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TelQuel : Le Maroc tel qu'il est

Par Ismaïl Bellaouali

Société.
Moukaf. Le marché des petites mains

(DR)

Ils sont plombiers, électriciens ou peintres, et passent le plus clair de leur journée dans la rue, à attendre d’hypothétiques clients. Bienvenue au moukaf, où la précarité est un emploi à plein temps.


Ils sont là, assis au pied du mur de la Médina, à l’entrée du marché de Bab Marrakech. Une poignée de désœuvrées, jeunes et moins jeunes, indifférents au va-et-vient de la foule grouillante qui se presse aux portes du souk casablancais. Installés à même le sol ou sur des chaises de fortune, ils attendent. Devant chacun d’eux, des outils d’un autre
âge placés bien en évidence, indiquent son métier : du plombier au maçon, en passant par le peintre et le carreleur. Seuls manquent les clients. L’endroit, c’est le moukaf (littéralement “l’arrêt”), où l’on vient embaucher l’ouvrier, l’artisan à tout faire, pour réaliser de menus travaux, jamais pour les gros œuvres.

Il est déjà dix heures du matin et toujours aucun client en vue. L’attente peut durer plus longtemps : une journée ou toute une semaine à espérer qu’une canalisation cède quelque part, qu’un mur se fissure ou qu’un branchement électrique rende l’âme.

150 DH… les meilleurs jours
Abdelkader, 45 ans d’expérience dans “le métier”, est le doyen du lieu. Malgré l’attente qui s’éternise, le patriarche garde une mine sereine, feuilletant tranquillement son journal sans rien laisser paraître de sa détresse. L’oisiveté forcée, il a fini par en prendre l’habitude. “Mon jeune fils a quitté l’école et travaille avec moi désormais. Mes autres enfants sont mariés et s’occupent de leurs familles”, se contente-t-il de lancer, l’air d’expliquer que, les enfants casés, il n’avait plus de souci à se faire.

Ses collègues du jour, en revanche, ne font pas preuve de la même insouciance. Mohamed, la soixantaine, n’a aucune raison d’être optimiste : cela fait 40 ans qu’il use ses souliers devant l’entrée de Bab Marrakech. Des semaines peuvent passer sans qu’aucun client ne fasse appel à lui. Il a laissé femme et enfants à la campagne. Pas les moyens de les rapatrier à Casablanca : trop cher, trop pauvre. De temps à autre, quand il lui arrive de décrocher une “bricole”, il envoie de l’argent, 150 DH tout au plus. Khalid, cheveux poussiéreux et vêtements sales, une cigarette à l’odeur fétide à la main, frôle le tragique. Il postule au moukaf depuis plus de 6 ans. “Je travaillais dans une entreprise. Les salaires ne tombaient pas régulièrement et nous n’avions ni assurance ni sécurité sociale. J’ai décidé de tout quitter pour me retrouver ici, pour gagner de quoi faire vivre mes parents”, justifie-t-il.

Mohamed, père de trois enfants, se veut moins pessimiste. Avec ses 100 DH quotidiens, les meilleurs jours, il dit pouvoir subvenir aux besoins de sa famille et même faire quelques économies. Par quel miracle ? Certes, il aimerait vivre dans une vraie maison, voir ses enfants mieux habillés. Certes, il ne met pas souvent de la viande dans l’assiette familiale. Ou peut-être juste à l’occasion de l’Aïd El Kébir. “Mais nous ne mourrons pas de faim, hamdoullah. Nous n’avons rien, mais nous ne manquons de rien”, lance-t-il, tel un leitmotiv commun à ce lumpenprolétariat vivant plusieurs étages en dessous du seuil de pauvreté. “On a tendance à croire que l’économie informelle est une sorte de bouée de sauvetage. Mais le problème, c’est qu’elle ne garantit pas de revenus réguliers, d’où la précarité dans laquelle vivent ces gens”, commente l’économiste Najib Akesbi.

L’INDH ? Connais pas !
Qu’attendent toutes ces personnes du Makhzen ? Une couverture sociale et médicale ? L’organisation de leur activité ? Des aides en monnaie sonnante et trébuchante ? Rien de tout cela. “Nous voulons juste la paix, que le Makhzen nous oublie. Et qu’on nous montre un minimum de respect”, répond Khalid, la voix brisée par l’émotion. Et de poursuivre : “On laisse les vendeurs ambulants tranquilles car ils filent régulièrement une tedouira. Mais nous, nous n’avons rien à donner. Alors, de temps en temps, on nous chasse d’ici, allant parfois jusqu’à confisquer nos outils !”. Et le mépris peut prendre des dimensions ubuesques. “J’ai travaillé un jour pour un client au Maârif, raconte Mohamed. Mais au lieu de me payer, il m’a lancé qu’il était agent d’autorité et que je n’aurais pas un centime”. Un exemple qui en appelle d’autres, d’où la réticence de ces ouvriers occasionnels à travailler pour les “gens du Makhzen”. “Ils ne sont pas tous pareils, mais on risque à chaque fois de ne pas être payés. Travailler chez des pauvres, pour 40 DH, c’est bien mieux”, ajoute-t-il.

Chercher un travail régulier ? “Impossible à mon âge. Je suis trop vieux, qui voudra bien m’embaucher ?”, répond Mohamed. “Dans la société où je travaillais, c’était encore pire. Ici au moins, quand on travaille, on est payés”, surenchérit Khalid.

Et l’INDH, la fameuse Moubadara ? Jamais entendu parler. “Ou peut-être une fois à la télé. C’est la carte pour les handicapés, non ?”, réplique Mohamed.

“Tous ces programmes sont les bienvenus. Mais ils restent de la poudre aux yeux, incapables de régler des problématiques de cette portée”, argumente Najib Akesbi, qui s’appuie sur les chiffres pour enfoncer le clou : “L’économie marocaine doit créer entre 400 et 450 000 emplois par an. À l’exception de 2006, où 300 000 postes ont vu le jour, la moyenne des cinq années précédentes reste bien en deçà de ce seuil. La différence est bien évidemment absorbée par le secteur informel”. Et dans le lot, beaucoup se retrouveront, un jour, dans un moukaf.



Terminologie. Le parking humain

Si le terme moukaf existe dans le langage courant depuis des décennies, son origine reste cependant incertaine. Beaucoup pensent cependant qu’il est d’origine campagnarde, bien que l’endroit n’existe spécifiquement que dans les zones urbaines. En effet, dans les souks ruraux du royaume, une aire est habituellement réservée aux bêtes et montures qui servent aux paysans pour leurs déplacements (généralement des ânes ou des mulets). Une espèce de parking payant, où les bêtes sont parquées en attendant que leurs propriétaires finissent leurs emplettes. Cet endroit était justement baptisé moukaf. Par similitude et certainement par dérision campagnarde (et ce ne serait pas étonnant que les intéressés soient eux-mêmes à l’origine du vocable), le rapprochement aurait été fait avec cet espace ouvert, dans les villes, où femmes et hommes proposent leurs bras et leur savoir-faire à une clientèle occasionnelle.

 
 
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