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TelQuel : Le Maroc tel qu'il est

Par Mehdi Sekkouri Alaoui

Abdelaziz Laâfora. Un homme (de Si Driss) libre

Abdelaziz Laâfora, alors gouverneur
de la préfecture Hay Mohammadi
- Aïn Sebaâ, en tenue d’apparat.
(AIC PRESS)

Quatre ans après son incarcération, Abdelaziz Laâfora, ex-gouverneur et protégé de Basri, condamné en janvier 2007 à 10 ans de prison, a été acquitté par la Cour suprême. Un énième rebondissement dans une affaire qui n’en manquait pas.


Jeudi 13 mars 2008, Abdelaziz Laâfora est présenté de bon matin à la Chambre criminelle “de 2ème degré” de la Cour suprême. Vêtu d’un costume sombre, l’ancien gouverneur, accompagné de son avocat, a plutôt mauvaise mine. Les quatre années passées derrière les barreaux l’ont physiquement marqué. “Il a perdu une trentaine de kilos”, nous
apprend d’ailleurs un de ses ex-codétenus. Après une séance marathonienne, qui va durer toute la journée et une bonne partie de la nuit, le verdict tombe finalement : à la surprise générale, Abdelaziz Laâfora est acquitté. Lui-même n’en croit pas ses oreilles : il éclate en sanglots et manque de s’effondrer. La réaction est compréhensible, d'autant que rien ne laissait présager un tel dénouement. “Il y a encore une quinzaine de jours, le procureur était allé jusqu’à demander la saisie des biens de sa famille, ce qui n’augurait rien de bon pour l'accusé”, explique cette source proche du dossier. Libre, Laâfora devra cependant, procédure oblige, repasser par la case prison avant de rejoindre sa villa du quartier Californie à Casablanca. C'est donc devant le portail du centre pénitentiaire de Salé que quelques membres de sa famille, encore sous le choc, viennent le récupérer.

Entre-temps, l'information de son acquittement se répand comme une traînée de poudre, confirmée finalement par une dépêche de la MAP. L'un des plus gros scandales de détournement de biens publics qu’a connu le royaume venait de prendre fin.

Le procès de Si Driss
À l’origine de ce feuilleton judiciaire à rebondissements se trouve Jean-Victor Lovat, entrepreneur suisse installé au Maroc. En février 2003, l'homme dépose plainte contre une quinzaine de personnes avec qui il était en affaires, dont l’ex-gouverneur de la préfecture de Hay Mohammadi - Aïn Sebaa, Abdelaziz Laâfora, et l’ancien président de la Communauté urbaine de Casablanca et de la commune des Roches noires, Abdelmoughit Slimani (lire encadré). Commence alors un ballet sans précédent au siège de la Brigade nationale de la police judiciaire (BNPJ), chargée de l’enquête. Un an plus tard, la (défunte) Cour spéciale de justice se saisit à son tour de l’affaire. Abdelaziz Laâfora est alors mis aux arrêts, accusé “d'abus de pouvoir, participation à la dilapidation de deniers publics et corruption”, en rapport avec le fameux projet Hassan II, destiné à reloger les habitants du bidonville des Carrières centrales. Beaucoup voient dans cette démarche judiciaire une mise en garde envoyée à un Driss Basri devenu de plus en plus bavard depuis son exil parisien. Confirmation de cette source bien informée : “Des instructions ont été données pour qu’on arrête ces proches de Basri, afin de l’intimider et le pousser à se taire”. C’est un secret de polichinelle : tout comme Slimani, Laâfora était un protégé de l’ancien ministre de l’Intérieur. Après des études de droit, ce natif de Kelaât Sraghna avait été repéré par l’homme fort de Hassan II, qui lui offre en 1987 le poste de directeur de l’Urbanisme et de l’Aménagement du territoire au ministère de l’Intérieur, avant de le nommer, en 1991, au poste de gouverneur de la préfecture de Hay Mohammadi - Aïn Sebaa.

Ballet judiciaire
Septembre 2004, la controversée Cour spéciale de justice est dissoute et l’affaire atterrit devant de la Cour d’appel de Casablanca. Mais, surprise : en janvier 2006, celle-ci se déclare incompétente pour la juger. La défense de Abdelaziz Laâfora avait invoqué l’article 265 du Code de procédure pénale, qui permet aux hauts fonctionnaires (ministres, gouverneurs…) d’être jugés directement par la Cour suprême. Un “privilège” qui ne laisse personne indifférent : “C’est une aberration ! Les dignitaires de ce pays sont des citoyens comme les autres, et la justice devrait être la même pour tout le monde”, proteste ainsi Mohamed Meskaoui, secrétaire général du Comité national pour la protection des deniers publics. Pourtant, ce traitement de faveur n'est pas d'un grand secours pour Laâfora. En janvier 2007, la Chambre criminelle de premier degré de la Cour suprême le condamne à 10 ans de prison ferme. Mais ce n’est que partie remise, puisque ce 13 mars 2008, il est tout simplement acquitté pour… vice de forme. La Cour a en effet estimé que les preuves présentées contre le prévenu - des photocopies de documents l’incriminant - n’étaient pas recevables. Elle a par la même occasion décidé de lever la saisine frappant ses biens (du moins ceux qui sont à son nom) et de laisser les frais du procès à la charge du contribuable.

“C’est une victoire pour la justice marocaine, qui a montré son impartialité”, s'est empressé de déclarer Me Bouchaïb Kharbachi, l'avocat de Laâfora, au lendemain de l’acquittement de son client. Dans la rue, on se réjouit moins de ladite “impartialité”. “La justice vient de montrer, encore une fois, qu’elle n’était pas la même pour tout le monde, s’indigne Ahmed Mokni, porte-parole des victimes du projet Hassan II. Avec ce verdict, on encourage la naissance d’autres Laâfora dans l’avenir”. Même son de cloche du côté du Comité national pour la protection des deniers publics. “Ce monsieur a été condamné à 10 ans de prison ferme. Et puis, du jour au lendemain, on l'acquitte. C’est à n'y rien comprendre !”, s’étonne Mohamed Meskaoui.

Et maintenant ?
Certains expliquent cet acquittement par la corruption de nos juges. “Impossible, rétorque ce proche de la famille Laâfora. À ce niveau, les décisions sont prises conjointement par toutes les chambres de la Cour suprême”. D’autres y voient plutôt la main d'instructions venues “d’en haut”. “C’est une décision éminemment politique, souligne une source bien informée. Le Pouvoir a envie de tourner cette page, surtout depuis que Basri est décédé”.

Aujourd'hui blanchi, que va donc faire Abdelaziz Laâfora ? Récupérer son poste de gouverneur ? Demander des dommages et intérêts pour ces quatre ans passés à l’ombre ? Pour le moment, ces questions restent sans réponse, d'autant que le concerné s’est enfermé dans le mutisme. “La législation marocaine lui donne seulement le droit de poursuivre la partie qui a porté plainte contre lui, pas contre la justice”, explique un juriste. Dans ce cas, il pourrait se retourner contre Jean Victor Lovat, qui a, depuis, quitté le Maroc. Un combat perdu d’avance, que Laâfora n'a pas forcément envie de livrer…



Slimani. L’autre “coupable”

Depuis l’annonce de l’acquittement de Abdelalziz Laâfora, l’espoir renaît pour la famille de Abdelmoughit Slimani. Et pour cause, les deux hommes ont été condamnés sur la base des mêmes preuves : le témoignage et les photocopies de documents livrés par Jean Victor Lovat, l’entrepreneur suisse à l’origine de la plainte. “Logiquement, il devrait être également libéré assez rapidement”, lance un de ses proches. Comme Laâfora, Slimani est un des hommes de Driss Basri. Ce richissime businessman, qui a été président de la Communauté urbaine de Casablanca et de la commune des Roches noires, avait également des liens familiaux avec le ministre de l’Intérieur de Hassan II (sa cousine, Fatiha Slimani, était l'épouse de Driss Basri). Arrêté en même temps que Laâfora, il n’aura pourtant pas le même “traitement de faveur”. En Avril 2006, la Cour d’appel de Casablanca le condamne à 10 ans de prison ferme. “Lui comme sa famille ne s’y attendaient pas : ils avaient reçu la promesse qu’il serait acquitté”, nous apprend l'un de ses proches. Mieux encore : en février 2007, en Deuxième instance, la même Cour alourdit sa peine de 6 ans supplémentaires. Depuis, du fond du quartier VIP de Oukacha, Slimani attend que la Cour suprême vienne à son secours. Ce qui ne saurait tarder ?

 
 
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