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TelQuel : Le Maroc tel qu'il est

Par Ahmed R. Benchemsi

‘‘Eléments’’

Ahmed R. Benchemsi
(SEBASTIEN MICKE/PARIS MATCH)

Cette montagne de révélations est-elle basée uniquement
sur des aveux ? Et si oui, dans quelles conditions ont-ils été
obtenus ?


Alors récapitulons. Un Maroco-Belge, Abdelkader Belliraj, est accusé d’être le chef d’une vaste conspiration terroriste initiée à Casablanca (ou Tanger), il y a 16 ans (ou plus), pour renverser le régime (qui a changé depuis). À cette fin, un impressionnant arsenal militaire a été introduit au Maroc, en deux tranches : il y a 14 ans (ou 15), puis il y a 8 ans (ou 7). Entre-temps (ou avant), il y a eu des meurtres en
Belgique puis un braquage au Luxembourg, destiné à financer des projets terroristes. Hormis le flou sur les dates, il n’y a pas de réelle raison de douter de tout cela puisque meurtres, braquage et saisie d’armes il y a bel et bien eu. Sauf à considérer, sur ce dernier point, que l’arsenal présenté aux caméras, à la manière d’un buffet sur une belle nappe blanche, était fabriqué de toutes pièces à partir d’armes prélevées sur les stocks des Forces armés royales. En ce qui me concerne, je ne pousserai pas la suspicion jusque-là.

Maintenant, qui a introduit ces armes au juste, et quand, et dans quel but, et pourquoi et comment ces gens ont eu l’infinie patience de rester cois si longtemps… Tout ce dont on dispose, à cette heure, pour répondre à ces questions cruciales, ce sont les déclarations du ministre de l’Intérieur, Chakib Benmoussa. Un honnête homme, sans aucun doute. Mais qui, plus d’une semaine après les premières arrestations, ne donne toujours aucun détail sur les “éléments” dont dispose(raie)nt ses services, s’abritant, un coup derrière le secret de l’instruction, un coup derrière sa méconnaissance des détails opérationnels de l’enquête. Désolé, Monsieur le ministre, mais il nous en faut plus. En quoi consistent ces “éléments” ? S’agit-il de documents ? D’écoutes téléphoniques ? D’aveux ? Dans ce dernier cas, qui a avoué quoi ? Et dans quelles conditions ? Quand on connaît les méthodes d’interrogatoire des services anti-terroristes (suffisamment d’ONG ont rapporté suffisamment d’horreurs là-dessus), il est légitime d’entretenir quelques doutes… pour le moins.

Mais le plus énorme, dans tout cela, c’est l’implication présumée de dirigeants islamistes ayant pignon sur rue. Mustapha Moâtassim, Amine Ragala et Mohamed Merouani, connus pour leur grande modération (le premier a été jusqu’à préconiser la liberté de culte pour les Marocains !) auraient, nous dit-on, créé leurs formations politiques respectives (interdites depuis une semaine) dans le prolongement du projet terroriste cité plus haut. Il s’agirait même de la “branche politique” d’un même mouvement, Belliraj et ses amis coiffant la “branche armée”. Bigre ! Et qu’est-ce qui permet d’affirmer tout cela ? De mystérieux “éléments”, là encore, qui démontre(raie)nt que les trois hommes connaissaient l’existence de l’arsenal caché au Maroc, qu’ils ont entretenu des relations suivies avec les terroristes-braqueurs jusqu’à récemment, et qu’ils avaient même “commandité” (si, si !) des braquages en Europe !

Ces “éléments”, également qualifiés de “faits matériels”, le ministre de l’Intérieur déclare qu’ils seront examinés par la justice, qui attestera ou non de leur crédibilité. Franchement, qui peut croire que la justice marocaine sera suffisamment indépendante pour examiner objectivement les “éléments” du ministère de l’Intérieur, quitte à les invalider ? Personne, et notamment pas l’auteur de ces lignes. Et notamment pas non plus la justice belge, qui ne sait plus comment dire sa “précaution” face aux “informations” transmises par les Marocains…

Que le Maroc soit sous la menace terroriste, personne n’en doute. Que l’Etat marocain ait inventé ce complot de toutes pièces, c’est difficile à croire – et je n’en vois pas l’intérêt, même pour les plus cyniques de nos stratèges sécuritaires. Mais qui a fait quoi, quand et pourquoi… À l’heure où ces lignes sont écrites, on ne connaît pas encore la version des accusés. Nul doute qu’ils nieront tout en bloc, ce qui ne fera qu’ajouter à la confusion générale. Les “éléments”, on les attend vraiment avec impatience. Et il y a intérêt à ce qu’ils soient solides.

 
 
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