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Editing TelQuel
Littérature.
Abdellah Taïa. Le corps du délit
Bio express.
1973. Naissance à Rabat.
2000. Publie Mon Maroc (Séguier) où son homosexualité est à peine esquissée.
2005. Crée lévènement avec Le rouge du tarbouche (Séguier-Tarik éditions) où il assume son homosexualité.
2006. LArmée du salut (Seuil).
2007. Maroc (1900-1960), un certain regard (Actes Sud - Malika éditions), en collaboration avec Frédéric Mitterrand. |
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Dans Une mélancolie arabe (Seuil), qui vient dêtre publié en France, lécrivain raconte son amour pour les hommes, sa passion pour les mots. Extraits.
Abdellah, pas Leïla
Jai voulu un moment lui donner mon vrai prénom, lui dire que jétais un garçon, un homme comme lui
Lui dire quil me plaisait et quil ny avait pas besoin de violence entre nous, que je me donnerais à lui heureux si seulement il arrêtait de me féminiser
Je nétais ni Leïla, |
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ni sa soeur, ni sa mère. Jétais Abdellah, Abdellah du Bloc 15 et dans quelques jours jallais avoir 13 ans.
Je voulais dire beaucoup de choses. Des histoires secrètes. Des mots dété chaud. Mes impressions, ce que ce petit chef minspirait, les torrents quil était en train de provoquer en moi. Le feu. Le sang. La glace. Le vent. Je voulais surtout quil sache que malgré tout ce quon disait sur moi à Hay Salam, la petite fille, la poupée, malgré tous les surnoms de trahison, jétais encore vierge. Vierge, vierge.
(
) Jai ouvert les yeux. Je me suis retourné vers lui et jai crié : Je ne mappelle pas Leïla
Je ne mappelle pas Leïla
Je suis Abdellah
Abdellah Taïa.
Il était surpris. Dans mes yeux, il lisait enfin autre chose que la peur et la soumission. Je métais rebellé. Sans ses acolytes, la tendresse pouvait surgir en lui à tout moment. De la douceur. De la féminité. Un autre plan. Le sexe autrement. Il ne voulait pas ladmettre. Il continuait de jouer au chef. Il disait : Tu es à moi
Tu es à moi
Je vais te violer
Tu entends ?. Javais bien entendu mais je nallais pas me rendre. Redevenir esclave et Leïla.
Affamé de vie
Certaines femmes à Hay Salam marrêtaient parfois dans la rue et, attendries, me demandaient tout en touchant mon visage avec leurs mains : Quas-tu, mon fils ? Pourquoi es-tu si maigre ? Tu nas que la peau sur les os
Tu ne manges pas ? Il faut faire quelque chose, tu es maigre
maigre
Elles croyaient que jétais malade, et elles avaient raison. Elles réagissaient en mères nourricières et inquiètes. Quelque chose détrange en moi les touchait. Mon absence au monde. Loubli de mon corps. Mes 50 kg. Mon effacement progressif. Mon mutisme de jeune homme de 20 ans après avoir été un gamin des rues hurlant, bagarreur et efféminé.
(
) On ne mavait donc pas complètement oublié malgré mon désir de disparaître, devenir invisible, entrer dans le silence, ne pas avoir à répondre aux questions du monde, ne pas avoir à trouver un sens à cette vie sans promesses qui mattendait, un goût aux années à venir, se laisser aller, vivre résigné, mon futur bouché, vivre chômeur comme mes camarades de Hay Salam, rêver seul et cest tout, comme je navais jamais cessé de le faire depuis mon enfance.
Je nétais pas mort. Cest juste que je ne savais plus vivre, remplir les jours et les nuits de lintensité quil fallait. Javais oublié mon corps. Je ne mangeais presque plus. Jétais maigre et je le suis resté longtemps. Longtemps.
Le frère prophète
La famille mangeait en silence. Dix personnes autour dune petite table basse. Mustapha encore dans les rêves sur le lit de ma mère.
Soudain, il était là, debout, tremblant et en larmes. Il disait en claquant des dents : Jai vu Dieu
Jai vu Dieu
Je le jure, jai vu Dieu dans mes rêves. Il continuait de parler dune voix étrange quon ne lui connaissait pas : Je suis avec vous
Je suis avec vous
Je suis Dieu
. MBarka a crié : Mon fils ! Mon fils !. Elle sest levée pour se jeter aussitôt sur lui en pleurant : Mon fils
Mon fils
Ne meurs pas, mon fils.
Mustapha, nouveau prophète, continuait son délire, son cinéma. On le croyait, pourquoi se serait-il arrêté ? Jai rencontré Dieu
Il est venu à moi. Dieu ma parlé
. MBarka lui a posé alors cette question que nous avions tous à lesprit, y compris moi : À quoi ressemble-t-il ?. Mustapha la regardée un moment et a dit en pleurant : Il est beau
Il est grand
Il a une barbe. Cest tout.
Ma mère était en extase. Son fils chéri était bel et bien spécial. Elle narrêtait pas de lembrasser et de le serrer très fort contre elle. On aurait dit quils étaient en train de faire lamour (
)
À partir de cette date, Mustapha eut droit à tous les égards. Il put tout se permettre. Faire lenfant gâté du matin au soir. Arrêter lécole. Foutre sa vie en lair. On ne pouvait rien lui dire, rien lui reprocher. Il était devenu un saint. En gloire. Bientôt en chute, car Dieu ne sétait pas manifesté à lui dans les rêves encore une fois. Mustapha avait fini par perdre son titre de distinction, ses privilèges. Lusurpation était finie. Son Dieu lavait abandonné. Comme nous tous finalement.
Lamour, avant, après
Au début, tu mas dit : Raconte-moi tes histoires avant moi
Ton passé amoureux
Je tai tout raconté, les garçons et les hommes qui sont passés dans ma vie, tous les détails, les moindres détails, tu désirais tout savoir. Plus tard, longtemps plus tard, tu es revenu à ces histoires et tu as ordonné : Renonce à ton passé ! Oui, tu as bien entendu, abjure tes autres histoires damour, dis quelles ne valaient pas la peine dêtre vécues
Dis que lamour cest avec moi que tu le vis, et quavec eux ce nétait que du plaisir, du fun, rien de plus
Dis : Avant, jétais un putain ! Dis : Avant jétais égaré ! Dis : Avant nexiste plus
plus !. Tu étais sérieux, il ne sagissait pas dune nouvelle crise de jalousie. Tes yeux étaient rouges de haine pour ce passé, pour cette existence sans toi. Tu ne supportais pas lidée de moi vivant et heureux avant de te connaître. Je savais intimement quil ne fallait même pas essayer de te convaincre, de te faire changer de sujet. Jai dit : Avant toi, je nétais rien ! Tu as dis : Dis aussi quavant tu nétais quun putain ! Je lai dit aussi. Et on a fait lamour. En pleurant tous les deux.
Lenfance nue
Cest moi. Moi. Petit. Adolescent des années 80. Un gros cartable plaqué sur mon ventre, je traverse le temps, les secondes, les minutes, à toute vitesse. Je suis dans une course. Je nai quune seule idée en tête. Une obsession. Une actrice égyptienne, mythique, belle, plus que belle. Souad Hosni. Une réalité. Ma réalité. Je suis pressé daller dans mon autre vie, imaginaire, vraie, entrer en communion avec elle, chercher en elle mon âme inconnue.
Je cours de plus en plus vite. Je cours longtemps. Par la bouche grande ouverte, javale lair. Je ne sens plus mes grands pieds. Je ne sens plus mon nez encore petit. Je ne me sens plus tout entier. Je me dépasse. Je nai plus de consistance. Je vais bientôt voler, survoler les frontières des mondes. Disparaître dans les nuages, revenir et voir, me voir.
Il ne reste de ma première vie, mon premier cycle de vie, lenfance nue, seule, parfois en groupe, quune odeur, humaine, forte, dérangeante, possessive. Celle de ma mère MBarka. Celle de son corps campagnard et légèrement gras. Ma mère qui ne sest pas lavée depuis une semaine. Une odeur des origines, les siennes. Les miennes. Tadla : elle est de ce bled traversé par le fleuve dOum Rabii. Je suis avec elle dans son corps. Je suis comme elle de cette région que je nai jamais connue. Ni respirée. Mais à travers MBarka, ce monde dhier, je lai palpitant en moi ce jour-là, durant cette course pour arriver chez moi et aller vers lailleurs, le rêve léger et bientôt heureux dune autre vie qui a commencé avant moi.
Une rencontre. Une fusion.
Les pieds nus je venais de mourir.
Je me souviens de tout maintenant.
Je peux écrire.
Mohammed, mon père
Plus tard, on allait mexpliquer, me raconter encore une fois une petite partie de ma vie à ma place. Plus tard tout ce que signifiait plus tard nallait plus être pareil.
Je prenais une autre direction. Vers une vie nouvelle, intérieure, secrète.
On my a poussé. Je navais pas le choix.
Pour linstant, jétais mort.
Dans un autre monde.
Je nai pas de souvenir de ce monde.
Jai ouvert les yeux.
Tout le quartier, Bloc 15, 14, 13, était chez nous.
On pleurait. On criait.
Un homme en djellaba blanche dété se trouvait à côté de moi, sur ses genoux. Sa tête sur mon ventre. Il pleurait lui aussi. Cétait la première fois que je le voyais pleurer. Une voix rauque et douce à la fois. Une tendresse infinie. Un abandon total. Un homme qui a oublié dêtre un homme. Il pleurait et ses larmes inondaient mon tee-shirt.
Cet homme, qui ne parlait pas beaucoup, qui aimait les femmes et le Prophète, cétait mon père. Mon gentil père. Mon adorable petit père. Mohammed. |
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Zoom. Âmes sensibles...
Taïa, encore. Une mélancolie arabe. Lécrivain poursuit son exploration du Moi. Il procède par bribes, allers et retours incessants du présent au passé, vice versa, se transposant dans des lieux aussi différents que Salé, Le Caire ou Paris, voyageant entre les corps, les années, les blessures. Une mélancolie arabe reflète lévolution dun auteur stationné en voie de différenciation, acerbe, transversal, très politique. Rien nest gratuit, tout est savamment agencé. Un livre de parti-pris. Il nest pas fortuit que lamour parisien de Abdellah soit algérien, arabe, musulman. Deux frères en exil, qui saiment. Ce nest pas un hasard, non plus, si lauteur nous emmène en Egypte, au temple de larabité. Et nous fait croiser Souad Hosni, précieuse icône arabe, monstre de féminité. Et tragédie humaine, aussi, la mort de lactrice au destin dune Marilyn arabe étant enveloppée dun mystère aussi épais quune vraie brume londonienne. Evidemment, les livres de Taïa peuvent être lus comme des confessions directes, des provocations permanentes. Le conseil à donner, pourtant, est le suivant : âmes sensibles, ne surtout pas sabstenir. Le vrai objet du livre est une quête (é)perdue de lidentité. Lauteur et personnage central se dédouble à linfini, dans sa sexualité comme dans son arabité, il est à la fois lui et ses doubles. Il est Leïla tout en restant purement, durement, Abdellah. Il serait dautant plus dommage de passer à côté que le style, la forme, respirent la modernité. Ecriture simple, dense, concentrée, avec un sens aigu du rythme, des images collées à tous les mots, de vrais moments de silence, Une mélancolie arabe est tout sauf un écrit sensationnaliste. Il se lit dun trait, avec ses moments de grâce, ses faiblesses, ses creux que lon peut assimiler à des questions sans réponse. Ce nest pas un livre sexuel, juste un objet singulier signé de lun des vrais bons écrivains marocains. Lessayer, cest ladopter. Sans le sabre de la normalité, le fard de la rectitude morale. Il en vaut la peine.
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