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TelQuel : Le Maroc tel qu'il est

Par Majdoulein El Atouabi

Société. Les assoiffés des haltères

Fouad Mourtada, en tenue militaire,
lors de son cursus à l’Ecole mohammadia des ingénieurs.
(DR)

Plus qu’un sport, le culturisme est un véritable mode de vie avec ses propres codes, ses rites et ses mœurs atypiques. Incursion dans l'étrange monde des heddada marocains.


Petit rhomboïde, pectiné, trapèze, deltoïde… à moins d'être médecin légiste ou champion de scrabble, ces noms de muscles ne vous diront pas grand-chose. Pourtant, au sein de l'Association sportive El Menzeh Li Kamal Al Ajsam, dans le très populaire quartier rbati d'El Akkari, ces mots ont une résonance banale parmi la centaine d'apprentis culturistes qui fréquentent cette salle de sport. Parmi eux, Rachid, colosse de 22
ans, fait une fixation quasi maladive sur ce qu'il appelle “Trapize”. “Cela fait plusieurs semaines que je travaille ce foutu muscle, sans résultat”, éructe-t-il entre deux séries de machine.

Dans l'ambiance embuée du club El Menzeh, fleurant bon la chaussette et les effluves d'aisselles, les Rachid sont légion. En cette fin d’hiver, ils suent sang et eau pour “produire du muscle” et ne pas rater un rendez-vous fatidique : la saison estivale et ses plages, vitrines incontournables pour les culturistes amateurs. “Le Maroc compte actuellement à peu près 2000 salles de bodybuilding, accueillant chacune entre 50 et 100 sportifs, s'enorgueillit Khalid Errahi, secrétaire général de la Fédération royale marocaine de bodybuilding. Ceci revient à une estimation de 150 000 adeptes de ce sport, finalement très populaire dans notre pays, au moins autant que le football”.

Au début, il y a eu les péplums…
Dopée par la vogue des péplums et leurs héros bodybuildés, la ruée vers la fonte a débuté, selon Errahi, à l'aube des années 40, principalement à Casablanca et Marrakech, berceaux du culturisme marocain. Durant les dernières années du protectorat, les concours de culturisme figuraient parmi les attractions les plus populaires des plages marocaines, attirant des centaines de concurrents. Parmi eux, Mustapha Skalli parvient, en 1954, à décrocher une très honorable 5ème place lors du championnat du monde de bodybuilding à Paris. Seul Hassan Belbsiri fera mieux, 40 ans plus tard, décrochant une 4ème place à la compétition mondiale de 1991 à Vienne. Entre-temps, la popularité de la musculation ne s'est jamais démentie au Maroc. Elle atteindra même son apogée durant les années 80, toujours grâce au Septième art.

En 1985, Joe Weider, le pape du bodybuilding international, débarque au Maroc. Propriétaire d’une chaîne internationale de clubs de musculation, il est venu en quête d'éventuelles opportunités d'affaires. Il constate de visu la popularité dont jouit l'un de ses disciples : un certain Arnold Schwarzenneger. Découvert dans le cultissime Conan le Barbare, l'ancien Monsieur Univers et actuel gouverneur de l’Etat de Californie avait déjà inoculé la fièvre du culturisme à des milliers de jeunes Marocains, qui l'ont érigé au rang d'idole. Titre que lui ravira une autre star du bodybuilding, Francis Benfatto, champion français natif de Casablanca. Aujourd’hui encore, photos et posters des deux amas de muscles figurent toujours en bonne place dans la panoplie du parfait heddad.

Celle-ci compte d'autres “must have”, dont l’incontournable crème dépilatoire (ou le bon vieux rasoir jetable) : soucieux d'arborer une silhouette glabre, les culturistes marocains n'y voient aucune entorse à leur virilité. “Les poils sont l'ennemi juré des heddada. Un torse musclé, mais poilu, n'aura jamais l'effet spectaculaire de pectoraux lisses et huilés”, explique doctement Rachid. Autre élément indispensable : la crème bronzante (ou auto-bronzante pour les plus fortunés), compagne obligée des parades estivales sur les plages. Les portefeuilles éventés se contenteront de mixtures artisanales, confectionnées à base d'huile d'olive et de jus de citron.

C’est que le culturisme marocain est aussi un sport de débrouille, la plupart de ses adeptes provenant des couches populaires. “Je connais beaucoup de gars déformés à cause d'entraînements à domicile, pratiqués avec des poids bricolés à partir de jantes de voitures ou de seaux métalliques remplis de ciment”, explique Rachid. Pire : même dans les salles de sport, l'usage de matériel non conforme, et sans l’assistance d’un vrai moniteur, cause parfois de sérieux dégâts.

On est bien loin des clinquants clubs de fitness et des enseignes internationales qui ont fleuri ces dernières années. Là, il s’agit de salles “low cost”, sises dans des quartiers populaires, constituées sous forme d’association (pour des raisons fiscales), où l’abonnement mensuel varie entre 70 et 100 DH. Bien entendu, à ce tarif, pas question être regardant sur la formation du moniteur ou les conditions d’hygiène et de confort. L’équipement se limite à l’essentiel : des machines de musculation, des haltères et… une profusion de miroirs, utile pour jauger, à longueur de journée, les progrès réalisés.

Dress-code particulier
Mais il ne suffit pas d’enchaîner les curls pour prétendre être culturiste. “Un culturiste sérieux, qui espère participer à des concours, doit respecter un programme contraignant. Il faut s'entraîner jour et nuit et manger six fois par jour, de préférence de la viande”, explique Khalid Errahi. Une fringale légendaire qui n’a pas échappé aux propriétaires de mahlabate, dont les ouvertures suivent celles des salles de sport comme des poissons-pilotes.

Et si le jus de fruits agrémenté d’œufs crus ne suffit pas, le culturiste peut améliorer cet ordinaire avec des protéines animales bon marché (viande de dinde ou boucherie chevaline), voire avec des additifs nutritionnels. Proposés à des prix variant entre 200 et 800 DH le pot, ces poudres sont vendues dans certains magasins de sport, mais surtout dans des échoppes moins spécialisées.

À ce budget d’entretien s’ajoutent les frais “d’apparat”. Car hormis leur curieuse démarche et leurs torses bombés, nos heddada sont aussi reconnaissables à leur “dress-code” particulier. Objectif : mettre en relief des muscles chèrement acquis ! “Un T-shirt moulant et un pantalon cintré mettent davantage en valeur la silhouette du culturiste”, opine Rachid. Le culte du corps dans toute sa splendeur… Et l'esprit dans tout cela ? Généralement, le côté culture du culturisme se limite à la lecture de magazines spécialisés, en vente au Maroc depuis des décennies. “Malgré leur prix relativement élevé, entre 55 et 65 DH, des magazines comme Flex ou le Monde de la musculation et du Fitness réalisent d'assez bons scores de ventes au Maroc”, nous confie-t-on à Sochepress, la société distributrice de ces publications. L’offre s’est même enrichie de magazines arabophones, dont Noujoum arriada, mensuel édité au Liban par un ancien champion du culturisme.

Ses lecteurs se comptent surtout parmi les pros, qui courent la vingtaine de compétitions organisée par la FRMB et ses treize ligues régionales. Les plus convoitées sont la Coupe du trône, la Coupe du Sahara et le championnat national, dotés de prix variant entre 5000 et 30 000 DH. Pas de quoi nourrir son homme… Leurs moyens de subsistance, nos culturistes vont les chercher ailleurs. Sportifs le jour, la plupart trouvent un débouché intéressant dans les métiers de la nuit, en tant que videurs ou agents de sécurité. Ils troquent alors leurs survêts contre des costumes sombres bon marché, et prêtent leurs muscles aux entrées des boîtes de nuit et des cabarets.



Dopage. Toujours plus forts

Dans d’autres disciplines sportives, la simple évocation du mot “dopage” suffit pour remuer ciel et terre. Rien de cela dans le monde du culturisme. Même Khalid Errahi, le secrétaire général de la très officielle FRMB, ne s'en cache pas : “C’est malheureusement un phénomène très répandu. Que ce soit au Maroc ou à l'étranger, des sportifs cèdent à l'obsession du résultat et n'hésitent pas à absorber des produits nocifs pour leur santé”, avoue-t-il. Sauf que contrairement aux pays européens, au Maroc, le dopage a presque pignon sur rue. Des souks de Fnideq au souk El Fellah à Oujda, en passant par les échoppes de Derb Ghallef, les produits dopants interdits pullulent : créatine (L-Carnitine) et anabolisants stéroïdiens de toute sorte (Deca-durabolin, Primobolan, Winstrol) sont disponibles pratiquement en vente libre. “Si la créatine est autorisée par les instances internationales, les autres substances sont strictement interdites, explique Khalid Errahi. Mais leur usage reste très courant dans les vestiaires”. Résultat : des affections comme le cancer, les maladies hormonales ou la stérilité précoce font des ravages dans ce milieu où, finalement, les corps sont souvent moins solides qu'ils ne le paraissent.

 
 
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