Affaire Belliraj. Le temps du doute
Objectif 2009. À table avec El Himma
Abdeslam Ouaddou : "Je regrette mon geste"
Affaire Mourtada. En rire ou en pleurer ?
Cuba. Une nouvelle ère ?
CIH. De la banqueroute au jackpot
Hamed Bouzzine. Colporteur d'histoires
Musique. Le retour du cactus
N° 313
Webmaster
TelQuel : Le Maroc tel qu'il est

Par Youssef Aït Akdim

Affaire Belliraj. Le temps du doute

Malgré les “révélations” du ministre
de l’Intérieur Chakib Benmoussa, de nombreuses zones d’ombre
subsistent dans le dossier
du “réseau Belliraj”.
(TNIOUNI / NICHANE)

En attendant l'ouverture d'un procès, l'enquête sur les ramifications politico-terroristes du réseau Belliraj avance à pas de fourmi. Le point sur le feuilleton de ce début 2008.


Vendredi 22 février, la traque policière dans l'affaire Belliraj (du nom du Belgo-Marocain soupçonné d'être le chef opérationnel d'un réseau terroriste) donne des fruits. Deux jours après la conférence de presse du ministre de l'Intérieur, la police annonce la découverte d'un nouveau stock d'armes et l'arrestation de trois hommes, portant à 35 le nombre de personnes détenues dans le cadre de l'enquête policière. Les armes
étaient cachées dans un puits de la commune de Beni Chiker (près de Nador), appartenant à l'un des 32 détenus de la première semaine. C'est Abdelghali Chighannou, modeste commerçant, qui aurait conduit les enquêteurs à cette découverte. Encore des aveux, après une longue garde-à-vue.

Neuf chefs d'accusation
Dans les affaires de terrorisme, la durée de la garde-à-vue étant de 96 heures (renouvelable deux fois), ce n'est qu'en début de semaine que les avocats des personnes arrêtées ont pu rencontrer leurs clients. Il était temps. Le comité de défense des dirigeants d'Al Badil Al Hadari et du Parti d'Al Oumma a été constitué de ténors “politiques” du barreau : le socialiste Khalid Sefiani, les anciens bâtonniers Abderrahmane Benameur et Abderrahim Jamaï, abonnés aux affaires liées aux droits de l'homme, en plus de l'islamiste Mustapha Ramid, habitué aux dossiers du terrorisme et déjà présent dans les procès de l'après-16 mai 2003. Interrogés sur leur stratégie de défense, les avocats restaient circonspects jusqu'à la présentation des prévenus devant le procureur du roi, jeudi, à la Cour d'appel de Rabat.

Si les avocats se tiennent cois, c'est parce que le procès n'a même pas débuté. “Déjà, la présomption (d'innocence) a été bafouée dans les organes de presse officiels et dans les déclarations, tant du ministre de l'Intérieur que du porte-parole du gouvernement, Khalid Naciri”, tonne l'un des avocats. Mustapha Moâtassim, Amine Ragala et Mohamed Merouani ont passé près de dix jours dans les locaux de la BNPJ à Casablanca. Transférés vers la capitale, pour les besoins de l'instruction (la Cour d'appel de Salé est spécialisée dans les affaires de terrorisme), les détenus et leurs avocats étaient dans l'expectative, jeudi en milieu de journée. “Il est trop tôt pour se prononcer sur la suite des évènements, alors que nous n'avons pas accès au dossier”, nous a déclaré Me Abderrahim Jamaï. Et d'ajouter : “Nous attendons toujours l'instruction préliminaire pour connaître les délits retenus contre les trois hommes”. C'est à peine si une dépêche d'agence signalait, jeudi, que neuf chefs d'accusation pesaient sur les membres du réseau démantelé : assassinats et tentatives d'assassinat avec des armes à feu, vols qualifiés, blanchiment d'argent, association de malfaiteurs pour mener des actes terroristes, falsifications de documents officiels et d'identité, etc. En revanche, aucune précision n'a filtré sur le recours contre la décision de dissoudre Al Badil Al Hadari, prise par le Premier ministre dès le 20 janvier, soit deux jours à peine après les arrestations.
Un parti à terre
Pour l'heure, il y a déjà une victime avérée dans l'affaire Belliraj : c'est précisément Al Badil Al Hadari, accusé par le porte-parole du gouvernement, invité sur un plateau de télévision, “d'avoir été créé dès le début pour faire diversion”. Revenant sur la décision de dissoudre le parti dirigé par Mustapha Moâtassim, au lieu de demander à la justice sa suspension (c'est possible, en se référant à l'article 50 de la loi sur les partis politiques), une source proche du ministre de l'Intérieur joue cartes sur table : “Le gouvernement a décidé (la dissolution du parti) en connaissance de cause. La fermeture provisoire requiert au préalable une décision de justice. Cela risquait de prendre du temps, alors qu'il fallait agir vite et éviter la dissimulation ou la destruction de preuves !”. Au point de basculer dans la précipitation ?

Le week-end avant l'éclatement de l'affaire Belliraj, Al Badil tenait son (dernier) conseil national à Mohammedia. Une réunion qui s'est déroulée normalement, si l'on excepte un incident “passé inaperçu”, d'après ce responsable local du parti. Dimanche 17 février, en début d'après-midi, jour de clôture du conseil, un commissaire a demandé à voir le secrétaire général d'Al Badil Al Hadari. Une voiture banalisée attend, en effet, Mustapha Moâtassim à la porte de la salle. Le temps, pour ce dernier, de demander à deux “camarades” de l'accompagner, les occupants de la voiture (dont trois policiers en tenue) avaient déjà quitté les lieux. Le lendemain, donc, Moâtassim et Ragala sont arrêtés et placés en garde-à-vue, et les ennuis commencent pour Al Badil.

Azzedine El Allam, directeur administratif du parti dissous, a décidé d'adopter un profil bas. Il raconte comment “des policiers ont débarqué, le lendemain de l'annonce de la dissolution, au local du parti à Derb Soltane (Casablanca) pour y poser des scellés, après avoir saisi tout ce qui s'y trouvait”. La police a tout confisqué. “Ils ont tout pris, absolument tout. Même une petite boîte de thé et du sucre qui traînaient dans le coin cuisine de notre local”, ajoute El Allam, l'un des seuls dirigeants du parti qui accepte, aujourd'hui, de s'exprimer à visage découvert. Car pour l'heure, pas question de faire de la résistance. Le site web, vitrine trilingue (arabe, français, anglais) du parti, a été désactivé et il a été demandé à toutes les antennes locales d'Al Badil de “geler leurs activités”.

“Les militants ne se réunissent plus, de peur de tomber sous le coup des sanctions prévues par l'article 58 de la loi sur les partis politiques”, nous affirme un proche de Moâtassim, qui a requis l'anonymat. La loi punit en effet de 5 à 10 ans de prison et d'une amende de 20 000 à 100 000 dirhams “quiconque aura participé au maintien ou à la reconstitution directe ou indirecte d'un parti dissous”.

Même réduits à une sorte de clandestinité, les membres d'Al Badil ne renoncent pas au combat. Un collectif d'avocats a commencé, nous a-t-on expliqué, à étudier la forme d'un recours pour “excès de pouvoir” devant le Tribunal administratif, une démarche visant à annuler la dissolution du parti. Toujours à Casablanca, des sympathisants d'Al Badil, issus des bidonvilles de Sidi Moumen, se disent, quant à eux, “prêts à témoigner en faveur de Moâtassim et Ragala (pour tenter de les disculper de tout lien avec le terrorisme)”. Cela suffira-t-il pour influer sur les procès à venir ?



Réaction. Bruxelles nous observe

Depuis une semaine, la presse belge ne sait quoi penser des révélations fracassantes sur l'implication de Abdelkader Belliraj dans un réseau terroriste. Belliraj, alias “Abdelkrim”, avait quitté le nord du Maroc à l'âge de douze ans pour la Belgique, où il est présenté par le quotidien La Libre Belgique comme “un opposant au régime chérifien, mais ni truand, ni proche du terrorisme”. Quant à la perquisition du domicile de Belliraj à Evergem, “elle s'est révélée négative”, s'est contenté pour sa part de rapporter le quotidien bruxellois de référence Le Soir. Pour sa part, La Libre Belgique n'hésite pas, sur un ton parfois surprenant, à dévoiler les réserves du Parquet fédéral : “Les services de renseignement nord-africains conservent volontiers et sans limite de temps des informations pas toujours vérifiées à leur arrivée”. Cela dit, les journaux sont généralement revenus, depuis quelques jours, à un ton plus neutre. L'hebdomadaire Le Vif / L'Express confirme, par exemple, que “Belliraj avait déjà été entendu par la police belge dans le cadre de l'enquête sur quatre assassinats perpétrés entre mars et octobre 1989”. À l'époque, rapporte le journal, “la justice belge s'était contentée de l'interroger sur son emploi du temps !”. Ce n'est pas l'arrivée d'enquêteurs belges, attendus la semaine prochaine à Rabat, qui risque d'affaiblir l'intérêt de nos confrères à Bruxelles pour l'affaire Belliraj.

 
 
TelQuel : Le Maroc tel qu'il est © 2009 TelQuel Magazine. Maroc. Tous droits résérvés