|
Par Jean Berry
Portrait.
Hamed Bouzzine. Colporteur dhistoires
Ancien percussionniste originaire de Guelmim, Hamed Bouzzine sillonne depuis trente ans les quartiers de France, épopées berbères et petites histoires de limmigration en bandoulière. Rencontre.
Cest ce quon appelle un destin singulier : un Aït ou Moussa, né dans une famille berbère sahraouie descendant des touaregs, aux abords dune oasis entre Guelmim et Tata, et qui se retrouve dès son enfance dans le nord minier de la France... cela donne forcément un personnage haut en couleurs. Pendant cinq jours, à loccasion du Salon |
|
du livre de Casablanca, il a joué le rôle de modérateur dune rencontre entre les bibliothécaires du Réseau de lecture publique, qui a permis la création dune dizaine de médiathèques à travers le royaume (lire encadré). Mais cest à Paris que nous lavons rencontré, dans un café près de lOpéra Bastille. Loccasion de revenir sur un parcours mouvementé et une carrière bien remplie, qui ont fait de Hamed Bouzzine lun des artisans de la reconnaissance du conte comme art majeur, mais aussi un témoin et acteur de la vogue africaine et du boom des cultures du monde dans le Paris des années 80. Retour sur lhistoire surprenante, souvent émouvante, dun colporteur dhistoires.
Du désert aux mines
Hamed Bouzzine, cest dabord le souvenir dune enfance difficile et dun déracinement. Si lhomme mûr, aujourdhui père, a digéré ces péripéties, cest toujours avec une émotion intacte quil évoque cette époque. Au début des années 60, le père Bouzzine vient grossir les rangs des mineurs immigrés du Nord français, son fils sous le bras. Jai été trop tôt séparé de ma mère. Ma sur aussi était restée là-bas. Il mettra plus de vingt ans à les retrouver. Quelques années plus tard, le petit Hamed est une nouvelle fois enlevé à sa famille, pour être placé par la justice dans un foyer de lAssistance publique. Il connaîtra la loi de la jungle des enfants dans une cité pour mineurs de la région parisienne, avant dêtre envoyé dans une famille de pêcheurs normands. Il passera finalement la majeure partie de son adolescence dans une demeure bourgeoise, en Champagne, avant de se lancer dans un BTS électronique. Le diplôme obtenu ne lui ouvre pas les portes du monde du travail. Jai cherché du travail, mais on me faisait comprendre que ce nétait pas ma place, que nos pères étaient balayeurs, que ce genre de job nétait pas pour moi.
Tout en multipliant les petits boulots, Hamed se passionne pour les percussions. À la fin des années 70, il élabore une technique denseignement avec son ami Sidney Thiam (qui accompagne à lépoque le pianiste de jazz Eddie Louis), quils appliquent dans les lycées des quartiers dits difficiles. Cest lors de lun de ces cours quil rencontre celui qui deviendra son alter ego, Ali Merghache. Aujourdhui, les deux complices partagent la scène dans Folies berbères, un spectacle qui balaie en textes et en musique 40 ans dhistoire de limmigration.
En compagnie des grands
En 1977, Hamed Bouzzine, qui tourne avec un groupe de bossa nova, est lun des fondateurs dun squatt dartistes à Saint-Cloud, qui vivra jusquen 1992. Cette carrière de percussionniste lamène en tournée avec le grand saxophoniste de jazz Archie Shepp, aux côtés du légendaire batteur Kenny Clarke. Il accompagnera même Tito Puentes lors dun concert à Paris, avant de tourner quelques années avec le griot guinéen Alpha Kouyaté. Un homme dun grand savoir. À lui venaient se nourrir les Lamine Konté, Mory Kanté. Cest lui qui ma ramené vers loralité, raconte Hamed. Au fil de centaines dheures de train lors des tournées, le vieux griot lui conte ses épopées, et le charge de les transcrire en français.
Je venais de cette tradition orale vivante. Jétais féru de cultures africaines. Quelque part, ces histoires me travaillaient, ma mère nourricière (la sur de ma mère) était noire. Tout bébé, le visage de celle qui me réconfortait était celui dune femme noire et à travers ce conteur, je retrouvais cette africanité quil y avait en moi, poursuit-il. Bouzzine retrouve aussi limage des conteurs quil gardait de sa petite enfance dans le sud marocain, ces soirées où les vieux sont réunis, assis sur des tapis, face au désert de pierres ou dans une cour. La parole qui circule et puis cette jouissance au partage. Il y avait à la fois des contes qui nous effrayaient, nous enfants, et dautres qui étaient réservés aux adultes, des histoires plus élaborées et plus complexes. Il donne bientôt à Montpellier, pour France Culture, les Fragments dépopée touareg, tenus de son grand père, qui vont le faire connaître. Un conte dont il tirera plus tard un CD, aux côtés du flûtiste peul Ali Wagué. Il accompagne à lépoque ses phrases dune harpe des chasseurs, instrument quil a découvert au Mali, dun luth, dun sanza (piano à pouces africain) ou dun tambour. Cest le début dune longue carrière, jalonnée dune vingtaine de spectacles.
Le retour à la mère
Au milieu des années 80, Bouzzine décide de partir à la recherche de sa mère, quil avait quittée 20 ans plus tôt. Accompagné de ma femme, jai traversé la France, lEspagne et le Maroc, jusquà ma palmeraie, sans carte ni indication. Cest le cordon ombilical qui parlait, se rappelle-t-il. De son côté, elle avait lancé des gens à ma recherche en France. Elle me croyait mort.
Sa mère le convainc des années plus tard de filmer et denregistrer les quelque 300 poésies et mythes quelle connaît et partage avec les femmes du village. Elle décédera quelques mois avant le tournage, emmenant avec elle quelques légendes sans doute enfouies à jamais.
Sa carrière de musicien et conteur, Bouzzine dit aussi la devoir à un mineur croisé dans son enfance, qui, à partir de bidons, avait fabriqué un luth de fortune. Il chantait le blues de la mine, le blues de lexil, comme on chante la beauté des champs de coquelicots, la beauté des paysages de lAtlas et la séparation. Cela ma marqué à vie.
Depuis bientôt une trentaine dannées, programmateur et fondateur de nombreux festivals, Bouzzine a accueilli Daddy Nuttea ou Tonton David dans ses ateliers décriture et sillonné les quinze plus grandes ZUP de France. Nous sommes les pompiers de la culture, disait à Jack Lang, au sujet de son travail dans les quartiers sensibles, celui qui a donné ses spectacles de lAlgérie au Liban, de Tunisie à lAfrique du Sud. Au début des années 80, il était parmi les quelque trente conteurs connus en France. Aujourdhui, lassociation des Conteurs associés, dont il fut lun des fondateurs, en répertorie pas moins de 1200. Au Maroc, membre du Conseil consultatif des droits de lhomme, Hamed Bouzzine rêve de travailler à un centre de formation, de transmission et de conservation du patrimoine oral. En attendant, il forme les nouveaux bibliothécaires du pays. |
 |
Lectures. Dix médiathèques, un réseau
117 millions de dirhams ! Cest le montant de lenveloppe allouée au réseau de lecture publique par le ministère de la Culture marocain et la coopération française (qui participe au financement à hauteur de 30%). Un réseau initié en 2003 et qui a permis la création de dix médiathèques, dotées chacune de 10 000 ouvrages en arabe et en français, situées à Beni Mellal, El Jadida, Khouribga, Larache, Ouarzazate, Sala Al Jadida, Taza, Tiznit, Meknès et Oujda. Chaque médiathèque est à son tour le centre dun réseau de bibliothèques satellites, de plus petite envergure, qui permettent douvrir des points de lecture en zone rurale ou périurbaine. Après un programme de formation chiffré à plus de 5 millions de dirhams, les nouveaux bibliothécaires ont rencontré, à loccasion du dernier Salon du livre de Casablanca, leurs homologues tunisiens et libanais travaillant au sein de programmes similaires. Hamed Bouzzine, qui a modéré cette session de formation, constitue naturellement un ambassadeur de choix pour ce programme visant à promouvoir la lecture et à lutter contre lillettrisme. |
|
|