Affaire Belliraj. Le temps du doute
Objectif 2009. À table avec El Himma
Abdeslam Ouaddou : "Je regrette mon geste"
Affaire Mourtada. En rire ou en pleurer ?
Cuba. Une nouvelle ère ?
CIH. De la banqueroute au jackpot
Hamed Bouzzine. Colporteur d'histoires
Musique. Le retour du cactus
N° 313
Webmaster
TelQuel : Le Maroc tel qu'il est

Par Réda Allali

Pour ZB, cette opération est le fait d’un lobby étranger qui cherche à déstabiliser notre pays.

Nom : Boualem
Prénom : Zakaria
Né en 1976 à Guercif
Signe particulier : Marocain à tendance paranoïaque



Si Zakaria Boualem a bien compris, alors c’est une véritable catastrophe nationale qui s’annonce. Nos valeureuses entreprises nationales de télécommunications nous annoncent qu’il est désormais possible de pratiquer de la visio-conversation. Concrètement, ça veut dire qu’il est désormais possible de regarder la tête de celui avec qui on parle au téléphone, comme dirait Gad. Et pour le même prix, en plus. Arrêtons-nous pour commencer sur ce choix commercial : pourquoi ça ne coûte pas plus cher ? Comme dirait encore une fois Gad, il serait logique de payer plus pour avoir plus. On me signale que ce n’est pas Gad, mais Sarkozy qui déploie ce genre de théorie. Qu’importe, ces gens-là viennent nous proposer gratuitement de regarder la tête de celui avec qui tu parles. C’est un véritable désastre. C’est que chez nous, tout le monde ment, c’est d’ailleurs à peu près la seule façon possible de vivre plus ou moins normalement. On ment à son patron, à ses parents, à sa femme, à ses enfants, à ses voisins, aux impôts… On raconte des salades toute la journée. Ça nous permet d’avoir des conversations pleines de civilités, d’éviter de se justifier toute la journée. Dans un bon jour, on peut même dire que c’est très positif, cette façon de ne pas asséner à tout le monde une vérité désobligeante. Vous imaginez, vous, Zakaria Boualem décrocher son téléphone et répondre à un vague ami qui lui demande ce qu’il fait là, tout de suite, et pourquoi il n’a pas répondu à son bippage précédent : “Ça te regarde, ce que je fais ?”. C’est impossible. Zakaria Boualem
répond, comme tout le monde : “Rien de spécial, rien qu’avec le temps, tu sais ce que c’est, la course”, ce qui ne veut à peu près rien dire en français, mais qui est très clair dans notre dialecte et qui, en plus, satisfait son interlocuteur. Maintenant, ça va être impossible, parce que le type va voir Zakaria Boualem et même ce qu’il y a derrière Zakaria Boualem. Répétons-le, c’est une catastrophe nationale. Les conséquences seront terribles pour la vie sexuelle des Marocains, donc pour leur productivité, et pour le moral de la nation, etc.
Il faut s’attendre à voir surgir des contre-offres pour équilibrer cette attaque frontale contre la vie privée. On peut imaginer que les cabarets vont s’équiper de salles insonorisées, avec un décor tout ce qu’il y a de plus familial, où les clients pourront répondre au téléphone tout en ayant l’air de bons Marocains. Il faut imaginer qu’à Marrakech, il y aura des téléboutiques avec des papiers peints représentant les rues de Casablanca, pour tromper son monde. Il est même probable que l’on se retrouve à télécharger des fonds d’écran paramétrables, des brouilleurs d’image, des déformateurs de son. Car sinon, comment expliquer à son patron qu’on est chez un client, alors qu’en fond sonore, la glorieuse magana rajaouie braille à pleins poumons un hymne à la gloire des hommes en vert ? Comment Zakaria Boualem pourra-t-il raconter à tout le monde qu’il arrive au rendez-vous fixé et qu’il est déjà dans le taxi, alors que tout dans son visage trahit le réveil difficile d’une sieste mal maîtrisée ?

Il y a bien sûr la possibilité de refuser la conversation, mais dans ce cas, bon courage pour expliquer pourquoi. Déjà qu’on a du mal à faire comprendre à des adultes pourquoi on éteint son téléphone de temps en temps.

Et tout cela gratuitement ! Qu’est-ce qu’ils ont à y gagner ? Il est clair qu’il s’agit là de la preuve flagrante qu’il y a derrière cette opération un lobby étranger, qui cherche à déstabiliser notre pays. Vous savez, les fameux bushistes/sionistes/satanistes/homosexuels, ceux qui sont entièrement occupés à diffuser la dépravation dans nos belles rues. On en parle dans plein de journaux, vous devez forcément les connaître. C’est une entreprise de déstabilisation à grande échelle, contre laquelle le patriotisme le plus élémentaire exige de se lever. C’est fait, et merci.

 
 
TelQuel : Le Maroc tel qu'il est © 2005 TelQuel Magazine. Maroc. Tous droits résérvés