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TelQuel : Le Maroc tel qu'il est

Par Youssef Ziraoui

Reportage. L’école de la deuxième chance

(DR)

Repêcher des enfants en rupture de scolarisation : c’est le combat mené depuis dix ans par la Fondation Zakoura Education. Jour de classe dans une école pas comme les autres.


Commune de Dar Bouazza, à quelques kilomètres du centre-ville casablancais. Nous sommes à Douar Al Iraki, un bidonville de plusieurs milliers d’habitants, où les baraques en tôle ondulée jouxtent des constructions en dur. Ici, pas de route goudronnée, encore moins d’eau potable ou de réseau d’égouts. Ou plutôt si, quelques ruisseaux tracés à ciel ouvert. Au premier étage d’une bâtisse, se trouve une école pas
comme les autres. Celle de “la deuxième chance”, l'un des 300 établissements ouverts par la Fondation Zakoura Education ces dix dernières années, pour accueillir des enfants non-scolarisés ou déscolarisés, ainsi que des adultes analphabètes.

Madame l'animatrice
Dans la petite salle d’une vingtaine de mètres carrés, une quinzaine d’élèves écoutent religieusement les paroles de leur enseignante. “Appelez-moi plutôt animatrice. Parce que nous entretenons une vraie relation de proximité avec nos élèves”, lance Samira, jeune fille de 28 ans. L'enseignante parvient sans peine à faire régner l’ordre dans sa classe : des cahiers bien tenus, une trousse par élève et, surtout, un silence de couvent. Ici, on entend les mouches voler. On les voit aussi. Seules les vociférations des vendeurs ambulants et les bruits de brouettes viennent troubler le calme ambiant.

Conformément aux standards de la Fondation, la classe compte une majorité de filles. “C'est la population féminine qui est la plus touchée par l’analphabétisme. C’est pourquoi la Fondation a fixé un quota de 60% de filles dans chaque classe”, explique Samira en dépliant ses affaires dans le local à l'aménagement spartiate. Seules fantaisies : quelques dessins réalisés par les enfants, âgés de 8 à 16 ans.

Aujourd’hui, c’est cours de français. À la moindre sollicitation de la jeune enseignante, les “oustada, oustada !” fusent. “Levez les doigts !”, leur oppose-t-elle avec autorité, avant de donner la parole à l’une des jeunes filles. “Bravo Hanane, tu connais bien tes pluriels”. La jeune enseignante a un français correct, qui prend certes quelques libertés avec les accords de genre et de nombre, mais largement suffisant pour inculquer aux élèves les rudiments de la langue.

Comme la plupart des animateurs de la Fondation, Samira a été recrutée sur place, avant de recevoir une formation continue (deux ans et demi au total). Depuis trois ans, elle enseigne dans cette petite école, et a même mis la main à la pâte dès sa création : “Avant d’ouvrir un établissement, nous nous assurons que la population sur place est demandeuse. Le cas échéant, nous tentons de la convaincre”, nous apprend Samira. Pour choisir le lieu d’implantation, Zakoura Education combine les données sur la pauvreté et les chiffres de l’Education nationale. “Il faut que la population soit motivée, non scolarisée ou déscolarisée, et qu’il y ait un local capable d’accueillir tout ce beau monde”, précise ce responsable de la Fondation.

Pointer les absences
Cette matinée est particulière pour la classe : elle reçoit la visite-surprise de Younès, superviseur à Zakoura Education, qui a pris place dans un coin de la salle. Le jeune homme encadre en tout une trentaine d’écoles et doit effectuer des contrôles réguliers pour veiller au bon déroulement de la scolarisation. “Il suffit qu’un élève s’absente un jour pour que nous lui rendions visite chez lui”, chuchote-t-il pour ne pas perturber le cours. Confirmation du côté de Fatima, élève depuis deux ans : “Si nous nous absentons, la maîtresse fait tout pour qu’on revienne, alors que dans une autre école, ils nous mettent à la porte”, lance-t-elle. Chaque semaine, le superviseur adresse un rapport détaillé au siège casablancais de la Fondation, récapitulant les indicateurs de suivi (moyenne des absences, absences supérieures à 3 jours…). D’un geste rodé, il passe en revue ligne par ligne la fiche de présence : “Pourquoi Amine s’est absenté toute la semaine”, demande-t-il à Samira. “Son père (vendeur d’eau) est malade. Il le remplace au travail”, répond l'enseignante. Certaines absences ont des raisons plus complexes : “Du fait du relogement des populations des bidonvilles, certains sont obligés de déménager dans un nouveau quartier. Et ils sont souvent contraints de renoncer à notre enseignement”. Autre spécificité de l’école de la deuxième chance, son adaptation à la culture locale : “Dans certains établissements, la Fondation dépêche des femmes, car parfois, les parents n’acceptent pas que leur fille ait un homme comme enseignant”, déplore Samira.

Emploi du temps à la carte
Hier encore, la jeune enseignante organisait la réunion mensuelle des parents d'élèves, qui lui ont fait part de leurs attentes. “On y parle de tout et de rien, des problèmes à l’échelle locale, de santé, d’hygiène. Le but étant de leur montrer qu’on s’intéresse vraiment à eux”. Mieux : l’emploi du temps est adapté aux spécificités de chaque région. “Les horaires sont fixés en concertation avec les parents. Ils choisissent le jour de repos, ainsi que les grandes vacances, qui tombent souvent pendant les périodes de récolte”, ajoute ce responsable à la Fondation. Six fois par semaine, les enfants peuvent suivre plusieurs matières : mathématiques, arabe, et même… cours de théâtre ! Un programme adapté, mais assez dense : pas de pause durant les trois heures de cours quotidiennes. “Les élèves ont trois ans au lieu de six pour revoir le programme de l’enseignement primaire. Il n’y a donc pas une minute à perdre”, justifie Younès, qui s’apprête à poursuivre sa tournée d’inspection. Changement de décor. À quelques encablures de Douar Al Iraki, la salle dans laquelle pénètre le superviseur, dans une bâtisse imposante, respire le neuf. “Ce local appartient à la ville. Il dispose même d’équipements informatiques. Mais c’est loin d’être le cas des autres écoles”, nous explique notre guide du jour. Un groupe de retardataires fait son entrée dans la salle de cours. Pas de réprimande de la part de leur maître. Bien au contraire : “Samira, tu n’as pas une bonne vue et tu t’installes au fond de la classe ? Viens plutôt devant”, lance Nadia, leur “oustada”, elle-même habitante d’un des bidonvilles voisins, et ancienne “diplômée chômeuse”. “C’est exactement le type de profil que nous recherchons pour nos postes d'enseignants”, nous apprend ce responsable à la Fondation. Nadia est encore là pour quelques années, le temps de boucler le programme scolaire. Une fois ce cursus terminé, ses élèves passeront un test pour rejoindre un établissement public ou s’orienter vers la formation professionnelle. Car, loin de se substituer à l'enseignement public, l'intervention de la Fondation Zakoura Education se veut ponctuelle : (re)scolariser les enfants, avant de partir dans une nouvelle localité une fois la mission accomplie. “Nous n’avons pas les moyens de garder ces classes à long terme, nous souffle ce responsable. Nous ne pouvons pas rester dans un village qui compte moins de 60 enfants à scolariser. Et il y a tant à faire dans le pays au niveau de l'éducation”.



Fiche signalétique. Des chiffres et des lettres

Dirigée depuis 2005 par Mounia Benchekroun, la Fondation Zakoura Education, c'est 70 000 adultes alphabétisés (dont 99% de femmes), 300 écoles ouvertes et près de 20 000 enfants scolarisés. La Fondation finance l’essentiel de son activité grâce aux dons de mécènes et surtout grâce à des bailleurs de fonds étrangers : l’Union Européenne, l’USAID et des ONG plus ou moins connues. Avec un budget annuel avoisinant les 15 millions de dirhams, la Fondation emploie environ 200 personnes. Le quotidien de sa directrice : la recherche de financement. “Dans l’associatif, on est dans une logique de survie. Le Maroc compte près de 2 millions d’enfants déscolarisés. C’est la seule manière pour eux de regagner le système scolaire”. D’autant que les résultats sont au rendez-vous. Récemment, un partenariat a été signé avec la Fondation du FC Barcelone, qui a proposé de subventionner un projet à Tanger. La ville du Détroit devrait ainsi accueillir un centre d’alphabétisation, doté d’un budget de 3 millions de dirhams. “C’est l'une des premières fois qu’un bailleur de fonds venait frapper à notre porte”, révèle Mounia Benchekroun. Pourvu que ça dure…

 
 
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