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TelQuel : Le Maroc tel qu'il est

Par Souleïman Bencheikh

Droits de l’homme. Driss Benzekri, où es-tu ?

Feu Driss Benzekri (g.) et son successeur à la tête du CCDH,
Ahmed Herzenni (d.), ici en
compagnie de Abdelmajid
Belghzal, membre du Corcas.
(AIC PRESS)

Moins d’un an après la nomination d’Ahmed Herzenni à sa tête, le CCDH affiche un premier bilan en demi-teinte. Beaucoup crient déjà à “la dilapidation de l’héritage de Benzekri”.


Succéder à Driss Benzekri à la tête du Conseil consultatif des droits de l’homme n’est pas une mission facile. L’homme avait marqué par son parcours de militant autant que par son passage à la tête du CCDH. En novembre 2006, il avait laissé ses recommandations pour que le combat de l’Instance équité et réconciliation (IER) perdure au-delà de sa dissolution. Des recommandations en forme de testament puisque,
quelques mois plus tard, il s’éteignait des suites d’une longue maladie. Depuis, Ahmed Herzenni a repris le flambeau. Mais le nouveau président n’a ni le charisme ni le panache de son prédécesseur. Les voix dissonantes ont vite fait de se multiplier pour dénoncer “la dilapidation de l’héritage de Benzekri”.

Vendredi 7 mars, Rabat. Quelque 150 militants et victimes des années de plomb se sont donné rendez-vous devant le siège du CCDH. Objectif : protester contre le manque d’ambition d’un organisme qu’ils estampillent désormais “Makhzen”. Ici, le mécontentement affleure et la colère gronde, comme l’indique la prose de Ali Fkir, membre du conseil national du Forum vérité et justice (FVJ), association à qui revient l’initiative de la manifestation : “Ce sit-in sonne le glas de la politique (en matière de droits de l’homme) du nouveau règne. C’est comme si on assistait à un reniement de la mission véritable de l’Instance équité et réconciliation”. Constat sévère, mais assumé. “On craint que cela ne soit la fin des illusions pour certaines victimes (des années de plomb) sur la sincérité et la volonté du régime de mettre fin à sa politique répressive. Si c’est le cas, cela signifierait que la nature profonde du régime n’a pas changé”.

Des propos isolés d’un pessimiste esseulé ? Malheureusement, non. Plus d’un an après la dissolution de l’IER, le consensus autour de la mémoire des années de plomb a déjà volé en éclats, remettant même en cause l’expérience de l’Instance montée autour du regretté Driss Benzekri.

Des recommandations en suspens
Créée en 2004 pour faire la lumière sur les années de plomb, l’Instance équité et réconciliation était censée fermer une parenthèse. Elle devait permettre au Maroc de regarder une dernière fois son passé d’exactions et de violations des droits de l’homme. Dans son discours du 7 janvier 2004, Mohammed VI confiait à l’IER une mission bien définie : “Nous considérons votre Instance comme une commission de la vérité et de l'équité”, avait-il alors affirmé. De fait, le mandat de l’IER, qui disposait de 23 mois pour couvrir 43 ans de la vie politique marocaine (de l’indépendance jusqu’à la fin du règne de Hassan II) a démarré sur les chapeaux de roue. Au final, ce sont près de 17 000 dossiers qui ont été soumis à l’Instance, dont un peu plus de 8000 ont donné lieu à une indemnisation financière.

Mais, pour les militants des droits de l’homme, le temps semble s’être arrêté depuis la mort de Driss Benzekri, ou plus exactement depuis les courageuses recommandations défendues jusqu’à sa mort en mai 2007. Mohamed Boukili, un des dirigeants de l’AMDH, soutient ainsi “qu’il n’y a aucune avancée dans l’application des recommandations de l’IER”. Mohamed Sebbar, membre du FVJ, est encore plus catégorique : “C’est simple, notre dernière rencontre avec le CCDH remonte à juillet 2007. Le Conseil communique de manière désastreuse et travaille de manière isolée. C’est pourtant lui qui est en charge du suivi des recommandations de l’IER”.

La plupart des observateurs refusent de personnaliser le débat, mais un fin connaisseur des milieux droit-de-l’hommistes et des arcanes du Pouvoir nous fait part de son analyse : “Driss Benzekri était un homme de compromis, dans le sens noble du terme. C’est-à-dire qu’il acceptait de jouer sur le terrain des autorités, mais en essayant d’en tirer profit pour son propre combat. Pour lui succéder, il aurait fallu un homme qui sache autant marquer son indépendance. Ce qu’on reproche peut-être à Ahmed Herzenni, son successeur, c’est de trop épouser les positions de l’Etat, sans vraiment chercher à les orienter”. Sebbar résume assez bien le scepticisme ambiant : “Le président du CCDH donne l’impression d’être une courroie de transmission au service du Pouvoir, et non pas un véritable ambassadeur des droits de l’homme”.

Au CCDH, on fait le dos rond. Khadija Rouissi, sœur du célèbre disparu des années de plomb et figure éminente du Conseil, fait état du travail accompli : “Il ne reste que 22 dossiers en suspens. Et il y a déjà beaucoup d’acquis. Un travail important a été accompli en matière de tests ADN. Nous avons également beaucoup avancé dans les réparations communautaires, notamment grâce à un financement de l’Union Européenne. Nous avons aussi fait des propositions pour remédier à l’état désastreux des archives…”.

Mais si le CCDH ne semble pas chômer, son action est loin de faire l’unanimité parmi les victimes et leurs ayants droit. Alors que Khadija Rouissi vante les mérites des “réparations qui ont parfois atteint 3 millions de dirhams”, nombre de victimes estiment avoir reçu des indemnisations dérisoires. Un ancien militant proche d’Ilal Amam se souvient ainsi : “J’ai d’abord refusé la première indemnisation. Je n’ai accepté la deuxième que parce qu’il me semblait indécent de ne pas clore mon dossier, alors que d’autres cas sont peut-être beaucoup plus épineux”.

L’argent ne fait pas le bonheur
Tous les griefs retenus hier contre l’IER, aujourd’hui contre le CCDH, ne se ressemblent pas. Evidemment. Le témoignage et l’analyse de Driss Akalay sont bien particuliers. Cadre au défunt ministère des PTT (postes et télécommunications) dans les années 1980, il est victime d’un règlement de compte et se retrouve en prison. Victime collatérale, de circonstance, indirectement politique. “À cette époque, n’importe qui pouvait passer par la case prison. Aujourd’hui, j’ai été symboliquement indemnisé. Mais ce n’est pas assez, il n’y a pas que l’argent. La catharsis a peut-être eu lieu, mais personne n’a rendu de compte à personne, les responsables n’ont pas été interpellés, justement, sur leur responsabilité”. Ce n’est pas aujourd’hui que la tendance risque d’être inversée…

En somme, l’IER avait pour mandat de dégager une vérité sans coupables et des crimes sans responsables. Le chapitre a été considéré “clos” sans atteindre un consensus véritable, ni mettre un point final aux revendications. Comme si le Maroc s’était engagé sur la voie d’une réconciliation sans excuses claires, officielles. C’était déjà un peu le cas sous Benzekri, cela risque de l’être encore plus aujourd’hui que l’enfant de Khémisset n’est plus.



Télévision. La com’ de Herzenni

Exercice difficile que celui auquel s’est soumis le président du CCDH sur la première chaîne… et pas pour le meilleur des résultats. Ahmed Herzenni était l’invité de Mustapha Alaoui sur le plateau de l’émission Hiwar. Le dialogue a rapidement tourné à l’interrogatoire. Pas toujours à l’aise, Herzenni a dû subir l’assaut d’intervenants plutôt alertes : un politologue et deux journalistes (en plus du “doyen” Alaoui), qui se sont penchés pendant près de la moitié de l’émission…sur les rebondissements de l’affaire Belliraj. Herzenni y est allé de quelques révélations distillées au compte-gouttes. Et les droits de l’homme ? Le président a laissé entendre que le chemin à parcourir reste important, expliquant grosso modo que le royaume a observé une rupture avec le passé, “basculant de la non-démocratie à la démocratie”. En d’autres termes : patience, patience… Message clair, défendable, même si tous ne le cautionnent pas, loin s’en faut. à l’image de Mohamed Boukili, dirigeant de l’AMDH : “On attendait autre chose de Herzenni, son discours aurait pu être servi par n’importe quel autre officiel marocain, pas spécialement adepte des droits de l’homme…”.

 
 
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