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N° 312
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TelQuel : Le Maroc tel qu'il est

Par Réda Allali

ZB souhaite initier un débat national sur cette histoire de pouvoir d’achat.

Nom : Boualem
Prénom : Zakaria
Né en 1976 à Guercif
Signe particulier : Marocain à tendance paranoïaque



“Pouvoir d’achat”. C’est l’expression à la mode à la télévision française. Les pubs parlent de pouvoir d’achat, les gens débattent du pouvoir d’achat, les hommes politiques s’expliquent sur le pouvoir d’achat, les syndicats protestent contre la baisse du pouvoir d’achat, et tout cela est arrivé un peu brutalement, il faut le préciser. Zakaria Boualem observe cette nouvelle manie avec intérêt et perplexité. Déjà, le choix du mot le fait rire. Parce que ça fait classe, pouvoir d’achat. Concrètement, ça veut dire que les gens grognent parce qu’ils n’ont pas assez d’argent, mais avouez que ça fait un peu minable de grogner parce qu’on n’a pas assez d’argent. Protester contre la baisse du pouvoir d’achat, tout de suite, ça élève le débat, ça le situe sur un plan économique et, surtout, ça donne l’impression qu’on a un problème nouveau, celui de manquer d’argent. De tout temps, les gens ont manqué d’argent, c’est même la définition de l’argent, un truc dont on manque. Donc les Français protestent, ils ont raison. Les Marocains ne protestent pas, ils ont raison aussi parce que ça ne changerait rien. Chez nous, quand on a de l’argent, on n’a pas de pouvoir d’achat, mais du pouvoir tout court.

Zakaria Boualem, qui a noté chez nous l’absence de débat national sur cette histoire de pouvoir d’achat, souhaite initier le mouvement. Oui, il manque de pouvoir d’achat, et ce n’est pas à cause de l’euro. Et j’ajoute qu’il n’est pas le seul, et que le problème n’est pas nouveau.
Quand un problème gagne suffisamment en ancienneté, il perd son statut de problème et devient aussitôt une donnée. Les Marocains sont mal payés, ce n’est pas un problème, c’est une donnée. Du coup, on s’abstient de chercher des solutions à ce non-problème. Ou plutôt si, on a trouvé une solution : la solidarité nationale. Chaque Marocain sous-payé prend en charge quelques autres Marocains non payés. Ainsi, Zakaria Boualem envoie chaque mois de l’argent à son papa, retraité de la Poste et heureux bénéficiaire d’une mensualité dont le montant ne saurait être précisé ici, sous peine de déclencher les ricanements vexants des étrangers qui nous lisent. Il donne de l’argent à tous les gardiens de voitures qui ne servent à rien, mais qui ont un léger problème de pouvoir d’achat, il couvre régulièrement leurs dépenses de santé. Il est également l’employeur d’une femme de ménage, sous-payée elle aussi en vertu de la loi de la cascade, qui lui rend visite deux fois par semaine. Chaque année, il sponsorise l’anniversaire de son fils et participe à l’achat d’un mouton. Pardon, il augmente son pouvoir d’achat en mouton. Il est également impliqué dans la hausse du pouvoir d’achat de la police, qui le sollicite régulièrement pour une contribution spontanée de 50 dirhams ou plus s’il le souhaite. Et, pour terminer, il offre chaque mois 42% de son salaire sous forme d’IR à l’Etat marocain, qui le convertit aussitôt en pouvoir d’achat pour des Marocains qu’il ne connaît pas – et qui ne sont pas des Zakaria Boualem. Maintenant qu’il a tourné avec à peu près tout le monde, il peut commencer à s’occuper de sa pomme et, oh surprise, il ne reste quasiment rien. Juste de quoi augmenter le pouvoir d’achat de la Lydec et de deux ou trois opérateurs de téléphonie mobile, d’un concessionnaire automobile et de convertir tout le reste en bouffe. Au fait, revenons sur le concessionnaire automobile. Zakaria Boualem a constaté avec surprise l’augmentation de 500 dirhams de sa traite de crédit auto. La faute, lui a-t-on expliqué, aux impôts qui ont augmenté. Sans être un expert de la chose économique, ça lui semble un peu bizarre, d’augmenter comme ça, soudain, le prix d’un truc pour lequel on a signé un papier. Lorsqu’il a protesté, on lui a dit qu’il pouvait toujours refuser l’augmentation et rendre sa voiture. Allez savoir pourquoi il n’a pas retenu cette solution.

Par contre, il a la ferme intention de protester avec la plus grande vigueur contre la baisse de son pouvoir d’achat, comme les Français. Sans grand espoir, juste pour qu’on n’oublie pas ce problème, et qu’il ne devienne pas une donnée, et merci.

 
 
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