réside selon El Othmani dans la promotion d’un pot-pourri de valeurs : “Citoyenneté, démocratie, dialogue, tolérance, liberté, responsabilité, ouverture, solidarité” ou encore “la bonne gouvernance”, en français dans le texte, unique “écart de langage” que se permet le zaïm.

Impassible depuis le début, Abdennasser Tijani, dirigeant local d’une section du MUR, attend sagement son tour. Vêtu d’une jellaba (alors que ses comparses ont tous opté pour le costume-cravate), l’homme jure un peu dans la bande, autant par son look que par la teneur de ses propos. Il est le seul à placer, d’entrée de jeu, le référentiel islamique dans son allocution : “La population de Ksar El Kébir a donné l’exemple. Je suis persuadé que de nombreuses villes lui emboîteront le pas dans cette lutte contre le mounkar (la débauche)”. Aïe ! Gênés par des propos aussi embarrassants, les dirigeants du parti islamiste prennent aussitôt leurs distances, une manière de souligner que “la déclaration n’engage que son auteur”. “Saïd Khaïroun et Abdennasser Tijani s’expriment en leur nom. Nous n’avons pas donné de directives quant au positionnement des uns et des autres. Chacun est libre de faire les déclarations qu’il veut”, martèle ce dirigeant du PJD. Bon, bon.

Midi. Pas de buffet prévu au programme. C’est plutôt l’heure de la nourriture intellectuelle, avec lecture de vers du poète (“arabe et musulman”, insiste-t-on) Ahmed Chaouki. Les décibels augmentent lors des passages dédiés à la cause palestinienne. Une formule éprouvée : le public applaudit à tout rompre. Passé le quart d’heure lyrique, Rebbah rejoint le pupitre. Avec sa mèche blanche, le quadra ressemble à un trait d’union entre la jeunesse et les seniors du PJD. “J’aurais souhaité ne pas intervenir car tout a été dit”, lance humblement le patron de la Chabiba du parti, avant de poursuivre dans un registre plus populiste : “Cette campagne de valeurs est une nécessité. Elle est aussi légitime. D’ailleurs, même Barack Obama veut redonner ses valeurs au Maroc !”. Silence dans la salle, Rebbah se reprend : “Excusez moi, je voulais dire aux Etats-Unis !”, rectifie-t-il, exhibant un sourire à la Denzel Washington. Merci pour la précision.



Leurre. Une campagne qui ne dit pas son nom

“Au PJD, les campagnes sont une tradition. Celle-ci n’est donc pas le point de départ des élections communales de 2009, comme l’affirment certains”, précise-t-on du côté des responsables du parti islamiste. C’est donc la cinquième campagne organisée par le PJD, mais la première née sous le signe de la morale et des valeurs. Dans la plupart des villes du pays (Casablanca, Fès, Meknes, Kénitra, Tanger etc.), toutes les sections de la jeunesse du PJD (le pays en compte environ 200, regroupant chacune une cinquantaine de membres) apporteront leur contribution. Au programme : conférences, meetings, tournois sportifs, jeux, concours… et même des soirées musicales ! Un trimestre chargé en perspective puisqu’il “devrait y avoir un évènement par semaine ou par quinzaine au minimum, jusqu’en avril prochain”, nous explique ce dirigeant d’une section de la Chabiba. Si le planning des activités n’a pas été communiqué, l’objectif est clairement défini. “Il s’agit pour nous d’aller à la rencontre des jeunes, que ce soit dans les villes ou dans le monde rural”, confie Abdelaziz Rebbah. Pour le finish, le bureau central du PJD a opté pour la ville de Marrakech, où le parti ira prêcher la bonne parole contre, nous explique-t-on, “le tourisme de la débauche”. Et avec ça, n’allez surtout pas croire que le PJD soit entré en campagne…



Dur, dur. Le VCD qui dit tout

Quand le PJD joue la carte de la communication, il s’y emploie à fond. Le premier parti islamiste du pays mise en plus sur des outils modernes, comme Internet. Mais pour accompagner son “trimestre de la morale”, la formation d’El Othmani a opté pour un nouveau support : le VCD. Oui, oui. Distribué lors des meetings, le “film” est un interminable monologue de Abou Zayed Moqrii El Idrissi, l’une des figures de proue du parti, devant un petit comité de jeunes de la Chabiba du PJD. La séquence, qui dure environ une heure, commence par une surprenante musique aux sonorités franchement rock, probablement le seul point positif à mettre à son crédit. Le reste est un cocktail pur jus du discours PJD - MUR. Morceaux choisis : “La société (marocaine) est en phase de déliquescence morale (…) Après l’importation des marchandises, il y a celle des idées, puis celle des valeurs. C’est la dernière étape de la destruction d’une civilisation”. Le film, qui n’oublie pas de se référer à une sorte d’Internationale de la morale, fait aussi la part belle à une rhétorique apocalyptique : “Los Angeles, lieu de rassemblement des homosexuels, est au-dessus d’une faille tectonique qui menace de céder à tout moment, quand Dieu voudra”. Ou encore : “Si l’adultère (au Maroc) augmente, c’est parce qu’il est encouragé par les associations féministes et les organisations des droits de l’homme”. Le meilleur, ou plus exactement le pire, est pour la fin : “Si la déliquescence morale est de l’ordre de la désobéissance à Dieu, propager et défendre ses pratiques, en les présentant comme des droits et des libertés, relève de l’apostasie”. Du takfir en direct, prochainement en salle… pardon, sur le site Internet du PJD, pjd.ma.

 
 
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