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TelQuel : Le Maroc tel qu'il est

Par Abdeslam Kadiri,
avec agences

Tibet. Silence, on réprime

Aujourd’hui, l’accès au Tibet est
fermé aux étrangers. Pékin y a aussi
dépêché d’importants
renforts militaires.
(AFP)

Une manifestation des moines bouddhistes s’est transformée en émeutes, violemment réprimées par le Pouvoir chinois. Pékin se serait bien passé d’une telle publicité à cinq mois des Jeux Olympiques qu’elle organise.


C’est l'état de siège au Tibet. Les autorités chinoises ont réprimé dans le sang la manifestation pacifique de moines tibétains. Ces derniers défilaient pour protester contre l’annexion de leur pays par la Chine en 1950, mais le défilé s’est rapidement transformé en émeutes.

Comme en Birmanie en septembre, la révolte est partie des monastères. Cette fois, la capitale du Tibet, Lhassa, s’est embrasée. Les forces de l’ordre ont bouclé et quadrillé la ville. Elles ont, à coups de lacrymogènes, tenté d’empêcher les moines de descendre dans la rue. Puis la population s’en est prise aux policiers, renversant des véhicules et brûlant des commerces chinois. Le bilan est contradictoire : treize morts d’après Pékin, des centaines d’après Lhassa. Ces événements tombent au plus mauvais moment pour le Pouvoir chinois. Les moines, qui défilaient à l’occasion du 49ème anniversaire du soulèvement de 1959, ont voulu profiter du fait que les regards de la planète soient braqués sur la Chine, à cinq mois des Jeux Olympiques (8-24 août prochain), pour se rebeller, calculant que Pékin ne pouvait se permettre un bain de sang. Mais Pékin a de nouveau choisi la force pour “stabiliser” le Tibet. “C’est le pire qui pouvait leur arriver”, constate Jean-Philippe Béja, sinologue et chercheur au Centre d’études et de recherches internationales (Ceri), interrogé par l’AFP. “Ils ne laisseront pas les revendications s’exprimer ouvertement pendant longtemps, sinon, cela voudrait dire que les Chinois peuvent aussi s’y mettre”.

Les JO en jeu
Le président Hu Jintao, réélu à la tête du pays, sait qu’il ne peut faire abstraction de la pression internationale. Plusieurs pays l’appellent au dialogue et à la retenue, sans pour autant brandir la menace d'un boycott des JO. D’autres voix se sont fait entendre, comme celles de sportifs, notamment du Comité olympique allemand, et Reporters sans frontières (RSF) qui ont appelé au boycott de la cérémonie d'ouverture des JO. Mais toutes ces injonctions se font avec une grande modération. Car Washington et l’UE savent que la Chine est un partenaire privilégié et courtisé pour ses performances économiques. Washington vient en outre de retirer Pékin de sa liste noire des pays bafouant les droits de l’homme. “Que pèsera la bonne conscience occidentale face à l’impérieuse nécessité de se préserver un accès au mirifique marché chinois ?”, s’interroge La Tribune de Genève. De l’avis de certains analystes, la Chine va étouffer cette manifestation et se donner cinq mois pour redorer son blason. “La solution la plus facile pour eux est de suivre leur vieux modèle : une répression violente suivie d’une pression politique intense”, pronostique Kate Saunders, de Campagne internationale pour le Tibet, une association pro-tibétaine. “Je crois malheureusement que la Chine peut se permettre une nouvelle répression”, renchérit Claude Levenson, spécialiste du Tibet. “Car les dirigeants des affaires du monde sont partagés entre leurs intérêts économiques et leur sympathie morale pour le dalaï lama (et la défense des droits des Tibétains), ce qui ne pèse pas lourd dans la balance”.

Le dilemme de Pékin
La question tibétaine est une épine dans le pied chinois. Aujourd’hui, Pékin est devant un dilemme : rester intransigeant face aux revendications indépendantistes du Tibet et courrir le risque que la fermeté du régime face aux lamas, sacrés pour les bouddhistes, puisse mener à des appels de boycott des Jeux. La Chine a toujours cherché à contrer l’aura de Tenzin Gyatso, le 14ème Dalaï lama, chef spirituel des bouddhistes tibétainset Prix Nobel de la paix en 1989.

Le régime communiste a tenté de noyauter les monastères bouddhistes afin de les soustraire à l’influence du chef spirituel des Tibétains. Le réseau de ces monastères structure la société tibétaine et il est dépositaire de leur identité. Lors de l’écrasement du soulèvement de 1959, le Dalaï lama s’est exilé à Dharamsala (Inde) avec 80 000 des siens. Pékin a même manifesté son intention de nommer le successeur du Dalaï lama, âgé de 73 ans. D’après Pékin, ce sont lui et ses relais en Inde, où siège son gouvernement d’exil, qui ont attisé les braises des troubles. Pékin affirme être “engagée dans une lutte à mort contre la clique du Dalaï lama”. Selon Le Monde, pas de doute : “pour le régime, le Tibet constitue un enjeu stratégique sur lequel il ne fléchira pas. Il y a fort à parier qu’au lendemain de ces troubles, il jouera sur une corde nationaliste à laquelle la population est extrêmement sensible”. La Chine a déjà remporté le combat démographique en innondant le territoire himalayen de population non tibétaine d’ethnie chinoise. La population s’accroît et les Tibétains de souche se réduisent progressivement à une minorité.

L’appel du Dalaï lama
Depuis son exil, à Dharamsala, le Dalaï lama a tranché avec sa modération naturelle. Dans un discours le 10 mars, il a condamné une “répression continuelle” et des “violations inimaginables des droits de l’homme”… tout en se disant enclin au dialogue, “la voie du juste milieu”. Il a aussi répété que le “Tibet fait partie de la Chine” et a renoncé à demander l’indépendance de son pays, préférant une large autonomie culturelle. Il regrette que ses paroles n’aient pas porté leurs fruits. “Aucun changement positif ne s’est produit au Tibet”. Le Dalaï lama a dénoncé un “génocide culturel” et déploré que “la langue, les coutumes, les traditions du Tibet soient en train de disparaître”.

Il a annoncé vouloir une reprise du dialogue avec Pékin, qui le taxe de velleités “séparatistes”. Face aux violences, il a assuré n’avoir pas de prise sur le mouvement. Mardi, il a même menacé de démissionner si la situation évoluait “hors de contrôle”. Cette attitude exaspère des exilés tibétains en Inde. Face à la toute-puissance de la Chine, ils se sont scindés en deux camps, divisés entre l’ancienne garde et de jeunes radicaux aigris qui exigent l’indépendance. Ces derniers, réunis au sein du Congrès de la jeunesse tibétaine, estiment que la majorité des Tibétains sont “en désaccord” avec le Dalaï lama.



Histoire. Un casse-tête chinois

Pékin affirme que le Tibet a toujours fait partie de la Chine. Mais la réalité est toute autre : jusqu’au 13ème siècle, le territoire himalayen était indépendant, avant d'être disputé par les seigneurs mongols et chinois. Britanniques et Russes ont aussi tenté de s’en emparer dans les années 1900. L’armée chinoise l’envahit en 1910 pour s’en retirer pendant la révolution de 1911. Le Tibet devient indépendant de fait jusqu’en 1950, date de sa “libération” par les armées de Mao, qui obligent les Tibétains à entériner le protectorat chinois. Le système politique local devait demeurer, avec le dalaï lama à sa tête. Mais Pékin supprime cette autonomie après les soulèvements des années 1950, réprimés au prix de milliers de morts. Depuis, la Chine fait tout pour assimiler le territoire. Elle détruit nombre de monastères, découpe le territoire de moitié, y implante des Chinois qui dominent économie et politique, déplace les paysans vers la ville, trace une ligne de chemin de fer entre Lhassa et Pékin en guise de frontière… Toutefois, Pékin n’est pas parvenu à briser l’identité tibétaine, incarnée par le gouvernement en exil à Dharamsala et représentée dans le monde entier par le Dalaï lama.

 
 
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