Abdelaziz Laâfora. Un homme (de Si Driss) libre
Fouad Mourtada. "Je ne regrette rien"
Sahara. Le dialogue de sourds
Reportage. L'école de la deuxième chance
Tibet. Silence, on réprime
Affaires. La deuxième vie de Fouad Filali
Musique. Rap non grata
N° 316
Webmaster
TelQuel : Le Maroc tel qu'il est

Par Souleïman Bencheikh

Affaires. La deuxième vie de Fouad Filali

(DR)

L’ancien patron de l’ONA fait un retour remarqué dans le monde des affaires. Après un projet à Marrakech en cours de finalisation, il se lance désormais dans le développement durable à Essaouira.


Peut-il y avoir une vie après l’ONA ? Peut-il y avoir une vie après le Palais ? C’est à cela sans doute que se résume l’équation Fouad Filali. L’homme a connu très jeune les ors de la gloire et les honneurs du pouvoir. Mais cela faisait presque dix ans qu’il avait quitté les circuits officiels et qu’il avait disparu de la scène médiatique. Plus de vingt ans
après sa nomination à la tête de l’ONA, l’homme, 54 ans, porte toujours beau. Une élégance discrète, beaucoup plus british qu’italienne (la nationalité de sa mère). L’enfant terrible de la finance s’est semble-t-il rangé. Mais il croit toujours en son flair. Dans les années 1980, comprenant la manne financière que pouvait représenter la grande distribution, il lançait le premier Marjane. Aujourd’hui, Marjane et Acima sont devenus les vaches à lait de l’ONA. “Des erreurs, j’en ai fait, et j’en ferai encore”, concède-t-il pourtant, modestement. Mais c’est avec l’assurance du visionnaire et le sourire du conquérant qu’il présente son nouveau projet : “Je pense que l’avenir est à l’économie du développement durable. Et le Maroc a une carte à jouer”.

Le projet de la discorde
Situé au sud d’Essaouira, en plein cœur de la forêt d’arganiers et en front de mer, le projet Al Maaden Argana porte sur 300 ha. Pour l’occasion, Fouad Filali s’est associé au groupe Alliances, dirigé par Alami Lazrak. Mais quand on l’interroge sur le montant des investissements, Fouad Filali se fait fuyant : “La presse a avancé un montant de 4 milliards de dirhams. Il s’agit d’une estimation de ce que pourrait rapporter Al Maaden Argana sur dix ou quinze ans, et non pas de mon apport personnel. D’ailleurs, on peut bâtir un projet de 20 milliards sans y mettre un sou. Ce qui compte, c’est la capacité à attirer les investisseurs”. Voilà qui est dit : Fouad Filali a un nom, une histoire et des connexions. Plus qu’il n’en faut pour attirer des capitaux qui se bousculeraient déjà au portillon. De son règne de treize ans à l’ONA, il a conservé des amitiés solides : le même Alami Lazrak, qui était alors directeur de pôle au sein du holding royal, ou Moulay Hafid Elalamy, que l’on dit son ami le plus fidèle, ou encore Hamid Kadiri, l’indétrônable empereur casablancais de la com’. Si Fouad Filali entretient le mystère sur le montant de son apport personnel, il ne fait aucune difficulté pour reconnaître l’ampleur du projet Al Maaden Argana. “À partir de 200 millions de dirhams, il est nécessaire d’obtenir l’aval des autorités centrales à Rabat (ministères des Finances et du Tourisme)”, précise-t-il. Et c’est là que réside pour l’instant la difficulté : “Nous avons eu des discussions avec les acteurs régionaux (wali, gouverneur, techniciens des Eaux et Forêts, population locale…) et tous ont semblé intéressés par notre projet. Mais c’est maintenant à Rabat que tout va se décider : la Commission des investissements doit départager les concurrents avant juin”. Car Fouad Filali n’est pas le seul à convoiter l’ancienne Mogador. Les propositions d’investissement sont légion. L’ancien gendre de Hassan II tiendra-t-il la corde pour s’imposer sur un marché très concurrentiel ? L’appui d’un André Azoulay, très regardant sur tout ce qui touche à sa ville natale, pourrait peser lourd dans la balance. Car, outre la société Etre (plus de 500 ha), le groupe espagnol de tourisme Unico est aussi sur les rangs, avec un besoin de près de 750 ha dans la même région. Autre paramètre à prendre en compte : un parc d’éoliennes de l’Office national de l’électricité près d’Essaouira. Si on y ajoute la station balnéaire Mogador, ce sont cinq projets, privés ou publics, qui devraient se partager un même “terrain de jeu”. Gare aux voisinages difficiles ! La Commission des investissements devra trancher, mais tous les concurrents partent-ils avec les mêmes atouts ? Quand on connaît l’importance qu’accorde le roi au dossier de l’énergie, l’ambition de Fouad Filali pourrait bien être sacrifiée sur l’autel du besoin électrique, ou du moins être revue à la baisse. Certaines sources bien informées laissent d'ailleurs filtrer que “Filali devra proposer un projet sur une superficie plus réduite”.

“Je suis un vieux renard”
Al Maaden Argana est pourtant un projet qui se veut consensuel, un “projet touristique éco-environnemental. Il est tellement important qu’il a besoin du soutien des autorités”, argumente Filali. “Les quelque 300 ha d’infrastructures sont prévus dans des zones déjà déboisées. Et les promoteurs d’Al Maaden Argana proposent de réhabiliter 800 ha d’une forêt d’arganiers en péril”. Le constat de Fouad Filali est simple : en visite dans l’une des régions les plus pauvres du Maroc, il est frappé par l’exploitation à outrance de la principale ressource régionale qu'est l’arganier. De ses discussions avec les responsables locaux des Eaux et Forêts et avec Françoise Hélène Jourdain, architecte de renom dont les travaux sur l’architecture écologique font référence (par ailleurs conseillère du ministre français Jean-Louis Borloo), Fouad Filali se forge une conviction inébranlable : le développement durable est un secteur d’avenir. “Je ne suis pas un philanthrope. Je ne suis pas non plus une fondation caritative. Mais je crois au développement durable en tant que secteur économique viable et rentable. Je m’inscris en fait dans une logique de rentabilité durable”, résume le businessman, qui a définitivement le sens de la formule. Et d’ajouter : “Le Maroc détient une richesse mal entretenue et qui risque de s’épuiser, alors qu’il existe de véritables débouchés. Il est quand même dommage que les multinationales étrangères vantent les mérites des cosmétiques à base d’huile d’argan, sans que nous en profitions à plein, alors que nous en sommes le premiers producteur”. La loi sur les appellations d’origine contrôlée, récemment votée au Parlement, a en tout cas ouvert une brèche dans un secteur appelé à se développer. Expliquant son souci de préserver l’identité humaine et culturelle de la région et vantant les mérites d’Al Maaden Argana, Fouad Filali va même plus loin : “À l’échelle mondiale, il n’existe aucune expérience de développement durable aussi importante. Grâce à nous, le Maroc pourrait acquérir une expertise internationale et être cité en exemple”. Alors Fouad Filali, le grand retour ? L’ex-gendre de Hassan II n’aime pas qu’on parle de lui comme d’un revenant et le fait savoir : “Je n’ai jamais disparu. Je n’ai d’ailleurs jamais quitté le Maroc. J’ai vécu comme n’importe quel père de famille. Peut-être plus discrètement qu’avant, mais tout simplement parce que je n’avais plus les immenses responsabilités qui étaient les miennes”. Et d’ajouter dans un clin d’œil rieur : “Vous savez, je suis un vieux renard !”. Si même lui le dit…



Profil. Le gendre idéal ?

L’ancien patron de l’ONA est le fils de Abdellatif Filali, diplomate de carrière, ministre et Premier ministre de Hassan II. Mais c’est sans doute de sa mère, d’origine italienne, que Fouad Filali tient son cachet tellement européen. En 1983, le jeune Fouad est un banquier prometteur de Wall Street, lorsque Hassan II le choisit, pratiquement sur fiches, pour devenir le mari de sa fille aînée, Lalla Meriem. La cérémonie a lieu l'année suivante et, en 1986, Fouad Filali est propulsé à la tête de l'ONA. Aux commandes de vingt mille salariés, Fouad ne se montre pas maladroit : l'ancien comptoir colonial devient un petit empire, présent dans l'agroalimentaire, les mines, la banque et la distribution. En quelques années, la valeur de l'action ONA est multipliée par dix. Fouad Filali, qui pilote lui-même les quatre jets que possède le groupe et bichonne avec amour sa collection de Cadillac, est alors au sommet de sa gloire. Mais au fil des années, des rumeurs veulent que le couple qu'il forme avec la princesse (ils ont deux enfants) commence à battre de l'aile. Au cours de l'été 1997, c'est le choc : Lalla Meriem obtient de son père qu'il consente au divorce. Convoqué, Fouad Filali s’entend prononcer la sentence de la bouche du chambellan Brahim Frej. Il ne s'y oppose pas. Tout le monde spécule alors sur son prochain départ. Le roi maintient pourtant son ex-gendre à la tête de l'ONA jusqu'en avril 1999. Mais avec l’avènement de Mohammed VI, la page du Palais est pour lui définitivement tournée.



Al Maaden Argana. Fiche technique

Le projet
Infrastructures touristiques (hôtels, résidences, villas, équipements sportifs) sur 300 ha, et un atelier dédié à la production et la transformation de l’arganier.

L'investissement
4 milliards de dirhams attendus d’ici 10 à 15 ans.

Les promoteurs
Fouad Filali en son nom propre et le groupe Alliances présidé par Alami Lazrak.

L’apport écologique
800 ha de forêts d’arganiers réhabilités, en partenariat avec le Haut commissariat aux Eaux et Forêts.

 
 
TelQuel : Le Maroc tel qu'il est © 2008 TelQuel Magazine. Maroc. Tous droits résérvés