Les ratés de lHistoire
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Ahmed R. Benchemsi
(SEBASTIEN MICKE/PARIS MATCH)
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Abdelmoumen et Ibn Tofaïl, de grands et sages dirigeants ? Des fanatiques, oui !
On ne dira jamais à quel point lhistoire officielle du Maroc, telle quenseignée dans nos écoles, est biaisée et orientée. La lecture dun ouvrage passionnant* me conduit cette semaine à vous parler des Almohades. On nous enseigne que cette glorieuse dynastie qui se tailla, à la pointe de lépée, un empire allant dAl Andalous au fleuve Sénégal et du Maroc Atlantique à lactuelle Libye, a été fondée par un saint homme, Mehdi Ibn Toumert, et consolidée par un grand roi et
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conquérant, Abdelmoumen lui-même secondé par un sage et omnipotent grand vizir, Ibn Tofaïl. De ces figures historiques, nous ne gardons aujourdhui que quelques avenues et écoles qui portent leurs noms. Mais que savons-nous vraiment deux ?
Pour commencer, Ibn Toumert ne sappelait pas Mehdi. Il était plutôt désigné ainsi (Al Mahdi), en référence
au Messie ! Cétait en fait un mystique qui, après 10 ans de vie au Moyen-Orient, était revenu au Maroc porteur dune vision fanatique de lislam (inspirée par lilluminé Al Ghazali) qui naurait rien à envier à celles des salafistes et autres terroristes daujourdhui. Mort avant les grandes conquêtes des Almohades, Ibn Toumert avait été par la suite mythifié par Abdelmoumen pour mieux servir sa guerre sainte, et ses livres avaient été déclarés
lunique source autorisée pour linterprétation du Coran dans tout lempire !
Il faut mesurer ce que cela signifie, dans le contexte dalors. Cétait en effet lépoque dIbn Rochd, sans doute le penseur le plus éclairé quait jamais produit la civilisation islamique. Cétait aussi lépoque du philosophe juif Maïmonide, dont une des rares traces publiques qui subsistent, dans le Maroc daujourdhui, est le lycée hébraïque casablancais qui porte son nom. Tous deux ressortissants de lempire almohade, Ibn Rochd et Maïmonide ont été, en bonne intelligence avec bien dautres savants musulmans et juifs, mais aussi chrétiens, au cur de lépoque la plus intellectuellement foisonnante quait connue notre civilisation. Férus dAristote et des penseurs grecs antiques, ils ont inlassablement uvré, tout au long de leur vie, à réconcilier religion et raison, à démontrer que non seulement lune nexcluait pas lautre, mais quelles étaient complémentaires, et également indispensables à lévolution des hommes. Pour eux, la Bible, la Torah, et plus particulièrement le Coran, étaient certes des livres saints quil fallait révérer, mais aussi des textes largement construits sur
des métaphores. Plutôt que de sattacher à leur message littéral (ce que continuent de préconiser les islamistes daujourdhui), il fallait au contraire, selon eux, comprendre ces métaphores et se rapprocher ainsi de Dieu en mettant à profit le plus beau cadeau quIl nous ait fait : la raison. Quitte à ce que la raison démente quelques passages du Coran en tout cas tels que les comprenaient les littéralistes fanatiques qui étaient alors au pouvoir.
Hélas, lHistoire donne toujours raison aux plus forts, cest-à-dire aux guerriers. Au soir de sa vie, Ibn Rochd, réduit à la misère, fut banni de lempire et ses livres brûlés, sur ordre du sultan Al Mansour. Quant à Maïmonide, il finit sa vie en Egypte, après avoir dû fuir lempire almohade qui, sous limpulsion dIbn Tofaïl, pourchassait les juifs et les obligeait à se convertir de force. Cest ainsi que prit fin la parenthèse la plus enchantée de notre histoire : la seule période où lIslam, dialoguant avec les autres monothéismes et capitalisant sur les connaissances scientifiques et philosophiques universelles, avait failli devancer lOccident chrétien en éclairant lhumanité, avant lui, sur les vertus de la raison. Nous savons comment cela a tourné depuis, et le retard que nous accusons encore, à aujourdhui, sur ceux qui ont fait ce choix. Pensez-y, la prochaine fois que vous traverserez lavenue Abdelmoumen, ou que vous passerez devant les nombreux collèges Ibn Tofaïl
* La Confrérie des Eveillés, par le grand intellectuel français Jacques Attali.
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