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Portrait. Danse avec les images
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N° 314
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TelQuel : Le Maroc tel qu'il est

Par Ayla Mrabet

Portrait. Danse avec les images

Lahcen Zinoun
(TNIOUNI / NICHANE)

Avec Oud Al’ward (ou La beauté éparpillée), le danseur chorégraphe signe avec brio son entrée dans l’univers du cinéma, version long-métrage. Retour sur le parcours d'un homme aux vies multiples.


Inutile de lui poser la question : pour Lahcen Zinoun, la transition entre la danse et le cinéma s’est faite le plus naturellement du monde, presque sans effort : “Le cinéma, c’est le mouvement, le rythme. C’est exactement pareil pour la danse”. Le lien est là, évident pour le chorégraphe et danseur vétéran. C’est que l’homme n’en est pas à son
coup d’essai : entre 2000 et 2003, il avait enchaîné trois courts-métrages, aussi expérimentaux que personnels, avec une charge politique revendiquée (lire encadré). Voici donc le premier long, intitulé Oud Al’ward (ou La beauté éparpillée), qui arrive en salle, auréolé des deux Prix d’interprétation féminine, glanés au Festival du film national de Tanger (lire critique p. 68). Si la danse n’y a pas sa place, il est toutefois question de musique. Et d’aliénation. Oud Al’ward, c’est le parcours d’une esclave musicienne, qui se retrouve captive de son talent. Son luth, métaphore de la liberté, devient l’instrument de sa dépendance. Une très belle histoire, qui rappelle étrangement celle de son réalisateur.

L’enfance de l’art(iste)
Les premières années de la vie de Lahcen Zinoun se déroulent à Derb Moulay Cherif, durant les années du protectorat. Un quartier ghettoïsé, isolé du reste de la ville de Casablanca par les autorités françaises. Dans ce huis clos, le jeune Lahcen n’a d’autre distraction que l’observation de son voisinage : des familles à la vie discrète, qui ne se manifestent qu’à travers une fête de mariage par-ci, une cérémonie de circoncision par là. “Rien ne me vouait à suivre le chemin de l’art. Voir ces gens ramener leurs tribus et exposer leurs origines avait un côté féerique pour moi”, se souvient Zinoun, qui nourrira plus tard ses créations par cette foison de scènes festives populaires.

L’indépendance du pays signe aussi le début de la sienne. Zinoun se lance enfin dans l’exploration de la ville blanche. En 1958, âgé de 14 ans, il découvre le conservatoire de Casablanca et fait connaissance avec la musique, bien évidemment à l’insu de son père, alors que la mère, “illettrée mais aimante, a su garder le secret”. Une mère à qui Lahcen Zinoun avoue devoir sa carrière : “Elle m’a toujours protégé, de mon père comme de Dieu... Combien de fois, inquiète pour ma santé, ne m’a-t-elle pas sommé de manger durant ramadan”, se souvient le danseur chorégraphe.

Et puis vint la danse. Une rencontre fortuite, au détour d’un couloir, comme dans les plus belles histoires d’amour. “Un jour, dans les allées du conservatoire, j’ai suivi de l’oreille une musique et me suis retrouvé devant une porte close. J’ai regardé par le trou de la serrure, et j’ai vu des gens danser. J’ai tout de suite pensé : c’est ça que je veux !”. Le coup de foudre de Zinoun pour la danse tourne au drame familial : le choix du fils provoque inévitabement les foudres du père : “Un soir, mon père me jeta à la rue. Un fils qui faisait de la danse était un fils indigne”. Lahcen Zinoun trouve refuge auprès de quelques amis. D’appartement en appartement, de connaissances en copains, il compense ce premier rejet par un travail acharné. “Je me suis rendu compte que ce n’était pas simplement la danse qui dérangeait. C’était surtout la découverte du corps, son affirmation, son utilisation”, explique-t-il.

En 1964, Lahcen est heureux. Une première consécration vient récompenser sa traversée du désert : il reçoit le premier prix de danse du conservatoire de Casablanca, félicité sur scène par le gouverneur. Mais son père n’est pas parmi l’assistance. “J’aurais aimé qu’il soit dans la salle, pour voir le gouverneur en personne me serrer la main”, se rappelle-t-il. Mais quelques jours plus tard, ce même haut fonctionnaire fera la grande désillusion de l’artiste. Fraîchement auréolé de son fameux prix, Lahcen se présente au bureau du gouverneur pour solliciter une bourse d’études à l’étranger. Des études de danse. La réponse du gouverneur fuse, cinglante : “Les gens triment, font des études de médecine et n’obtiennent pas cette bourse. Et toi, tu oses venir demander de l’argent pour de la danse ! Hors de ma vue, yal hmar !”. Deuxième rejet. “Je ne comprenais pas. C’est pourtant ce même homme qui est venu me féliciter, et c’est de son conservatoire que je suis sorti… J’ai dû me rendre à l’évidence : ce conservatoire faisait partie d’un Maroc qui n’avait pas le droit d’exister”.

“Hassan II m’a tuer”
Bourse ou pas, Lahcen Zinoun persiste à suivre son rêve et va à la découverte de l’Europe. Il atterrit en Belgique, attiré par la renommée du danseur et chorégraphe français Maurice Béjart. À force de travail et de persévérance, il arrive enfin au sommet : en 1970, Lahcen Zinoun est danseur étoile. “La danseuse étoile qui m’accompagnait à l’époque me répétait que j’ai de la chance d’être marocain, qu’elle m’enviait d’avoir un roi comme Hassan II”, se souvient-il. Mais l’admiration que la danseuse portait pour Hassan II a un motif particulier : elle informe Zinoun que ce dernier était amateur de danse et qu’il recevait fréquemment des danseurs. “Mon bonheur était entier : même si le Maroc ne comprenait pas encore mon art, le roi, mon roi, aimait la danse. À partir de ce moment-là, Hassan II est devenu ma motivation. J’étais l’âne et il était la carotte”. Le rêve se dessine : rentrer au Maroc et se battre pour sa passion. Lahcen tente une première expérience et enseigne aux conservatoires de Rabat et de Casablanca durant trois ans, avant de reprendre la route des spectacles internationaux. Danser dans le monde entier lui ouvre les yeux sur sa propre identité : “Quand j’ai compris que j’étais un étranger dans mon propre pays, j’ai décidé d’intégrer la musicalité et le verbe arabe à la danse”. De retour au Maroc, en 1986, il fonde la Troupe nationale des arts populaires. “J’y ai réuni toute la richesse du patrimoine marocain. Je voulais que celui-ci soit transmis par une école en bonne et due forme, pas seulement par des paysans”, argumente-t-il. Mal lui en prit, puisque la carotte royale se transforme en bâton. Hassan II, le souverain de l’art et du goût, met fin aux aspirations du chorégraphe : “Il m’a convoqué pour me dire qu’au Maroc, on ne danse pas. Que le Maroc était un pays d’hommes”. Le monde de Zinoun s’écroule. Il sombre dans la dépression, délaisse son travail et commence même à le remettre en question. Interdit de danser, il se tourne vers d’autres formes artistiques d’expression et fait de la peinture sa thérapie. Il ne renoue avec la danse qu’en 1991, enchaînant les créations, désormais imprégnées de ses douleurs. Aujourd’hui, à 64 ans, Lahcen Zinoun ouvre un nouveau chapitre de sa vie artistique, avec la sortie de son premier long-métrage. Et continue à répéter à qui veut l’entendre : “L’art est ma religion, ma foi. Si vous voulez que j’arrête, tuez-moi”.



Cinéma. La preuve par trois

Avant Oud Al’ward, Lahcen Zinoun était passé à trois reprises derrière la caméra, signant autant de courts-métrages, d’inspiration largement autobiographique. Dans Le silence (2000), il décrivait sa classe de CP et ses élèves traumatisés par un instituteur violent, qui les rossait à coups de “langue de Marcel Cerdan”, comprendre des gants de boxe. Piano, daté de 2001, raconte comment un fils féru de musique impose à son père autoritaire (avec l’aide d’une mère compréhensive) l’installation d’un piano dans la maison familiale, en plein quartier populaire. Ouvertement politique et visuellement expérimental, Faux-pas (2003) met en scène des pieds, des pas et une voix off. Ce court-métrage est un hommage à Evelyne Serfaty, soeur d’Abraham et autre victime des années de plomb.

 
 
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