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Par Youssef Aït Akdim
et Fahd Iraqi
Terrorisme.
Affaire Belliraj. De surprises en rebondissements
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Alain Winants, le chef des
services de renseignement belges.
(AFP)
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Les révélations sur les liens entre Abdelkader Belliraj et les services sécuritaire belges viennent compliquer davantage l'écheveau du fameux réseau terroriste. Pendant ce temps-là, les leaders politiques poursuivis dans cette affaire et leurs avocats crient déjà au procès inéquitable.
Vendredi 29 février, la presse belge révèle que Abdelkader Belliraj, le chef présumé d'un réseau terroriste démantelé par les autorités marocaines, était un informateur de la Sûreté de l'Etat, les services de renseignement belges. Le scoop provoque un séisme politique à |
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Bruxelles. Dans un contexte de crise institutionnelle larvée, l'affaire met le ministre de la Justice dans l'embarras. Comment les services de renseignement belges ont-ils payé un barbouze, accusé par Rabat d'être à la tête d'un réseau terroriste de grande ampleur ? Quelques heures plus tôt, précisément dans les bâtiments de la Cour d'appel de Salé, Belliraj et une trentaine de ses co-prévenus étaient entendus par le juge d'instruction Abdelkader Chentouf. Jusque tard dans la nuit, les prévenus ont défilé devant le juge pour un premier interrogatoire. Les 38 accusés sont poursuivis pour neuf chefs d'accusation, qui font plus trembler les uns que les autres : Assassinats et tentatives d'assassinat avec des armes à feu, vols qualifiés, blanchiment d'argent, association de malfaiteurs pour mener des actes terroristes et falsifications de documents officiels et d'identité. Bref, les membres du réseau risquent gros : de deux ans d'emprisonnement, jusqu'à la peine capitale, selon les cas.
Les avocats sans armes
Le fait marquant de ces interrogatoires préliminaires reste néanmoins l'absence du collectif d'avocats représentant les leaders politiques poursuivis dans cette affaire. Et pour cause : près de deux semaines après le début de l'instruction, la défense n'a toujours pas été autorisée à faire des copies des procès-verbaux et de la note de synthèse de police. Des documents qui représentent pourtant l'essentiel de ce dossier de 3000 pages. Nos clients ont refusé de répondre aux questions du juge d'instruction tant qu'ils ne sont pas défendus, explique Maître Abderrahim Jamaï, qui poursuit : Le juge d'instruction prétend que le Code de procédure pénale ne nous donne droit qu'à la consultation du dossier, alors que rien n'interdit que l'on puisse en faire des copies. Pourquoi alors inventer de nouvelles prohibitions. Les atteintes aux droits de la défense ne s'arrêtent pas là. Lors de leur visite auprès de leurs clients à la prison de Salé, les avocats ont été surpris de voir le directeur du centre pénitencier leur dicter les modalités de la rencontre. Il voulait nous imposer de les rencontrer séparément. Il a fallu beaucoup de temps et plusieurs coups de fil avant qu'il ne lève cette restriction, raconte l'avocat.
Pour le moment, rien n'a filtré de la conversation entre les avocats et leurs clients. Néanmoins, des rumeurs insistantes font déjà état d'une certaine distinction entre les niveaux d'implication de uns et des autres. Mustapha Moâtassim avait coupé tous liens avec Belliraj depuis 1993, ce qui n'est peut-être pas le cas de Merouani. Toutefois, le leader d'Al Badil Al Hadari a commis l'erreur de n'avoir pas tout divulgué de ce qu'il savait au sujet des projets terroristes aux autorités, raconte-t-on. Une hypothèse qui se confirme davantage depuis la récente sortie médiatique d'Ahmed Herzenni. Invité de l'émission Hiwar sur Al Aoula, le président du Conseil consultatif des droits de l'homme a affirmé que Moâtassim lui avait confié, il y a quelques années, qu'il y avait des attentats en préparation. J'ai fait part de ces informations aux responsables concernés, a ajouté Herzenni.
Fébrilité marocaine
Ces déclarations apparaissent-elles pour autant sur les PV de police de Moâtassim et ses compagnons ? Le mystère persiste, tant que leur défense n'a pas eu encore accès au dossier. Cette entrave aux droits de la défense a même été portée devant le ministre de la Justice, le socialiste Abdelouahed Radi. Ce dernier a rencontré, en début de semaine, les avocats du comité de défense des six politiques (Moâtassim et Ragala d'Al Badil Al Hadari, Merouani et Sriti d'Al Oumma,
Labadla du PJD et Najibi du PSU). Jusqu'au jeudi 13 mars, aucune décision n'a été prise et l'instruction reste au point mort.
L'absence de progrès sur cette question de procédure semble masquer, pour le moment, un mini-revirement dans le récit officiel, souffle l'islamologue Mohamed Darif. Après avoir chargé la barque, on pourrait ne reprocher, finalement, à Moâtassim et à ses amis qu'une complicité ou une non-dénonciation. Un avocat qui a suivi les affaires de terrorisme de ces dernières années rappelle que cette situation (de blocage) n'est pas inédite : Dans l'affaire Ansar al Mahdi, le même juge d'instruction, Abdelkader Chentouf, avait déjà refusé aux avocats de photocopier le dossier. À l'époque, le ministre de la Justice, feu Mohamed Bouzoubaâ, avait arbitré en faveur de la défense. Aujourd'hui, l'instruction est toujours suspendue à cette violation du principe de procès équitable et aucun interrogatoire des prévenus n'est envisageable sans la présence des avocats.
La justice chercherait-elle à temporiser après l'emballement des premières heures ? On se souvient que les ministres de l'Intérieur et de la Communication, Chakib Benmoussa et Khalid Naciri, étaient montés au créneau juste après l'annonce des arrestations. Leurs déclarations ont provoqué un tollé du côté des juristes (relayés par la presse), révoltés par le mépris de la présomption d'innocence. Aujourd'hui, on prend toutes les précautions avant d'émettre le moindre commentaire. Nous avons peut-être communiqué plus qu'il n'en fallait au sujet de cette affaire. Aujourd'hui, tout est entre les mains de la justice et c'est à elle de dire son mot, explique une source proche du ministre de l'Intérieur. Le même black-out est de mise chez le porte-parole du gouvernement, généralement peu avare d'explications. Joint au téléphone, Khalid Naciri tente d'ironiser : On ne sait plus quoi faire. Communiquer ou pas. Dans les deux cas, nous sommes critiqués. Le ministre s'est en revanche félicité de la couverture de l'enquête marocaine par les médias belges : Je ne peux pas être mécontent de lire que les choses ont été faites avec professionnalisme du côté marocain.
Faillite de la DGED ?
Au Maroc, le malaise des responsables sécuritaires est perceptible. Même à partir de Bruxelles. Ici, on est généralement surpris des réactions des officiels marocains à la moindre sortie médiatique, même quand il s'agit de saluer le professionnalisme ou le sérieux des services de sécurité marocains, nous explique une journaliste belge. Jamais contents, les Marocains ? Les officiels auraient surtout mal pris l'incrédulité manifestée, dans un premier temps, par les médias belges. Mais depuis le déplacement d'une équipe de policiers belges, le Parquet fédéral prend de plus en plus au sérieux les informations communiquées par les autorités marocaines. À Rabat, on insiste d'ailleurs sur la qualité des relations entre les services de renseignement des deux pays. Mais, loin de cette image de lune de miel, le chef de la Sûreté de l'Etat belge, Alain Winants, émet des doutes sur la coopération de ses collègues du royaume. Les contacts entre services de renseignement sont essentiels. Dans ce dossier, je qualifierais leur absence d'étrange et inhabituelle. [
] Tout le monde a été assez surpris de découvrir l'affaire Belliraj dans les journaux, a déclaré l'espion n°1 du pays de Tintin à l'hebdomadaire Le Vif/L'Express, dans sa livraison de jeudi 13 mars.
De cette déclaration, et de tant d'autres, on pourrait clairement comprendre que le contre-espionnage marocain est très actif sur le territoire belge. Une impression confirmée par ce journaliste marocain, en poste à Bruxelles : Les services marocains sont présents sur le sol belge depuis longtemps. Plusieurs facteurs expliquent cet intérêt. Bruxelles accueille une importante communauté marocaine, en plus d'être une terre d'asile pour de nombreux opposants au régime. De surcroît, ces dernières années, les islamistes marocains de Belgique ont souvent été cités dans des affaires liées au terrorisme international (assassinat du commandant Massoud en 2001, découverte de réseaux du GICM depuis 2003). Il est difficile alors d'imaginer que la Direction générale des études et de la documentation (DGED) n'avait pas de fiche sur Abdelkader Belliraj.
À Bruxelles, on rapporte d'ailleurs que le chef du bureau local de la DGED aurait été remercié, il y a quelques mois, pour cause de mésentente avec ses interlocuteurs belges. Cette transition expliquerait-elle une certaine faillite de la DGED dans ce dossier ? Comment se fait-il, d'ailleurs, que la DGED soit le seul service à n'avoir pas été cité dans le message royal pour féliciter les forces de sécurité ? Il faut savoir que la DGED n'est jamais mentionnée nommément par le souverain, mais il a tout de même parlé de services extérieurs, tente de rassurer une source proche du service dirigé par Yassine Mansouri. Pourtant, c'est un secret de polichinelle que tout le dossier a été suivi par les agents de DGST (qui ont eu droit, eux, aux louanges royales).
VRP multicartes
Un point important semble avoir été passé sous silence par Belliraj dans son récit aux policiers marocains : ses liens supposés avec les services belges. Pour certains observateurs, cette nouvelle donne introduit un certain doute sur la crédibilité de la thèse terroriste. Et si tous les déplacements de Belliraj en Afghanistan et dans les maquis algériens avaient été effectués sous la supervision des services belges ?, s'interroge ce spécialiste de l'islam politique, qui souligne que les armes découvertes au Maroc sont vraisemblablement d'origine belge et auraient pu servir de monnaie d'échange à Belliraj pour infiltrer les réseaux terroristes. Possible, possible
Dans tous les cas, il est difficile de croire que les belges n'étaient pas au fait des séjours de Belliraj chez les Talibans en 2001. Ce dernier se serait aussi rendu en Algérie en 1992, dans le but d'infiltrer le Groupe islamique armé (GIA), et à nouveau en 2005 pour entrer en contact avec le Groupe salafiste pour la prédication et le combat (GSPC, devenu depuis Al Qaïda au Maghreb).
Des sources sécuritaires à Bruxelles laissent entendre que ses tuyaux ont permis de déjouer au moins un projet d'attentat. C'est d'ailleurs une source policière belge, citée par le quotidien De Morgen, qui a soufflé que Belliraj aurait rencontré le numéro 2 d'Al Qaïda, Ayman Al Zawahiri, dès 2001. Une rencontre qui pourrait difficilement laisser de marbre
les Américains de la CIA. L'agence américaine est d'ailleurs largement citée, ici et là, comme un des multiples employeurs de Belliraj. Ce dernier aurait même reçu la visite des services américains dans sa cellule marocaine.
Pour certains observateurs, la dimension espionnage de l'affaire expliquerait pourquoi l'arsenal découvert à Beni Chiker, près de Nador, n'a pas servi à commettre des attentats sur le sol marocain. La région d'où est originaire Belliraj est d'ailleurs réputée être une zone d'intense trafic d'armes et de drogues en tout genre. Et si cette cache d'armes était déjà connue des services belges ? Et si elle faisait partie d'une opération d'infiltration que l'espion Belliraj menait contre rémunération sonnante et trébuchante ? Bref, que risque de nous révéler encore cette affaire atypique, qui ressemble de plus en plus à un mauvais James Bond ? |
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Belliraj. Espion, mais un peu trop
La seule photo disponible de Belliraj donne à voir un homme au look plus ordinaire que patibulaire, loin de l'image d'un taliban en puissance. Présumé tueur en série, espion et présenté comme le chef d'une cellule terroriste, Abdelkader Belliraj est un homme aux multiple facettes. Né en 1957 dans la région de Nador, il est devenu une figure familière au sein de la communauté marocaine de Belgique où il s'est installé depuis les années 80. Et à en croire ce journaliste marocain installé à Bruxelles, «il avait la réputation d'un intellectuel, jouissant d'une certaine aura au sein de la communauté marocaine». Belliraj n'était pas rangé parmi les militants islamistes, suivis de près par l'antenne locale de la DGED. Néanmoins, une partie de la presse belge le présente comme un militant radical de la cause palestinienne, sans plus de détails. Moins certaine est sa prétendue proximité avec les réseaux chiites. Depuis la révolution iranienne, la fascination pour Khomeiny est commune dans les milieux islamistes. C'est le cas des dirigeants politiques présentés aujourd'hui comme des complices. Mais contrairement à ces derniers, Belliraj est, selon les services marocains, un dangereux criminel, avec un braquage et six meurtres au compteur. Il a été - un temps - inquiété par la police belge après le double assassinat en mars 1989 de l'imam de la mosquée du Cinquantenaire, Abdullajh El Hassi, et du bibliothécaire du Centre culturel islamique, Salem El Behir. Deux meurtres (entre autres) liés par l'utilisation du même type d'arme. Interrogé à l'époque, Belliraj n'a jamais été confondu. Depuis, ses dossiers sont en souffrance chez plusieurs juges, révèle la presse belge.
Mais depuis les années 90, Belliraj est assimilé à un informateur des services belges. Il n'était pas rémunéré à l'information, ni au résultat ponctuel, mais de façon répétée et très régulière par des salaires quasi-mensualisés, précise le quotidien bruxellois La Dernière Heure. Certains avancent même que c'est sa collaboration avec la Sûreté de l'Etat qui lui aurait permis d'avoir la nationalité belge en 2000. Une taupe qui aurait monnayé son ticket d'entrée dans la galaxie salafiste, en fournissant des armes (belges) à divers groupes islamistes armés ? Des rumeurs insistantes font même état d'un double, triple (voire quadruple) jeu de Belliraj, à la solde de la CIA, des services français et même marocains. Bien sûr, il ne faut pas compter sur ces services pour confirmer ou infirmer quoi que ce soit. |
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24 jours chrono. Révélations d'ici et d'ailleurs
18 février. Des dirigeants de partis islamistes, réputés modérés, sont arrêtés à Rabat pour leur implication dans une affaire de terrorisme. L'opinion publique est sous le choc.
20 février. Le ministre de l'Intérieur, Chakib Benmoussa, donne plus de détails sur cette nouvelle cellule terroriste. Son chef présumé, Abdelkader Belliraj, serait l'auteur de six assassinats non élucidés en Belgique.
21 février. Le Parquet fédéral belge reste prudent après les informations révélées par les officiels marocains. La veille, la justice avait annoncé l'ouverture d'une enquête préliminaire sur les six meurtres.
26 février. Une perquisition est effectuée au domicile de Belliraj à Evergem (Belgique), sans résultat. Les autorités belges ne cachent pas leur scepticisme.
28 février. Le juge Abdelkader Chentouf démarre l'instruction immédiatement après le transfert des prévenus à la Cour d'appel de Salé. Poursuivis pour neuf chefs d'accusation, certains encourent la peine de mort.
29 février. La presse bruxelloise révèle que Belliraj travaillait comme informateur pour la Sûreté de l'Etat, les services de renseignement belges.
3 mars. Une délégation d'enquêteurs belges atterrit (enfin) au Maroc pour établir des contacts avec leurs homologues. Ils prennent connaissance des faits reprochés à Belliraj.
4 mars.
1. Le collectif de défense de Moâtassim, Ragala, Merouani, Sriti, Labadla et Najibi rencontre (une deuxième fois) ses clients. Deux heures durant lesquelles les avocats n'évoquent pas le fond du dossier. Ils ne disposent pas encore des copies des PV de police.
2. Le souverain adresse un message de félicitations aux services de sécurité marocains, alors que Chakib Benmoussa s'explique, devant la Commission de l'Intérieur de la Chambre des conseillers, sur l'excès de communication qui a accompagné le démantèlement du réseau Belliraj.
10 mars. Le collectif d'avocats des six politiques rencontre le ministre de la Justice pour lui exposer leurs doléances. Ils critiquent les atteintes aux droits de la défense, notamment l'impossibilité d'accéder au dossier.
12 mars. Au retour de leur délégation policière, les autorités belges semblent donner plus de crédit aux informations marocaines. Une commission rogatoire est attendue au Maroc. |
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