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Par Majdoulein El Atouabi
Histoire. Laâlou : l Alcatraz marocain
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Sa proximité du cimetière
Achouhada de Rabat ne fait
quaccentuer l'aspect sinistre
du pénitencier.
(TNIOUNI / NICHANE)
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Fermé après linauguration de la prison civile de Salé, au début des années 90, le pénitencier de Laâlou sera bientôt transformé en musée militaire. Plongée dans lhistoire trépidante de lunique bagne officiel des années de plomb.
cétait pire quAlcatraz ! Cest en ces termes que Abdelhadi Khayrat, le directeur des quotidiens Al Ittihad Al Ichtiraki et Libération, se remémore ses douze mois de détention à la prison de Laâlou, au lendemain des émeutes du pain de 1981. Tout comme le célèbre rocher de la côte-ouest américaine, Laâlou est proche de la mer. Mais |
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au lieu dêtre cerné par les flots, il est plutôt noyé au beau milieu des tombes du cimetière Achouhada de Rabat. Ce qui ne fait quaccentuer son aspect sinistre. Aujourdhui, malgré les travaux de restauration en cours, pour le transformer en musée de lhistoire militaire, le bagne continue à dégager cette aura angoissante qui la accompagné durant près de 500 ans.
Du fort au bagne
Fondé au début du 16ème siècle, la bâtisse était à lorigine un fort militaire, à partir duquel les Portugais surveillaient le trafic maritime des côtes de lAtlantique. Un siècle plus tard, quand elle est récupérée par le Maroc, elle garde sa vocation martiale, se faisant baptiser Kasbah de Moulay Rachid (du nom du souverain régnant à lépoque). Au 19ème Siècle, le Sultan Moulay Slimane y ordonne dimportants travaux, pour transformer le fort en demeure royale. Celui-ci prend alors des allures de riad somptueux, avec une vue imprenable sur locéan. Cette période faste prend brutalement fin avec lavènement du protectorat français. Laâlou devient alors un hôpital militaire, réservé aux troupes françaises. Mais au début des années 1920, lengorgement de la petite prison de la Kasbah des Oudayas impose la création dun nouveau centre pénitentiaire. Le choix sarrête sur Laâlou : du jour au lendemain, malades et personnel soignant sont transférés vers lhôpital Marie-Feuillet, situé quelques centaines de mètres plus loin. Lancien fort est alors réaménagé en pénitencier, pour accueillir ses premiers prisonniers parmi les droit commun et les anciens résidents de la prison des Oudayas.
Au fur et à mesure que le mouvement nationaliste prend de lampleur, Laâlou devient le lieu de séjour forcé de centaines de résistants et de militants politiques marocains. Parmi eux, Lhaj Ahmed Mâaninou et Allal El Fassi, qui atterrissent dans cette prison au milieu des années 30. Pendant les années 40, cest au tour de Abderrahim Bouâbid et Mehdi Ben Barka dy séjourner. Il na fallu que quelques semaines pour que Ben Barka devienne un véritable leader dans lenceinte pénitentiaire. En plus de la cantine dont il a hérité la charge, il sortait chaque nuit pour donner des cours de mathématiques à la fille du directeur français de cette prison, explique, le journaliste, écrivain et militant usfpéiste Abdellatif Jebrou, qui a résidé plusieurs semaines dans les geôles rbaties en 1963. Sous le protectorat, Laâlou était partagé en trois quartiers : le pavillon moderne, où séjournaient principalement des prisonniers français et européens ainsi que quelques rares privilégiés marocains, le pavillon chérifien, où étaient parqués les autochtones et, enfin, le pavillon 13, réservé aux condamnés à mort. La répartition ethnique perdurera même après lindépendance du Maroc. Les conditions de détention étaient certes effroyables. Mais en comparaison avec la prison civile de Kénitra, où l'on était isolés et séparés les uns des autres, Laâlou nous paraissait comme un lieu rassurant, car fourmillant de vie, se rappelle Abdellatif Jebrou. C'était l'époque où Laâlou abritait derrière ses murailles tout ce que comptait le Maroc comme opposants politiques au règne de Hassan II. Ce souk, comme lappelait Abderrahmane Youssoufi, incarcéré dans le cadre du supposé complot de 1963, verra défiler de jeunes militants, devenus légendaires quelques années plus tard : Mohamed Fqih Basri, Ali Yata, Moumen Diouri, Omar Benjelloun, Mohamed Elyazghi et tant d'autres.
Un taux de surpopulation de 600% !
Déjà délabré du temps du protectorat français, Laâlou ne cessera de se dégrader au fil des ans. La proximité avec la mer, qui pouvait sembler comme un avantage, du fait de la vue qu'elle offrait à certains prisonniers, s'avère être une malédiction. Il régnait dans ce lieu une humidité excessive. En plus des maladies respiratoires qui emportaient chaque hiver d'innombrables vies, les rhumatismes étaient une affection quasi généralisée, qui touchait même les plus jeunes des détenus, se remémore Abdelhadi Khayrat. Asthme, tuberculose, rhumatismes
les maladies sont en effet légion et font chacune leur lot de victimes, d'autant que l'assistance médicale à Laâlou est réduite à son strict minimum. Mais le fléau le plus répandu est la gale, qui népargne personne, même pas le personnel administratif. Comme il n'était pas possible d'aménager un lieu de quarantaine dans cette prison, les mejrabine étaient badigeonnés de bleu de méthylène. Le produit antiseptique permettait d'atténuer les infections, mais surtout didentifier les galeux, qui étaient chassés par les autres prisonniers comme des pestiférés, nous confie Mohamed Serghini, avocat au barreau de Rabat, qui comptait plusieurs clients parmi les pensionnaires du lieu. La prison de Laâlou se distinguait également par son exiguïté. Conçue à l'origine pour accueillir un maximum de 283 prisonniers, elle en hébergeait constamment plus de
1500, soit un taux de surpopulation de 600% ! Dans plusieurs pavillons, notamment Diafa, cette grande salle où les prisonniers séjournent avant leur affectation dans lune des ailes de la prison, les détenus étaient littéralement entassés les uns sur les autres. Dans le jargon carcéral, cela s'appelait lpressa (la presse), explique Abdelhadi Khayrat.
Cest là quont notamment atterri les ministres du gouvernement Ahmed Iraqi, arrêtés pour malversations lors de la campagne dassainissement de lautomne 1971. Parmi eux, Mamoun Tahiri, Abdelkrim Lazrak, Mohamed Imani, Mohamed Jaïdi et Abdelhamid Karim.
Bakchich et soupe de fèves
Abdeslam Yassine, le chef d'Al Adl Wal Ihsane, passera aussi par les geôles de Laâlou. Un séjour durant lequel il est bien obligé de cohabiter avec des codétenus gauchistes. Plus organisés que les droits communs, ces derniers gèrent en effet leur vie carcérale selon des règles bien définies. Les paniers de vivres envoyés par les proches des prisonniers étaient rassemblés, rationnés et distribués à égalité. C'était une manière efficace de lutter contre le mauvais traitement infligé par nos geôliers, se remémore Abdelhadi Khayrat, qui précise : Certes, la torture physique n'existait pas à Laâlou, mais les conditions de détention y étaient suffisamment inhumaines pour briser le plus endurci des prisonniers. Il semblait clair que cette négligence était volontaire, voire institutionnalisée. Généralement géré par des directeurs issus des FAR et des Forces auxiliaires, Laâlou se distingue en effet par son régime carcéral très rude. Le menu des prisonniers sy réduisait à une immuable soupe aux fèves, servie matin et soir, une mixture infecte qui pouvait vous envoyer directement à l'hôpital. Pour écraser les fèves, les cuistots, eux-mêmes des détenus, les piétinaient avec leurs chaussures dans une immense cuve, raconte Abdelhadi Khayrat. Unique moyen d'échapper à ce menu peu ragoûtant : le bakchich. Le droit de visite était un privilège monnayable et un panier sur deux n'arrivait jamais à ses destinataires. Il fallait donc constamment graisser la patte pour pouvoir se nourrir décemment, nous confie un ancien pensionnaire de Laâlou, incarcéré au milieu des années 80 pour une affaire de chèques sans provision. La corruption est également de mise lorsqu'il s'agit des affectations des prisonniers. Quand il y mettait le prix, un prisonnier pouvait être affecté au quartier VIP, avec cellule individuelle. Il était même possible de corrompre l'un des médecins de la prison pour obtenir un certificat de maladie et être interné à l'hôpital Avicenne de Rabat, se rappelle Abdelhadi Khayrat.
Monnaie courante à Laâlou, les viols de prisonniers ont fini par installer une certitude dans l'imaginaire collectif des Rbatis : tout ancien pensionnaire de cette prison doit avoir subi au moins un viol. Évidemment, cette pratique n'était pas systématique. Car, comme l'explique Khayrat, le viol était surtout le lot des jeunes délinquants incarcérés dans le quartier des mineurs, qu'on appelait Pipi. Leurs cris résonnaient dans la nuit, sans que cela ne fasse réagir les gardiens et le staff administratif du pénitencier.
Zaki ? Un 5 étoiles
Au milieu des années 80, la mauvaise réputation de Laâlou dépasse les frontières du Maroc. Les rapports dONG internationales sen émeuvent, Amnesty en tête. Soucieux de lustrer son image, le régime de Hassan II se résout à construire une nouvelle prison pour la capitale du Maroc. Ce sera la prison civile de Salé, moderne et plus spacieuse, qui élit domicile au quartier Hay Salam. Avant même d'y être transférés, les détenus de Laâlou la baptisent ironiquement Zaki, du nom du palace ultramoderne qui venait d'être inauguré à l'époque à Meknès. Mais le patronyme est également un clin d'il aux exploits du portier de l'équipe nationale de football, Baddou Zaki, natif de Salé et digne successeur de Abdellatif Laâlou, gardien des buts du onze national lors de la coupe d'Afrique de 1976 (qui na évidemment rien à avoir avec le pénitencier rbati). Opérationnel à partir de 1987, le centre pénitentiaire de Salé tarde cependant à être inauguré : il faudra attendre lannée 1990 pour que les premiers prisonniers y soient transférés. Une année plus tard, la prison de Laâlou est officiellement fermée, quasi simultanément avec un autre bagne tristement célèbre, Tazmamart. Mais contrairement à ce dernier, qui a inspiré nombre d'ouvrages, l'ancienne prison de Rabat semble avoir échappé, jusquà aujourdhui, à la littérature carcérale. À une exception près : un recueil signé par l'écrivain et journaliste, Abdelkrim Ghellab, qui y a séjourné durant les années 60, intitulé Sept portes, en souvenir des sept portails de la prison rbatie. Aujourdhui, cinq siècles après sa construction, Laâlou renoue avec son passé militaire. Repris par la Défense nationale, il sera transformé en musée de lhistoire militaire marocaine, alors que nombre de ses anciens pensionnaires parmi les détenus politiques voulaient quil soit préservé comme un lieu de mémoire. |
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Les vétérans.
Mehdi Ben Barka. Le militant tiers-mondiste a séjourné à Laâlou sous le protectorat français. Il y a passé une année, de février 1944 à février 1945.
Abderrahim Bouabid. Arrêté en même temps que Ben Barka, Bouabid débarque lui aussi à Laâlou en février 1944. Après lindépendance, il y refait un deuxième séjour de quelques semaines, en 1981.
Abderrahmane Youssoufi. Arrêté dans le cadre du supposé complot de 1963 contre le régime, celui qui deviendra 34 ans plus tard Premier ministre du Maroc est incarcéré durant une année à Laâlou, entre 1963 et 1964.
Mohamed Elyazghi. Cest sans nul doute le prisonnier politique marocain qui a le mieux connu les cellules du pénitencier rbati. Il y fut en effet incarcéré à quatre reprises, entre 1967 et 1981.
Mohamed Fqih Basri. Le militant gauchiste a été incarcéré à deux reprises à Laâlou, en 1959 et en 1963.
Abdeslam Yassine. Le leader dAl Adl Wal Ihsane a passé une année à Laâlou, entre 1983 et 1984. |
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