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Par Cerise Maréchaud
Reportage. Bienvenue à Little Irak
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Le bus de lécole, peint
aux couleurs irakiennes.
(C.M / TELQUEL)
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Les Irakiens du Maroc forment depuis quarante ans un microcosme discret, méfiant et brillant, reflet de la grandeur et des troubles de leur pays.
Hier, Nassiha Salim est morte. Dans latelier rbati de lartiste Imad Mansour, on évoque entre amis la mémoire de cette grande poètesse irakienne dans un mélange de nostalgie et de rire bon enfant. Autour dun couscous accompagné de vin rouge, on évoque les saveurs de là-bas - mechoui, kichreb, beryani, dolma et lodeur des fleurs éclatée par la chaleur dans les rues de Baghdad. Il y a le sculpteur |
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Tarek et sa femme Alia, en visite depuis Montréal, qui feuillettent les livres sur les dernières expos de leur hôte ; Feras Abdelmajid Rashid, grand gaillard à la chevelure immaculée, sculpteur, ancien emblème du théâtre engagé irakien et journaliste, aujourdhui professeur darts plastiques à lécole irakienne de Rabat ; son fils Nahar, 25 ans, stagiaire caméraman dans une boîte de production audiovisuelle, arrivé au Maroc il y a vingt ans ; et aussi sa fille Rafif, 29 ans, belle brune, quon taquine parce quelle ne sait pas faire le thé irakien
et qui na jamais foulé le sol dIrak. Rafif est née au Koweït en 1979, lannée où ses parents ont quitté leur pays pour échapper à la dictature totalitaire du tout nouveau président de lépoque, Saddam Hussein...
Témoins chargés dhistoire
Dans latelier de Imad se côtoient trois générations dIrakiens du Maroc, échantillon dun microcosme discret, reflet de quarante ans dhistoire moyen-orientale. Quelque 1500 à 2000 dentre eux sont installés dans le royaume, entre Rabat, Casa, Tanger, Kénitra, El Jadida, Marrakech ou Agadir. Ils sont souvent fonctionnaires ou professeurs, artistes ou producteurs, commerçants pour dautres, avec un goût pour la spécialisation géographique : Lautomobile à Rabat, limmobilier à Casa et les restaurants à Agadir, synthétise Fayçal Dahi, propriétaire de Bagdadia Car dans la capitale. Demain, il prend lavion pour Baghdad, pour voir son épouse, rappelée par son employeur, le ministère (irakien) du Pétrole. À Agadir, une vingtaine de restos, dont Le Nil bleu ou Roma, ont été récemment rachetés par des Irakiens. Cest une affaire de réseaux, et une activité qui peut sapprendre facilement, explique Haïdar, propriétaire du Roma depuis 2002 (il était lassé du Danemark) et ancien pilote de chasse en Irak il nen dira pas plus. Les Irakiens du Maroc sont des témoins chargés dhistoire : le grand metteur en scène Badri Hassoun Farid, fondateur dans les années 40 du Théâtre académique, aujourdhui humble professeur à lIsadac à Rabat, cet ancien officier, arrivé ici début années 80, qui avait déserté larmée pour rejoindre le front kurde, ou encore cet ancien militaire, désapprobateur de linvasion du Koweït, resté détenu onze mois par les services secrets irakiens pour ses liens avec un général dissident. Mais sur les 112 réfugiés irakiens reconnus par le HCR (3ème nationalité derrière les Ivoiriens et les Congolais), une dizaine seulement date davant la guerre. Il y a eu un pic darrivées fin 2006-début 2007, explique Marouane Tassi au HCR. Depuis 2006, on ne peut pas débouter un Irakien.
Méfiance, méfiance
Au Maroc, Little Irak est une communauté qui paraît à la fois soudée et scindée, sectaire et diffuse, souvent à fleur de peau, héritière malgré elle de quatre décennies de déchirures. Hormis les foyers et quelques restaurants, presque pas de lieux communs. La communauté irakienne est souvent difficile daccès, il y a encore beaucoup de méfiance
on ne sait pas toujours très bien sur qui on tombe, décrypte lartiste Imad Mansour. Le souvenir de lopposition communiste baasistes, à laquelle sest longtemps réduit le corps social irakien, est encore présent. Un combat didéalismes que lon retrouvait au sein même de nombreuses familles. Le propre frère de Feras, lun des premiers Irakiens arrivés au Maroc, avait été envoyé par le gouvernement baasiste comme boursier pour étudier le droit à Paris, avant de se marier avec une Marocaine et sinstaller à Rabat en 1977. Neuf ans plus tard débarquait le cadet, artiste communiste en exil. Amour fraternel et débats houleux se sont côtoyés un temps dans lappartement commun, jusquà une rupture
puis une lente réconciliation depuis la chute de Saddam en 2003.
Depuis deux ans, une seule association dIrakiens, Rafidine, qui compte une soixantaine de membres, sefforce de rassembler les Irakiens dici. Bourses à des étudiants irakiens pour aller à luniversité ou gratuité des droits de scolarité à lécole irakienne (quelque 20 000 DH lannée). Mais aussi rencontres de poésie, pièces de théâtre et expos pour rappeler que lIrak est bien plus un richissime et éclairé berceau de civilisation quun pays de terroristes, comme beaucoup le pensent à tort, aujourdhui.
Avant 2003, une telle association (Rafidine) aurait été impossible à monter, rappelle son vice-président Feras. Car à Little Irak, grande était la paranoïa collective. Un Irakien avait peur dentrer à lambassade, poursuit Imad. La représentation diplomatique était assimilée à un poste avancé des services secrets, tout comme
lécole irakienne, fondée en 1977. Quelque cinq cents élèves Irakiens, Syriens mais aussi Marocains - y suivent le programme de Baghdad, où les copies dexamens soffrent des allers-retours pour les corrections. Cest un diplôme reconnu dans tout le monde arabe, explique Feras. Tout le monde se dit contre Saddam, mais certains ont sa photo sur leur portable, glisse Rafif, ancienne élève, qui y travaille comme assistante sociale. Mais il y a encore peu, les bons élèves de la propagande récoltaient des points en plus, et les rebelles pouvaient se faire expulser. Du côté de lambassade, un petit relâchement de la fibre baasiste pouvait valoir la mort. M. Arab, un employé, refusait de rentrer en Irak. On a retrouvé son corps en plusieurs morceaux à Mehdia, près de Kénitra.
Le Maroc, point de chute
Nombreux sont les anciens gauchistes pour qui il na pas toujours été facile de se faire comprendre des Marocains. Ils nont pas été touchés par la torture de Saddam, et le voyaient comme un porte-parole de la nation arabe, analyse Imad. Ses amis marocains nont pas connu, comme lui, un proche assassiné dont le cadavre a été rapporté à la famille avec la facture de la balle (environ 15 DH). Ses amis, non plus, nont pas vu les mômes des années 80 muter en petits soldats propagandistes, baignés dans un univers agressif de karaté et de Rambo, rêvant dintégrer les services irakiens.
Maintenant que les déchirures idéologiques sapaisent entre Irakiens, on leur renvoie à la figure le conflit sunnite-chiite. Ces malentendus, résume Aws, 17 ans. Il ny a aucun combat entre Irakiens, ce sont des différences cristallisées par loccupation américaine, tranche plus sèchement ce professeur de français à fine moustache, dont des frères sont morts en martyrs. On est tous musulmans
ou pas, nuance Imad. Car on pourrait aussi bien être juif, chrétien ou athée. La loi ne linterdit pas. Le mot de la fin à Imad, lartiste. Jai vu trop de guerres, jen ai un peu marre dêtre concerné. Ici, je revis lébullition intellectuelle de lIrak des années 70, mais en toute neutralité. Le Maroc, cest le seul pays que jai vraiment choisi. |
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Imad Mansour. Lengagement neutre
Entré aux Beaux Arts de Baghdad quand lIrak entrait dans lère du parti unique, Imad Mansour sest vite forgé un art de dire sans dire. Entre absurde et surréalisme, Camus et Beckett, sa génération esquivait la propagande dans lart abstrait et les illustrations pleines de poésie et de fantastique du magazine pour enfants Majallati, seul espace vraiment libre. Romantique apolitique bien que familialement de gauche, enrôlé sur le front en 1986, le jeune artiste déserte, trouve asile politique chez lennemi iranien, puis rejoint lAllemagne via la Syrie, la Turquie et la Grèce. En 1991, quand lIrak est bombardé après linvasion du Koweït, Imad annule sa demande de réfugié politique : Jai commencé à douter des démocrates. Cinéma, théâtre, arts plastiques, vidéo, danse
lart multiple de Imad Mansour est un hymne à la nature, à la vie, à luniversel et à lhumilité. Membre fondateur du Collectif 212 pour la promotion de lart contemporain marocain, lartiste se trouve dans son rôle déducateur, via les Ateliers Art et les cours quil donne au quotidien à des enfants. Je me sens utile. Il le sera aussi sur sa terre natale où, après vingt-deux ans dabsence, Imad Mansour doit retourner en septembre pour le Festival des enfants dArbil. |
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