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Par Ayla Mrabet
Portrait. Danse avec les images
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Lahcen Zinoun
(TNIOUNI / NICHANE)
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Avec Oud Alward (ou La beauté éparpillée), le danseur chorégraphe signe avec brio son entrée dans lunivers du cinéma, version long-métrage. Retour sur le parcours d'un homme aux vies multiples.
Inutile de lui poser la question : pour Lahcen Zinoun, la transition entre la danse et le cinéma sest faite le plus naturellement du monde, presque sans effort : Le cinéma, cest le mouvement, le rythme. Cest exactement pareil pour la danse. Le lien est là, évident pour le chorégraphe et danseur vétéran. Cest que lhomme nen est pas à son |
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coup dessai : entre 2000 et 2003, il avait enchaîné trois courts-métrages, aussi expérimentaux que personnels, avec une charge politique revendiquée (lire encadré). Voici donc le premier long, intitulé Oud Alward (ou La beauté éparpillée), qui arrive en salle, auréolé des deux Prix dinterprétation féminine, glanés au Festival du film national de Tanger (lire critique p. 68). Si la danse ny a pas sa place, il est toutefois question de musique. Et daliénation. Oud Alward, cest le parcours dune esclave musicienne, qui se retrouve captive de son talent. Son luth, métaphore de la liberté, devient linstrument de sa dépendance. Une très belle histoire, qui rappelle étrangement celle de son réalisateur.
Lenfance de lart(iste)
Les premières années de la vie de Lahcen Zinoun se déroulent à Derb Moulay Cherif, durant les années du protectorat. Un quartier ghettoïsé, isolé du reste de la ville de Casablanca par les autorités françaises. Dans ce huis clos, le jeune Lahcen na dautre distraction que lobservation de son voisinage : des familles à la vie discrète, qui ne se manifestent quà travers une fête de mariage par-ci, une cérémonie de circoncision par là. Rien ne me vouait à suivre le chemin de lart. Voir ces gens ramener leurs tribus et exposer leurs origines avait un côté féerique pour moi, se souvient Zinoun, qui nourrira plus tard ses créations par cette foison de scènes festives populaires.
Lindépendance du pays signe aussi le début de la sienne. Zinoun se lance enfin dans lexploration de la ville blanche. En 1958, âgé de 14 ans, il découvre le conservatoire de Casablanca et fait connaissance avec la musique, bien évidemment à linsu de son père, alors que la mère, illettrée mais aimante, a su garder le secret. Une mère à qui Lahcen Zinoun avoue devoir sa carrière : Elle ma toujours protégé, de mon père comme de Dieu... Combien de fois, inquiète pour ma santé, ne ma-t-elle pas sommé de manger durant ramadan, se souvient le danseur chorégraphe.
Et puis vint la danse. Une rencontre fortuite, au détour dun couloir, comme dans les plus belles histoires damour. Un jour, dans les allées du conservatoire, jai suivi de loreille une musique et me suis retrouvé devant une porte close. Jai regardé par le trou de la serrure, et jai vu des gens danser. Jai tout de suite pensé : cest ça que je veux !. Le coup de foudre de Zinoun pour la danse tourne au drame familial : le choix du fils provoque inévitabement les foudres du père : Un soir, mon père me jeta à la rue. Un fils qui faisait de la danse était un fils indigne. Lahcen Zinoun trouve refuge auprès de quelques amis. Dappartement en appartement, de connaissances en copains, il compense ce premier rejet par un travail acharné. Je me suis rendu compte que ce nétait pas simplement la danse qui dérangeait. Cétait surtout la découverte du corps, son affirmation, son utilisation, explique-t-il.
En 1964, Lahcen est heureux. Une première consécration vient récompenser sa traversée du désert : il reçoit le premier prix de danse du conservatoire de Casablanca, félicité sur scène par le gouverneur. Mais son père nest pas parmi lassistance. Jaurais aimé quil soit dans la salle, pour voir le gouverneur en personne me serrer la main, se rappelle-t-il. Mais quelques jours plus tard, ce même haut fonctionnaire fera la grande désillusion de lartiste. Fraîchement auréolé de son fameux prix, Lahcen se présente au bureau du gouverneur pour solliciter une bourse détudes à létranger. Des études de danse. La réponse du gouverneur fuse, cinglante : Les gens triment, font des études de médecine et nobtiennent pas cette bourse. Et toi, tu oses venir demander de largent pour de la danse ! Hors de ma vue, yal hmar !. Deuxième rejet. Je ne comprenais pas. Cest pourtant ce même homme qui est venu me féliciter, et cest de son conservatoire que je suis sorti
Jai dû me rendre à lévidence : ce conservatoire faisait partie dun Maroc qui navait pas le droit dexister.
Hassan II ma tuer
Bourse ou pas, Lahcen Zinoun persiste à suivre son rêve et va à la découverte de lEurope. Il atterrit en Belgique, attiré par la renommée du danseur et chorégraphe français Maurice Béjart. À force de travail et de persévérance, il arrive enfin au sommet : en 1970, Lahcen Zinoun est danseur étoile. La danseuse étoile qui maccompagnait à lépoque me répétait que jai de la chance dêtre marocain, quelle menviait davoir un roi comme Hassan II, se souvient-il. Mais ladmiration que la danseuse portait pour Hassan II a un motif particulier : elle informe Zinoun que ce dernier était amateur de danse et quil recevait fréquemment des danseurs. Mon bonheur était entier : même si le Maroc ne comprenait pas encore mon art, le roi, mon roi, aimait la danse. À partir de ce moment-là, Hassan II est devenu ma motivation. Jétais lâne et il était la carotte. Le rêve se dessine : rentrer au Maroc et se battre pour sa passion. Lahcen tente une première expérience et enseigne aux conservatoires de Rabat et de Casablanca durant trois ans, avant de reprendre la route des spectacles internationaux. Danser dans le monde entier lui ouvre les yeux sur sa propre identité : Quand jai compris que jétais un étranger dans mon propre pays, jai décidé dintégrer la musicalité et le verbe arabe à la danse. De retour au Maroc, en 1986, il fonde la Troupe nationale des arts populaires. Jy ai réuni toute la richesse du patrimoine marocain. Je voulais que celui-ci soit transmis par une école en bonne et due forme, pas seulement par des paysans, argumente-t-il. Mal lui en prit, puisque la carotte royale se transforme en bâton. Hassan II, le souverain de lart et du goût, met fin aux aspirations du chorégraphe : Il ma convoqué pour me dire quau Maroc, on ne danse pas. Que le Maroc était un pays dhommes. Le monde de Zinoun sécroule. Il sombre dans la dépression, délaisse son travail et commence même à le remettre en question. Interdit de danser, il se tourne vers dautres formes artistiques dexpression et fait de la peinture sa thérapie. Il ne renoue avec la danse quen 1991, enchaînant les créations, désormais imprégnées de ses douleurs. Aujourdhui, à 64 ans, Lahcen Zinoun ouvre un nouveau chapitre de sa vie artistique, avec la sortie de son premier long-métrage. Et continue à répéter à qui veut lentendre : Lart est ma religion, ma foi. Si vous voulez que jarrête, tuez-moi. |
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Cinéma. La preuve par trois
Avant Oud Alward, Lahcen Zinoun était passé à trois reprises derrière la caméra, signant autant de courts-métrages, dinspiration largement autobiographique. Dans Le silence (2000), il décrivait sa classe de CP et ses élèves traumatisés par un instituteur violent, qui les rossait à coups de langue de Marcel Cerdan, comprendre des gants de boxe. Piano, daté de 2001, raconte comment un fils féru de musique impose à son père autoritaire (avec laide dune mère compréhensive) linstallation dun piano dans la maison familiale, en plein quartier populaire. Ouvertement politique et visuellement expérimental, Faux-pas (2003) met en scène des pieds, des pas et une voix off. Ce court-métrage est un hommage à Evelyne Serfaty, soeur dAbraham et autre victime des années de plomb. |
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